Charles Sanga, Coll. F. Y. (stagiaire)
23 Décembre 2003
interview
- M. N'Golo Coulibaly, vous êtes le Président du Conseil général de Korhogo. Ce matin (lundi 22 décembre), vous avez signé dans la presse un communiqué. Au nom de qui parlez-vous?
- Effectivement, c'est un communiqué que nous avons fait paraître in extremis dans la presse. Parce que nous avons été informés de ce qu'un communiqué diffusé à la télévision et à la radio nationales disait que les populations du grand Nord rencontraient le Président de la République, ce matin (mardi). N'ayant pas eu connaissance d'une quelconque préparation d'une rencontre avec le Chef de l'Etat, n'ayant pas été invités par le Chef de l'Etat à une rencontre et étant les élus des populations dont il est question, nous, les présidents des Conseils généraux des départements cités dans le communiqué et un certain nombre de maires, nous nous sommes retrouvés et avons procédé à une analyse de la situation. Et nous avons conclu au fait qu'aucun d'entre nous n'était informé de cette rencontre, n'en connaissait l'objet et encore moins les personnes qui allaient prendre la parole et ce qu'elles allaient dire. A partir de ce moment-là, nous avons estimé qu'à notre âge, nous ne pouvons plus être appelés à faire de la figuration. Et que par conséquent, nous ne pouvons pas participer à une telle rencontre. Et surtout pas au nom des populations qui n'en sont pas du tout informées.
- Le communiqué relatif à la réunion est signé des noms des présidents des institutions qui sont pourtant tous des fils du Nord ?
- Effectivement. Vous savez certainement que toutes les régions ont beaucoup de fils. Mais, parmi les fils de toutes les régions, il y a certains qui sont des élus et qui représentent cette région à certains moments donnés. Donc, il se trouve qu'en l'état actuel des choses, les représentants des populations, ce sont les élus. Et ces élus se composent des présidents des Conseils généraux, des maires et bien entendu, des députés. Il ne faut pas occulter les conditions dans lesquelles les législatives se sont déroulées en 2000.
- Est-ce par principe que vous vous opposez à cette visite ou c'est parce qu'il existe une certaine crise entre vous et le Chef de l'Etat ?
- D'abord par principe, parce que, au stade où nous sommes, nous ne pouvons pas être des gens qu'on appelle pour faire de la figuration. Si nous allons à un événement donné, il est essentiel que nous sachions quel est cet événement, quel en est le contenu et quel en est l'objet final. Mais, il ne faut pas penser qu'on va nous appeler pour aller remplir une salle. Et certaines personnes vont se lever pour dire des choses dont nous ne connaissons pas la teneur en affirmant qu'elles le disent en notre nom. Par principe, nous ne pouvons pas accepter cela. Concernant la situation du moment, je pense que si nous-mêmes, nous avons réfléchi et trouvé un terrain d'entente sur ce que nous devons dire au Président de la République, il faut d'abord en convenir et arrêter l'objectif que l'on veut atteindre.
- Dans le communiqué, selon ce qu'on a vu avec les autres régions, il est question d'aller dire «yako» au Président de la République qui aurait échappé à une tentative d'assassinat, il y a de cela quelques mois.
- Certaines enquêtes auraient dû être faites et devraient nous révéler certaines choses. Moi, je n'ai pas connaissance des résultats de ces enquêtes. Donc, je ne peux pas pour l'instant décider d'aller dire «yako». Je ne crois pas qu'il s'agisse d'aller pour cela. Je ne sais pas pour le moment ce qui concerne la région du grand Nord. Il s'agit d'un communiqué, mais le communiqué ne dit apparemment pas l'objet pour lequel le grand Nord va rencontrer le Président de la République. Il est dit tout simplement qu'il s'agit d'une visite sans signifier qu'il est question d'aller dire «yako» ou autre chose. Nous n'en savons rien. Mais encore une fois, je répète que quel que soit ce que l'on va dire, nous devons en être informé préalablement et nous devons pouvoir le partager afin de pouvoir aller l'exposer. Nous ne pouvons pas aller nous asseoir pour me une salle dans laquelle des choses vont être dites et qui peuvent être des choses que nous ne partageons pas.
- M. le président, il y a un précédent à cela, la rencontre du grand Centre avec le Chef de l'Etat, le 12 décembre dernier où certains élus ont accusé d'autres de faire de la politique, de mener une pré campagne. Au sein du grand Nord, est-ce la même logique ?
- Dans le cas du grand centre, il y avait des informations plus complètes qu'en ce qui nous concerne. Ce que je peux noter, c'est que dans le cas du grand Nord, le communiqué a été diffusé le samedi pour une visite prévue le mardi. Le sentiment que l'on peut avoir, c'est qu'il semblerait qu'il y ait une urgence. Quel genre d'urgence peut-il avoir dans un contexte comme celui que nous vivons ? Nous ne le savons pas. Le communiqué a été diffusé sans qu'on en dise l'objet. La rencontre ne peut pas se faire sans objet. Sinon, tout le monde a plaisir à rencontrer le Président de la République. Mais il n'est pas quelqu'un que l'on se lève pour aller voir tout de go. Il faut aller voir le Président de la République pour un objectif. Et quand on est représentant de population, il faut que cette rencontre serve les besoins de la population que l'on représente. Ces choses ne sont pas dites. A partir de-là, nous ne pouvons pas préjuger. Mais au cours de notre séance de travail, il a été dit que nous ne savons pas très bien les motivations de cette visite. C'est pour cela que nous ne pouvons pas nous associer à l'action qui est envisagée.
- Un certain nombre d'initiateurs de cette rencontre sont membres du cercle présidentiel. Pour vous, s'agit-il d'une récupération politique ?
- Nous disons que cela y ressemble. Mais, nous ne pouvons pas certifier qu'il est ainsi. Puisque pour le moment, on ne nous a rien dit. Peut-être que nous allons attendre les propos que les gens diront au cours de cette rencontre pour pouvoir nos prononcer. Les personnes qui prendront la parole, ce qu'elles diront et les commentaires qui en seront faits finiront de nous donner la teneur exacte de ce qui est souhaité et voulu. Mais, en tout état de cause, je dis que ce n'est jamais anodin.
- En recevant les populations de Séguéla, le Chef de l'Etat avait dit que la rébellion ne s'est installée que là où les populations ont souhaité qu'il en soit ainsi. Est-ce qu'on ne peut pas interpréter votre réaction comme la peur d'affronter le Président Gbagbo à cette réunion ?
- Il ne s'agit pas d'affrontement. Je ne vois pas pourquoi je ne pourrai pas affronter le regard du Président Gbagbo. Il me connaît très bien et vice-versa. Indépendamment de toutes autres raisons, je l'ai rencontré en diverses occasions. Et je ne trouve aucune difficulté à regarder le Président Gbagbo. Je pense que lui aussi me regarde comme il m'a toujours regardé. Je vous le dis encore une fois, il y a certaines choses que l'on fait personnellement. S'il y a des gens qui veulent rencontrer le Président personnellement, qu'elles le fassent. Et si c'est au nom des populations du grand Nord, alors c'est à ses représentants qu'il revient d'aller voir le Président de la République selon un mémorandum qui reflète très exactement ce que les populations ont envie de dire au Président de la République et ce qu'elles souhaitent de lui. En tout état de cause, je ne crois pas que ni pour moi, ni pour les autres élus, il y ait une quelconque difficulté à rencontrer le Président de la République. Votre question me rappelle d'ailleurs une accusation qui avait été portée au début de cette crise où une autorité recevant les élus leur avait dit qu'il n'ont pas pu arrêter la rébellion. Je me souviens que l'une des réponses à cette autorité était que les élus étaient censés être défendus par des gens. Et que si ceux-ci ont tourné les talons à la rébellion, ce ne sont pas des populations civiles qui peuvent, avec les mains nues, faire face à cette rébellion. Ces accusations ne sont pas de saison aujourd'hui. Ce qu'il y a, c'est qu'il y a eu une crise. Et que nous avons plus ou moins trouvé une solution à cette crise. Mettons-là en oeuvre. Et en tant que responsables, faisons tout ce qui est possible pour que nos populations se retrouvent et qu'on commence à reconstruire le pays. C'est cela qui est positif. Le reste n'est que conjectures tendancieuses de nature à faire perdurer la crise. Ce qui n'est dans l'avantage de personne.
- Certains cadres baoulés ont été accusés de tous les maux parce qu'ils ont refusé d'aller rencontrer le Président de la République. Ne craignez-vous pas qu'il en soit ainsi pour vous ?
- On nous a toujours accusés de beaucoup de choses. Ce qui est important, c'est d'être en conformité avec les principes que l'on s'est donnés. Au stade où je suis, je ne peux pas aller faire du remplissage de salle pour d'autres personnes. A partir de ce moment-là, celui qui veut discuter avec moi, je peux discuter avec lui. Mais, pour le reste, chacun a sa position.
- Le Président Gbagbo dans l'opposition a dénoncé ces pratiques sous le règne d'Houphouët et Bédié. En tant qu'intellectuel et opposant, pensez-vous qu'il est normal de s'adonner à un tel spectacle ?
- Je ne peux que paraphraser le Président qui a dit qu'il n'a pas demandé à des gens de venir le saluer. Donc, celui qui veut aller saluer le Président, ils peuvent le faire puisque nous sommes dans une société ouverte et démocratique. Mais, c'est le sens que certaines gens veulent donner à cette visite qui, à mon avis, n'est pas trop juste et honnête.
- Vous avez évoqué tout à l'heure la sortie de crise. Quels sont les souhaits des populations du Nord ?
- Les populations du Nord comme toutes les autres populations de la Côte d'Ivoire ont hâte que nous sortirons de la crise. Elles ont hâte que le régime de blocus dont elles souffrent puisse être levé et que le pays retrouve un fonctionnement normal avec un système bancaire favorable au fonctionnement d'une économie. Ces souhaits ne sont pas particuliers aux populations du Nord. Ils sont partagés par toute la population ivoirienne qui a certes vécu des crises, mais dont celle-ci est la plus longue et la plus éprouvante. Tout le monde aujourd'hui aspire à la paix. Et tous les dirigeants devraient se mobiliser pour apporter cette paix à la population car elle en a besoin.
- Malgré tout, le Président Gbagbo reçoit ce mardi certains cadres et certaines populations du Nord. En tant que cadre et responsable politique de la région, avez-vous un message particulier à lui demander en tant qu'acteur concerné par la crise en Côte d'Ivoire ?
- Je n'ai rien à demander au Président de la République dans le cadre que vous évoquez. Il est certain que c'est un cadre que je récuse. Et je dis que si nous devrions aller voir le président dans un contexte de concertation, d'ouverture et de sérénité, tous les élus seraient de la partie. Et comme il a été dit dans notre communiqué, les élus que nous sommes devraient avoir une réunion pour arrêter tous les sujets qui devraient être abordés. Et la manière dont ces sujets devraient être présentés au Président de la République pour refléter le sentiment des populations du grand Nord. C'est ce qui n'a pas été fait. Je ne peux donc pas vouloir participer à cette rencontre, rester en dehors et formuler les desiderata au Président de la République. Quand je verrai le Président de la République, je lui ferai part de ma manière de voir les choses. Et je crois qu'il connaît cette manière.
- Il est dit que ce sont les cadres du RDR qui font de la résistance par rapport à cette visite. Que répondez-vous à cela ?
- Quelle résistance ?
- Vis-à-vis de cette réunion selon le contenu du communiqué lu dans la presse ce matin (hier matin)
-Je ne sais pas comment les gens puissent avoir une réaction par rapport à un communiqué diffusé ce matin (hier matin) et dire que ce sont les cadres RDR qui font de la résistance. Mais s'il en était ainsi, je pense que si mes vues et analyses sont les mêmes que font d'autres personnes alors, je suis prêt à discuter avec ces personnes qu'elles soient RDR ou non.
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