Chabha Bouslimani
23 Décembre 2003
La communauté de langue, de culture, de religion, une histoire commune, une volonté d'union née dans le mouvement de libération des peuples du Maghreb n'auront pas suffi à forger une intégration régionale efficace.
A l'orée du XXIème siècle, le constat peut paraître amer au simple regard d'un chiffre : les échanges commerciaux intra-maghrébins ne dépassent pas les 7%. En Asie, en Amérique latine, l'intégration a réussi à atteindre des taux trois à quatre fois plus élevés. Pourtant, le projet d'union maghrébine politique, tout au moins, remonte à la création de l'Etoile nord-africaine en 1926. Les représentants des mouvements nationalistes, d'Algérie, de Tunisie, du Maroc, travailleurs et étudiants poursuivront tout au long des années 1940 cet objectif, avec la tenue de deux congrès successifs en Egypte. Ils joueront un rôle crucial dans l'histoire de la libération, à un moment où il était déjà question de «fédération des peuples réunis».Soudé autour de la lutte anticolonialiste, le projet subit une érosion progressive, une fois les indépendances acquises, même si les régimes maghrébins n'affichent pas d'hostilité à l'union. La première discorde, liée aux frontières, surgit «avec la proclamation de l'indépendance de la Mauritanie, le 28 novembre 1960, contestée par le Maroc [ ]», explique le chercheur Djamel Eddine Guechi à propos de l'événement qu'il qualifie de «première crise maghrébine», dans la mesure où le soutien de la Tunisie à l'admission de la Mauritanie à l'ONU suscite une «tension» avec le Maroc.
De 1963 à 1969 et «à partir de 1971, le Maghreb était déjà en proie à toutes sortes de conflits bilatéraux», note encore ce chercheur. Cependant, dès 1964, «quatre Etats, l'Algérie, la Libye, le Maroc, la Tunisie, affichent leur volonté d'instaurer une coopération économique et décident de créer le Comité permanent consultatif du Maghreb, le CPCM». Il était alors question de complémentarité économique.Mais il faut attendre 1988 pour que ces pays surmontent leurs différends bilatéraux et donnent une impulsion politique au projet. Au sommet de Zéralda, l'UMA se dote d'outils institutionnels. Au sommet de Marrakech en 1989, l'idée d'une zone de libre-échange, d'union douanière, autrement dit d'un marché commun, est à l'ordre du jour. Ensuite, les Etats membres s'efforceront de créer les conditions de ce marché commun. En 1994, le projet entre dans sa phase politique de stagnation.Si 1988 a constitué un tournant, deux facteurs pourraient avoir contribué à la re-dynamisation du projet maghrébin : d'une part, la fin des surplus pétroliers qui caractérisaient les années 1970 avec l'effondrement brutal du cours des matières premières, la baisse des exportations et l'érosion de légitimité des régimes.
Les économies des Etats du Maghreb ont ceci de commun, c'est qu'elles sont fondées sur la mono-exportation et la dépendance à l'égard des marchés extérieurs : hydrocarbures pour l'Algérie et la Lybie, voire la Tunisie, phosphates et ressources halieutiques pour la Mauritanie, fer dans le cas du Maroc. En outre, on constate une «prédilection pour les échanges bilatéraux au détriment des pratiques multilatérales» à l'intérieur du Maghreb. Ce qui signifie que ces échanges demeurent tributaires de l'état des relations politiques.Ainsi, La Libye effectuait le gros de ses échanges avec la Tunisie et le Maroc, la Mauritanie avec l'Algérie et le Maroc, pour ne citer que cet exemple. Tournée vers les relations extra-maghrébines, la structure des échanges économiques intra-maghrébins fait de ces pays de potentiels concurrents les uns des autres ; mais, dans le domaine très sensible des céréales, du lait, du sucre, des huiles, tous ces pays sont dépendants de l'extérieur et ne parviennent pas à des productions complémentaires.Dans les années 1990, marquées par l'émergence des grands blocs, Amérique, Europe, Asie, l'élan de 1989 subit un coup d'arrêt.
La Libye est sous embargo, le Maroc et la Tunisie signent des accords séparés d'association, précédant l'Algérie qui se débat dans une grave crise. Depuis, les incitations des Etats-Unis ou de l'UE à la création d'un marché commun maghrébin, séparé de sa profondeur arabe et africaine, paraissent davantage mues par l'intérêt d'un marché libre pour les débouchés de leurs produits, avec le maintien d'une constante maghrébine : l'économie de rente ou de négoce. «L'intégration doit être construite en développant des complémentarités systématiquement, non seulement au niveau des échanges, mais aussi de la maîtrise des technologies, de l'orientation des investissements, c'est-à-dire au niveau de l'ensemble des appareils économiques», affirmait l'économiste Samir Amin à propos de l'intégration africaine. L'UMA peut-elle, en tant que projet d'intégration, échapper aux questions pendantes de tout projet d'intégration régional ? Ira t-elle au-delà de la conception du marché, alors que c'est la légitimation même des Etats qui est interpellée par le retard pris, et la situation explosive des sociétés ?
«Rendre irréversible, le mouvement d'intégration», a déclaré, A. Messahel, alors qu'un responsable tunisien rappelait que «si nous ne mettons pas en oeuvre la zone de libre-échange, on nous l'imposera» : allusion aux accords d'association signés par chacun des Etats maghrébins, et au processus d'adhésion à l'OMC. Mais la création des conditions à l'événement d'un marché commun peut-il se réaliser sans un projet de société, au risque de répéter les mêmes schémas et erreurs ?Le mouvement de libération des peuples du Maghreb a su jouer son rôle positif à une période historique donnée. Depuis 1988, et en fait, la fin de la guerre froide, le triomphe d'une idéologie, le Maghreb piétine faute d'un projet. En 2003, la réalité parle d'elle-même : le Monde arabe cumule tous les déficits et toutes les contraintes malgré ses ressources naturelles. Il est le plus pauvre et le plus faible, le plus vulnérable. A nouveaux défis, nouvelles conceptions, la re-légitimation passe aussi par l'union
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