Liliane Tiépokin
23 Décembre 2003
analyse
«La musique ivoirienne, aujourd'hui, est purement commerciale, sans identité».
Ces propos ont été tenus par Souleymane Koly, promoteur de la compagnie théâtrale. «Le Kotéba» et grand amateur de musique, lors de l'émission «c'est culture» diffusée par la deuxième chaîne de la télévision ivoirienne (TV2). Invité à porter un regard critique sur la musique ivoirienne, il n'est pas allé de main morte pour lui dénier une identité. Cet avis de Souleymane Koly remet au goût du jour le débat longtemps mené par nombre de mélomanes ivoiriens.Y a-t-il une musique ivoirienne ?
La musique d'un pays, notamment celle de la Côte d'Ivoire est marquée par les rythmes et la culture du pays. C'est le cas du Reggae pour la Jamaïque, du «Hight life» au Ghana, de «la Rumba», du «Zaïko» (avec ses dérivés) au Congo.
Partant de cette définition, Gustave Guiraud , Critique musical et bassiste , pense qu'il ne peut exister de musique ivoirienne, mais des musiques ivoiriennes. «Notre pays n'a pas la même configuration que certains pays comme le Mali ou le Niger. Nous avons plus de 60 langues. Nous n'avons pas de langue commune en dehors du Français, comme cela existe au Congo avec le Lingala ou au Sénégal avec le Wolof», a-t-il déclaré.
Pour lui, chacun des groupes ethniques a sa culture, ses rythmes propres, sa langue. «La musique ivoirienne est typée. Il y a la musique de la forêt, celle de la savane. La démarche esthétique du Sud où la musique est faite en groupe n'est pas pareille à celle faite au Nord où la musique se fait en solo».
Seulement, les musiques ivoiriennes sont quasi inexistantes. Selon Gustave Guiraud, le pays a toujours été une plaque tournante de la musique. Pour lui, la Côte d'Ivoire, pays d'ouverture, a toujours été le terreau fertilisant de toutes les cultures en général et de la musique en particulier. «Si vous voulez écouter un balafoniste tel que ça se fait à Ouagadougou (au Burkina-Faso), allez à Abobo et vous en trouverez...», a-t-il déclaré. Il a cité des exemples d'artistes tel Lokua Kanza, Tshala Muana, Manu Dibango qui ont pris leur envol à partir d'Abidjan. Pour lui donc cet aspect a milité beaucoup dans la démarche des artistes musiciens ivoiriens qui ont toujours emprunté, étant en contact avec elles, quelque chose aux autres musiques. Les exemples de Bailly Spinto, du «Tout Puissant Audiorama», et de Meiway l'illustrent bien. Ils utilisent respectivement du rythme and blues (R&B), de la «Rumba» et du «Zouk» comme musique sur laquelle ils apposent des paroles en langue nationale ivoirienne.
Cet avis est partagé par le musicologue Adépo Yapo. Ce dernier pense que même les premiers musiciens, si l'on se réfère à la définition donnée, en dehors de quelques artistes, ne faisaient pas de la musique ivoirienne. «Les artistes menaient les musiques d'ailleurs notamment le Cubain sur lesquelles ils apposaient des paroles en langues nationales ivoiriennes.Toutefois, selon lui, ce qui est à dénoncer, c'est la monotonie observée aujourd'hui avec la musique pratiquée par la jeune génération notamment le «Zouglou».
En effet, selon Adépo Yapo, la monotonie observée aujourd'hui avec le «Zouglou» est due au fait qu'ils utilisent la même rythmique dans les arrangements. «Avant, on faisait de la musique de variété avec du live en studio contrairement aux boîtes à rythmes utilisées par la jeune génération».
Le critique musical Guiraud Gustave partage l'avis du musicologue. «Avec l'avancée de la technologie, tout le monde s'est mis à la MAO (Musique assisté par ordinateur)», a-t-il déclaré.
Nombreux sont ceux qui disent à raison que les boîtes à rythmes ne reproduisent pas l'exactitude des sons des instruments de musique. Ce qui n'est pas tout à fait l'avis de l'arrangeur David Tayorault. Ce dernier pense qu'aujourd'hui, les boites à rythmes traduisent jusqu'aux touches des doigts sur la guitare. «Les machines sont très perfectionnées aujourd'hui», précise-t-il.
Il pense qu'une personne maîtrisant l'utilisation de ces ordinateurs, minimise la différence entre le live et la programmation. Cependant, il reconnaît que le live est nettement mieux.
«Quant on vient me voir pour un arrangement, je mets tous les budgets possibles (avec le live où la programmation). Seulement les artistes aujourd'hui ont des budgets-galères», déclare-t-il.
«Zouglou» musique identitaire de la Côte d'Ivoire
En effet, le problème de moyens financiers est l'un des facteurs déterminants dans la monotonie observée et décriée par nombre de personnes avec la musique «Zouglou».
Cependant, en dehors de cette critique, nombre de personne reconnaissent que «le Zouglou», aujourd'hui peut être considéré comme l'identité musicale de la Côte d'Ivoire.
En effet, pour plusieurs personnes, la musique faite en Côte d'Ivoire ou musique ivoirienne, c'est selon, demeure une musique à part entière comparable au «Rap» américain, au Raï Algérien etc.
Selon le musicologue Adépo Yapo la musique tient compte de l'évolution de la mutation que vit la société dans laquelle elle se trouve.
«l'homme d'hier et l'homme d'aujourd'hui ne sont pas pareils. La musique d'aujourd'hui tient compte de la population, du contexte social», a-t-il poursuivit. Aux Etats-Unis, l'on a connu la Country Music, mais avec l'urbanisation propre à toute société moderne, les Américains sont arrivés à produire des musiques comme le «Rap, le Rithhms and Blues (R & B), des musiques urbaines par lesquelles ils s'identifient, aujourd'hui Le monde est à la musique urbaine et non traditionnelle», a déclaré un mélomane.
De plus, avec la mondialisation et l'impératif commercial, la musique ivoirienne est aujourd'hui obligée de fusionner avec des rythmes venus d'ailleurs, pour s'ouvrir à des marchés extérieurs. Cependant, il faut reconnaître que le «Zouglou» et ses dérivés sont devenus la musique par laquelle s'identifie la Côte d'Ivoire, à l'extérieur. Même si selon Gustave Guiraud, elle n'est pas une musique mais un pas de danse. Il reconnaît, toutefois, qu'elle a réussi à réunir autour d'elle tous les Ivoiriens qui, jusque-là, n'arrivaient pas à fédérer la diversité de rythmes et des langues. Il poursuit en disant que le «Zouglou» a uni les choses qui n'étaient pas de la même nature : «L'université et l'homme de la rue» cette union existe depuis plus d'une dizaine d'années et elle a réussi à faire connaître le pays dans les contrées les plus lointaines- L'exemple du groupe «Magic System» est un témoignage vivant de ce que la qualité musicale peut bousculer les a priori sur la musique ivoirienne. De plus, «le Zouglou» comme l'a reconnu Gustave Guiraud, dans le projet de création artistique utilise les éléments, les artifices de la musique traditionnelle ivoirienne, notamment «l'ostinarythmique».(NDLR ce qui est cyclique, quelque chose qui revient) et le dialogue. Pour dire que cette musique tire quelque chose de la richesse culturelle de la Côte d'Ivoire. Elle est donc comme le dit le producteur Badmos Rémy, une musique ivoirienne.
Et la nouvelle génération de zougloumen en est si consciente, qu'elle a enjambé rapidement les dérives ordurières du langage des débuts, pour élever ce genre au rang d'emblème musical de la décennie 90. Les Ivoiriens, eux, après avoir subi la colonisation des musiques zaïro-congolaises, se sont reconnu à travers les chaudes sonorités et l'acoustique dynamique du «Zouglou». Ils l'ont épousé. Et le mariage dure toujours.
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