Louisa Aït Hamadouche
23 Décembre 2003
analyse
La sphère économique est généralement présentée comme l'étape préalable à l'engagement d'un processus d'intégration. Tel n'est pas toujours le cas. La première session du Conseil ministériel ayant brisé l'inertie instituée par la crise de 1994 n'avait pas d'ordre du jour économique.
Réunie en février 2002 à Nouakchott, elle concernait les affaires juridiques et judiciaires et poursuivait un objectif important : la mise sur pied d'une convention maghrébine de lutte contre le terrorisme. Ce document a prévu l'établissement de critères communs pour criminaliser les actes portant atteinte à la sécurité et la paix civile de leurs Etats. Cela dit, des initiatives économiques existent. Connue sous le nom d'«Eizenstat», l'initiative économique régionale nord-africaine - américaine a été lancée par l'ancien sous-secrétaire d'Etat pour les Affaires économiques, Stuart Eizenstat de l'administration Clinton. Elle propose la création d'une zone de libre-échange entre les Etats-Unis et les trois principaux pays du Maghreb : Maroc, Algérie et Tunisie. Il s'agit, officiellement, d'une démarche de réciprocité visant, d'une part, à faciliter la pénétration des entreprises américaines dans un «Maghreb démocratisé et dépourvu de barrières douanières» et, d'autre part, à pousser les Etats-Unis à encourager leurs investisseurs à davantage s'intéresser à l'Afrique du Nord.
La proposition de partenariat économique est conditionnée par quatre éléments : - le renforcement du dialogue au plus haut niveau, - l'accélération des réformes structurelles dans chaque pays, - l'accroissement du rôle pour le secteur privé, - le démantèlement des barrières intra-régionales qui entravent le commerce et les investissements. Deux éléments clés sont donc à retenir. Premièrement, l'acteur principal n'est pas l'Etat mais le secteur privé, les gouvernements ayant une fonction d'appui et de «facilitateur». Deuxièmement, cette coopération n'est pas censée prendre la forme d'une relation économique bilatérale et séparée avec chacun des trois Etats de la région (Maroc, Algérie, Tunisie). L'objectif à atteindre est un «partenariat multilatéral dynamique et intégré avec le secteur privé, basé sur un renforcement permanent des liens économiques entre les Etats-Unis et le Maghreb». C'est là une différence essentielle, en comparaison des démarches entamées avec l'Union européenne en général et les accords d'association en particulier. Le caractère concurrentiel des deux options n'en est que plus évident. S'inscrivant dans le sillage des grandes tendances mondiales, l'initiative américaine s'inspire de l'expérience nord-américaine, à savoir l'Alena (Etats-Unis, Mexique et Canada), sud-américaine (le Mercosur) et asiatique (l'Apec). D'un point de vue géopolitique, Eizenstat fait concurrence à celle de l'Union européenne, soit le processus de Barcelone ou l'«Euro-Méd». Ce dernier est basé sur trois piliers : la paix et la stabilité, la prospérité partagée, et les relations plus étroites dans les affaires sociales, culturelles et humaines. En revanche, elle entre en complémentarité avec le programme parallèle de l'OTAN, le dialogue méditerranéen, conduit par les Etats-Unis. En résumé, deux différences sont donc à retenir entre Eizenstat et Barcelone. La première se rapporte à la fonction capitale du secteur privé reconnue dans le projet américain et la seconde concerne l'intégration maghrébine introduite comme une condition sine qua non par Stuart Eizenstat. De prime abord, les gouvernements concernés ont tous trois accueilli favorablement et appuyé l'initiative d'Eizenstat. La période d'enthousiasme passée, les obstacles traditionnels à une intégration maghrébine ont très vite refait surface, remettant d'actualité un sujet qui en sort d'ailleurs rarement, à savoir la rivalité plus ou moins tendue entre Rabat et Alger. D'où le blocage.
La constance des relations maroco-américaines
«Le Maroc sert de pont pour les Etats-Unis et de plate-forme aux pays européens, islamiques, arabes et africains. Peu de nations avec une telle situation stratégique et une telle importance ont fait preuve d'une telle amitié et d'un support constant envers les Etats-Unis». Le discours diplomatique à lui seul n'explique pas le caractère très positif de ces propos. Lorsqu'ils en parlent, les Américains ne font pas de distinguo entre l'avant et l'après-indépendance du Maroc. Pour eux, les relations maroco-américaines ont donc 213 ans d'âge. Aussi rappellent-ils facilement le fait que ce pays figure parmi les premières puissances étrangères à avoir reconnu les Etats-Unis en tant qu'Etat. Avec le Maroc existe, en effet, le plus ancien traité de paix et d'amitié jamais signé et toujours en vigueur à ce jour. Un traité signé en 1787. Parmi les faits couramment cités, relevons l'appui accordé aux alliés pendant les deux guerres mondiales (le débarquement en Afrique du Nord), le rôle d'agent par procuration («proxy state») pour les Occidentaux au Zaïre et en Angola dans les années 1970, l'envoi de troupes pour défendre le régime de Mobutu, la participation des soldats marocains dans l'intervention en Somalie qui s'est maintenue malgré des pertes humaines et le retrait des forces militaires américaines, le soutien constant au processus de paix agrémenté par l'existence de relations économiques avec Israël, les opérations «Bouclier et Tempêtes du désert». A travers ce rapide tour d'horizon, il apparaît que l'aspect militaire ne joue pas un rôle secondaire dans les relations entre les deux Etats. Au contraire. L'assistance militaire américaine n'en est pas à ses débuts. Elle comprend : - le financement militaire étranger commencé en 1993, - le programme international de l'éducation et de la formation militaires (3 000 étudiants ont effectué leurs stages aux Etats-Unis), - le transfert à hauteur de millions de dollars sous forme d'équipement militaire en surplus, grâce à l'Avenant de la région du Sud, au profit des Forces armées royales, les exercices conjoints annuels à l'intérieur du pays, - les exercices reliés aux travaux de construction effectués à la base de Sidi Slimane, - le Programme d'assistance humanitaire du Commandement européen des Etats-Unis.Le dernier élément confortant la convergence maroco-américaine concerne les efforts consentis par Rabat en vue de promouvoir des espaces économiquement ouverts. A l'instar de la Tunisie, le Maroc a adhéré à la Communauté des Etats sahélo-sahariens (COMESSA). Fondée par la Libye en 1998, elle vise l'intégration économique et commerciale de ses membres. En deuxième lieu, le royaume chérifien est à l'origine du processus d'Agadir qui devrait établir une zone de libre-échange entre le Maroc, la Tunisie, l'Egypte et la Jordanie cette année. Cette initiative a été très favorablement accueillie dans le sens où elle est considérée comme un tremplin à la création d'une zone de libre-échange euro-méditerranéenne en 2010.
Alger-Washington : relations variables
A cette constance qui caractérise les relations maroco-américaines (Washington emploie le terme de «loyauté») s'oppose une évolution changeante des rapports algéro-américains. Ceux-ci demeurent doublement marqués par la guerre froide et les relations dites privilégiées entre Alger et Paris. «Les décideurs américains ont gardé une vision un peu figée, l'Algérie reste un pays dont on se méfie à cause de ses positions vis-à-vis de la Palestine, du Sahara occidental, de Cuba, du Vietnam.» Ceci expliquant cela, l'administration américaine a clairement soutenu l'option de l'arrivée de la mouvance islamiste au pouvoir entre 1991 et 1995. Ce soutien avait couronné l'ascendant pris par les «confrontationists» sur les «accommodationists». A contrario, cette même mouvance n'est en rien considérée comme une opposition politique légitime en Tunisie et au Maroc dont les régimes en place ont toujours été perçus comme des alliés. Aussi ont-ils constamment bénéficié du soutien des administrations américaines successives, dans leur démarche répressive à l'égard de ces opposants. Tout en défendant le discours selon lequel elle a eu raison d'une décennie fratricide et sanglante, Alger s'est engagée dans un processus de rapprochement avec Washington. Le premier vecteur de ce rapprochement se situe au niveau des hydrocarbures. Les Etats-Unis constituent le troisième client après l'Italie et la France et sont sans doute encore mieux placés en terme d'investissements. Les deux pays affichent un volume d'échanges annuels avoisinant les 4 milliards de dollars.
Les importations américaines représentent 3 milliards de dollars, essentiellement des hydrocarbures (pétrole et gaz), tandis que le reste, un peu moins de 1 milliard de dollars, concerne les autres exportations. Fin 2001, les deux pays sont convenus de relancer la coopération financière et commerciale en signant un accord-cadre prévoyant de doubler le volume des échanges (8 milliards de dollars), dans les prochaines années.Le second vecteur de ce rapprochement est militaire. Ce domaine sensible a commencé à être exploité au milieu des années quatre-vingt par l'acquisition d'une quinzaine d'avions de transport Hercule par l'armée algérienne. Au début des années quatre-vingt-dix, les premiers contingents d'officiers algériens sortaient des académies militaires américaines. Les échanges se sont par la suite accélérés à partir de 1998. Pour l'histoire, cette date correspond précisément à la première visite à Alger du vice-amiral Joseph Lopez, commandant adjoint de l'OTAN pour le sud de l'Europe. Il s'en est suivi plusieurs exercices combinés entre les deux armées en Méditerranée sur deux thèmes essentiels : sécurité en Méditerranée et opérations humanitaires (sauvetage des ressortissants civils en cas de conflit dans la région). Pour de nombreux analystes, exercices communs et importation d'équipements militaires dits spécifiques signifient une chose : Alger est résolue à trouver auprès des Américains l'armement et la technique nécessaires à une armée en voie de professionnalisation. Malgré leur diversité d'approche, le processus de Barcelone, le dialogue méditerranéen et l'initiative d'Eizenstat ont abouti à une première conclusion : ni l'Union européenne, ni l'OTAN, ni même les Etats-Unis n'ont réussi à esquisser la moindre amorce d'une intégration maghrébine. La seconde conclusion à tirer n'est-elle pas que les pressions extérieures ne sont pas les plus à même de lancer une dynamique essentiellement interne ?
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