Louisa Aït Hamadouche
23 Décembre 2003
analyse
Les pays du Maghreb individuellement tributaires de la puissance européenne
Les relations entre l'espace européen et maghrébin n'ont pas attendu la création de l'UE et de l'UMA. Dès le traité de Rome (1957), la politique méditerranéenne de la CEE est prise en compte. Ainsi a-t-il permis à la Communauté européenne de conclure des accords d'association économique avec les pays indépendants de la zone franc. Dès 1963, le Maroc, la Tunisie et l'Algérie demandent l'ouverture de négociations pour conclure ce type d'accords. Ce sera chose faite pour les deux premiers Etats en 1969, qui concluront des accords bilatéraux préférentiels de nature commerciale (exportations agricoles, agrumes, huile d'olive, conserves de poisson ). L'Algérie montre des réticences quant à la libéralisation de son économie dirigée.
Evolution historique
Lors de la conférence de Paris en 1972, la Communauté européenne donne le coup d'envoi d'une «politique globale méditerranéenne», comprenant tous les pays tiers méditerranéens (PTM), dans le but de rénover sa coopération. Avec la décennie 1980, des questions non économiques font leur entrée. On parle désormais de paix, de sécurité, des droits de l'Homme et de la démocratie. Le summum de cette rénovation sera le processus de Barcelone amorcé en 1995 : dialogue politique et de sécurité, relations économiques, et la coopération dans les affaires sociales, culturelles et humaines.Cela dit, sur le plan commercial, législatif, monétaire, culturel, et politique, l'Union européenne avance. Sur lequel de ces aspects l'Union du Maghreb arabe peut-elle en dire autant ? Systèmes productifs concurrentiels (entre le Maroc et la Tunisie), structures de financement insuffisantes, problèmes monétaires (absence d'harmonisation des taux de change entre pays maghrébins et non-réalisation de la convertibilité de monnaies), inadéquation des infrastructures de transport aux impératifs de l'intégration, manque de cohésion des législations ainsi que des procédures administratives et douanières font que la réponse est négative. Pour preuve, les échanges intra-maghrébins sont ridicules au regard des capacités et de la complémentarité des économies concernées (exemple : l'Algérie représente un marché pour l'agriculture et les filières agroalimentaires du Maroc et de la Tunisie).
Ils ont contribué à hauteur de 0,60% dans les échanges mondiaux en 2000. Comparé aux 60,2% du commerce intra-zone dans l'Union européenne, aux 22,3% dans l'Asean, aux 10,6% dans les pays du PECO (liés à l'UE) et près de 20% dans le Mercosur. De plus, l'Union européenne concentre 80% des flux commerciaux, tandis que le commerce inter-maghrébin plafonne à 2%. L'analyse de la coopération entre les deux ensembles doit également prendre en ligne de compte le déséquilibre structurel existant. Hormis les arguments démographiques et les ressources naturelles, le critère de la richesse créée place l'UMA dans une mauvaise posture. La zone euro (dont font partie les quatre pays européens du Sud) génère 20% du PIB mondial. En parallèle, l'UMA engendre 25% du PIB de l'Espagne. Le déséquilibre est tout aussi évident entre le caractère intégré de la zone euro et l'inexistence dans les faits de l'UMA. Le caractère virtuel de l'UMA a été, ne l'oublions pas, brillamment démontré par le fait que chacune de ses composantes a négocié individuellement la mise en place d'une zone de libre-échange avec l'UE. Situation qui ne pourra que conforter l'inégalité des gains obtenus dans les échanges. En dix ans, le solde commercial des Quinze avec les pays du Sud a triplé pour atteindre 30 milliards d'euros.
Rapports déséquilibrés
Alvaro Vasconcelos, directeur de l'Institut d'études stratégiques et internationales de Lisbonne, brosse un tableau loin de l'optimisme affiché par les hommes politiques. Selon lui, l'Union européenne politique est traversée par toute une «hiérarchie des fractures». En d'autres termes, la perception du processus de Barcelone est différente selon les pays de l'UE aussi bien par les pouvoirs en place que par les opinions publiques. La montée des xénophobies et la popularité des politiques axées sur le tout sécuritaire ne font qu'accentuer ces fractures. Aussi plaide-t-il pour la constitution d'un lobby au sein de la Méditerranée occidentale en faveur du Maghreb, avec des initiatives originales. En attendant, le démantèlement tarifaire, notamment, suscite des inquiétudes maintes fois exprimées. Pour y remédier, Afif Chelbi, PDG de l'IM Bank, plaide pour la révision des modalités compensatoires. En 2000, sur les 3 475 millions d'euros mis à la disposition du programme MEDA, 26% seulement ont été effectivement déboursés.
A titre de comparaison, les habitants européens les plus défavorisés reçoivent 220 euros par an, tandis que ceux des pays tiers méditerranéens se contentent d'à peine 5 euros. Mais ces choix ne peuvent être contestés au nom d'un quelconque principe de solidarité ou d'humanisme qui n'a pas cours. Face à l'UE, les économies maghrébines sont davantage soumises à des contraintes et pressions qu'exposées à des soutiens concrets. Louis Reiffers, directeur de l'Institut de la Méditerranée de Marseille, estime que l'enjeu fondamental consiste à modifier les structures économiques des pays du Maghreb de manière à réaliser un taux de croissance de 6 à 7% sur une longue durée. Le but est d'empêcher le marché de l'emploi de se dégrader encore plus et de créer 1,5 million d'emplois par an dans les pays du Maghreb. Les retards enregistrés dans le démantèlement douanier, les moyens de transport, les procédures de services portuaires et douaniers sont, selon lui, des facteurs aggravants. D'où le déficit commercial des pays du Maghreb qui est de l'ordre de 43 milliards de dollars, compensés, pour certains pays, par les rapatriements des travailleurs du Sud installés dans le Nord.
UE : moteur de l'UMA ?
Les conséquences de l'évolution des relations entre l'UE et l'UMA sur cette dernière doivent être évaluées à travers un autre aspect. Radhi Meddeb, PDG de Comète-Engeneering (Tunis) et consultant auprès des Nations unies, a analysé les accords commerciaux conclus et/ou à concrétiser entre les deux rives. La conclusion qu'il en tire est que la spécialisation des produits industriels du Sud est inéluctable, à l'instar de la disparition des entreprises non compétitives avec un renforcement de l'accès des biens européens dans les échanges commerciaux aux marchés du Sud. L'expérience européenne si proche ne cesse d'être prise en exemple. Robert Van der Meulen, directeur à la Commission européenne, a également reconnu que l'intégration européenne peut servir de modèle pour les pays maghrébins. Parallèle rendu possible car cette intégration a commencé modestement (des secteurs économiques comme le charbon et l'acier, le démantèlement tarifaire progressif des échanges de ces produits). Cependant, à la question de savoir ce que peut faire l'Europe pour l'intégration maghrébine, la réponse est tranchée. «Il faut oublier ce réflexe.» Le Vieux Continent ne peut faire ce que les parties directement concernées se refusent à réaliser.
Aussi insiste-t-il sur la nécessité de commencer par l'intégration Sud-Sud en opérant un démantèlement tarifaire de part et d'autre sur les échanges commerciaux. Dans ce cas, l'Europe peut apporter son assistance technique et son expérience.Dans le cadre d'une influence dynamisante indirecte, Jean-Paul Fitoussi (président de l'Observatoire français de la conjoncture économique) met l'accent sur les perspectives que l'ouverture du marché -par et pour le commerce- engendre efficacité et démocratisation. Cette perception totalement libérale est sous-tendue par le fait que l'ouverture «abolit les privilèges alors que la concurrence empêche l'apparition de perdants structurels». Continuant de lier l'ouverture du marché avec l'Europe à des objectifs politiques, George Braga, (président de l'OCDE), insiste sur l'importance de la bonne gouvernance de l'entreprise privée pour la promotion du développement, face à un problème endémique, la corruption. Or, explique-t-il, «le degré d'ouverture de l'économie sur l'extérieur engendre une baisse de la corruption». Les rapports annuels de Transparency International (observatoire sur l'évolution de la corruption dans le monde) ne confirment toutefois pas ce sentiment. Quoi qu'il en soit, il est impossible de nier l'importance et les conséquences du manque de transparence dans les flux Nord-Sud et Sud-Nord qui sont colossaux.
Ainsi Haj Nacer, PDG de Natexis-Banques et ancien ministre marocain, révèle-t-il que le stock-épargne des pays du Sud dans le Nord est de l'ordre de 100 milliards de dollars alors qu'il y a un déficit des investissements étrangers dans le Sud. En contrepartie, le programme MEDA ne représente que 1,2 milliard sur 4 ans, qui servent en bonne partie à financer des études faites par les pays du Nord pour le Sud.Le premier appel fort envoyé par l'UE en direction de l'intégration maghrébine est venu en septembre 2000. Date à laquelle le commissaire européen aux relations extérieures a, pour la première fois, affirmé que la création d'une zone de libre-échange entre les deux rives de la Méditerranée supposait l'instauration d'un libre-échange de même nature entre les partenaires méditerranéens eux-mêmes. La communication de la Commission indiquait d'ailleurs que chaque pays tiers méditerranéen signant un accord d'association avec l'Union devra, au plus tard cinq ans après cette signature, conclure un accord de libre-échange avec tous les autres pays signataires d'accords d'association avec l'Union.«La moins-value occasionnée par la non-union est évaluée à des milliards de dollars. Face à ce constat, le Maghreb n'a d'autres choix que de consolider ses rapports avec l'UE.» Ce rapport de cause à effet est établi par Jawad Kerdoudi, consultant économiste et président du groupe de travail sur les relations Maroc-UE.
La direction de la Politique économique et générale (DPEG, ministère marocain des Finances) a évalué le potentiel d'échanges et d'investissements directs étrangers (IDE) que la concrétisation de l'espace maghrébin pourrait engendrer. Ainsi y apprend-on que la relance de l'Union aura pour résultat de recentrer le partenariat euro-méditerranéen sur des objectifs prioritaires : développement économique et insertion effective du Maghreb dans le commerce mondial. Si l'UMA parvenait à attirer autant d'IDE que les pays émergents, les échanges estimés aujourd'hui à 1,6 milliard de dollars (énergie comprise), passeraient à 3 milliards de dollars. En attendant, les investissements directs en provenance de l'Europe restent modestes et ont surtout été marqués par une baisse rapide, passant ainsi de 3,8% du total des investissements européens à l'étranger en 1994 à moins de 1% en 2001. Comment blâmer la frilosité des entrepreneurs européens quand on sait celle des maghrébins. Selon des statistiques récentes, 86 entreprises maghrébines sont installées en Tunisie, ce qui ne représente que 4% des entreprises étrangères, 3% des emplois créés et 7% de la masse des investissements extérieurs.
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