Le Soleil (Dakar)

Afrique: Juan Somavia, directeur général du BIT : «Ceux qui pensent que le travail décent n'est pas fait pour l'Afrique se trompent d'époque»

Propos recueillis à Addis-Abeba par MALICK M. DIAW (envoyé spécial)

23 Décembre 2003


interview

Juan Somavia ne prend pas de gants pour s'exprimer sur certains sujets qui peuvent fâcher.

Un physique imposant, le débit posé et la chevelure blanche lui donnent plutôt une allure de sage. Cet avocat et diplomate de profession a été aussi un universitaire et militant des droits de l'homme à l'époque où le Chili vivait sous la chape de plomb de Pinochet. Représentant permanent de son pays auprès des Nations Unies, de 1990 à 1999, il en a présidé à deux reprises le Conseil économique et social (en 1993-94 et 1998-99). Depuis mars dernier, il a entamé son second mandat à la tête du Bit après sa première élection en 1998. Lors de la dixième conférence régionale du Bit qui s'est tenue à Addis-Abeba, du 02 au 05 décembre dernier, cet homme qui se dit passionné de l'Afrique a répondu à nos questions en exposant notamment sa vision des enjeux de la mondialisation et de la place de l'emploi dans les politiques de développement. Au détour des réponses, l'on se rend compte aisément que c'est un homme de gauche qui s'exprime sans détours.

Vous semblez très critique vis-à-vis des objectifs du Millénaire arrêtés en 2000 à l'issue du Sommet du Millénaire. Pourquoi pensez-vous qu'ils ont très peu de chance d'être réalisés à l'échéance fixée ?

C'est parce qu'on n'a pas mis la création d'emplois au centre de la lutte contre la pauvreté. Comment peut-on demander aux gens des communautés et des campagnes de participer efficacement à la lutte contre la pauvreté si on ne leur fournit pas les moyens de survie. Comment peut-on sortir de la pauvreté alors ? Je crois qu'il faut se concentrer sur cette préoccupation et tant qu'on n'aura pas mis l'emploi comme instrument-clé de cette stratégie, nous n'y arriverons pas, que ce soit en Afrique ou ailleurs.

Dans un de vos discours prononcé à l'occasion de la dixième conférence régionale du Bit, vous donniez l'exemple d'un ring de boxe avec un poids léger face à un poids lourd pour imager la mondialisation. Est-ce à dire que vous ne vous faites aucune illusion sur le phénomène dont on vante tant les mérites

Cette image m'a été donnée par M. Youssoufa Wade, (Ndlr :ancien président du Conseil national du patronat du Sénégal), ancien vice-président de l'Organisation panafricaine des employeurs. Je crois que c'est une évidence et il est mieux déjà de reconnaître la situation et de la voir avec les yeux ouverts. Il faut que nous soyons dans une économie ouverte, une économie de marché, mais nous devons reconnaître aussi qu'il n'est pas juste qu'une entreprise qui veut démarrer soit en concurrence avec de grandes multinationales partout ou avec des produits que celles-ci exportent un peu partout dans le monde. Je crois que la prise de conscience est en train de croître sur ce phénomène-là.

Que faudrait-il faire alors pour rééquilibrer le système mondial ?

Je crois que nous avons besoin que le traitement spécial et différencié qui était déjà inscrit comme un des principes de base de l'Omc soit effectivement mis en pratique. Même si on a reconnu dans les négociations commerciales que le traitement spécial et différencié est une nécessité pour les pays en voie de développement, cela a toujours été un concept prévu sur une durée dégressive. Le principe de la différenciation doit être basé sur la réalité puisque les vécus sont différents. Ce n'est pas simplement un problème de temps. Cela manque complètement dans les négociations commerciales internationales alors qu'il faut promouvoir la Pme et les activités des communautés de base. Une telle nécessité est incompatible avec l'entrée en concurrence avec les grandes machines de production.

Quels sont les obstacles majeurs qui se dressent en Afrique sur le chemin de la réalisation des programmes du Bit ?

Je crois qu'il y a un élément fondamental qui est exogène : c'est que les politiques macroéconomiques initiées par les organisations internationales mettent trop l'accent sur les aspects budgétaires et monétaires et très peu sur les aspects de l'économie relatifs à la création d'entreprises, à la production favorable à la création d'emplois. Pour ma part, je vois toute la créativité qu'il y a derrière l'économie informelle dont le niveau de productivité est très bas parce que l'accompagnement n'est pas suffisant, alors que l'énergie et l'imagination sont là. Il suffit de lui donner un appui pour l'aider à aller de l'avant. Personnellement, j'ai beaucoup entendu, durant ces 25 dernières années, prôner le global et très peu le local alors que nos pays ne pourront aller de l'avant parce que, d'abord, nous faisons du développement local. Alors, nous avons besoin d'un changement de l'optique avec laquelle ces politiques macro-économiques qui génèrent peut-être de la croissance, mais très peu d'emplois, sont conçues.

L'aspect interne, c'est que je crois que ces grandes questions de globalisation ne doivent pas être un sujet de division nationale. Bien au contraire, nous avons besoin de plus de cohésion nationale, d'intégration et d'unité parce que ce sont des phénomènes qui nous viennent du dehors. C'est toujours simple de se bagarrer entre nous sur la gestion des responsabilités, mais tant que nous le faisons, la capacité de nous imposer le modèle est plus forte. Donc, il y a une capacité de générer un grand consensus interne pour dire non à ces règles commerciales, non à la façon dont la dette est traitée, non à ces institutions financières internationales. Quand le pays est tout ensemble uni, la capacité d'écoute de l'extérieur est plus forte.

Que dites-vous à ceux qui pensent que le travail décent est un luxe pour l'Afrique ?

Je leur dis simplement qu'ils ont la même attitude que ceux qui estimaient, il y a quelques années, que la démocratie n'était pas faite pour l'Afrique. Vous souvenez-vous de cette époque-là ? Eh bien, c'est exactement la même chose. Peut-on dire, au nom de la même logique, qu'aspirer à un travail décent est une option illégitime pour l'Afrique ? Non ! C'est tout à fait légitime. Que cela puisse prendre du temps pour se réaliser, me paraît normal. Pour autant, il faut toujours garder à l'esprit le sens de la direction vers laquelle on veut aller. Il est fondamental de pouvoir dire voilà là où nous voulons aller. C'est complexe et difficile à la fois, mais il y a des politiques qu'on peut mettre en place pour y parvenir. Mais, encore une fois, ceux qui prétendent que le travail décent est un luxe pour l'Afrique, racontent la même histoire que ceux qui disaient que la démocratie, ce n'est pas pour les Africains. Je n'y crois pas honnêtement.

Quelles conclusions tirez-vous de la dixième conférence régionale du Bit en Afrique ?

Je crois qu'il y a deux axes qui permettent de cerner les résultats de cette rencontre. Premièrement, il y a eu le déclic entre la nouvelle Union africaine, dirigée par le président Alpha Omar Konaré, et le tripartisme de l'Oit. Cette dixième conférence régionale a permis de trouver une intégration très forte entre les politiques qui sont à la base du tripartisme de l'Oit et qui mettent en relation les gouvernements, les employeurs et les travailleurs, autour de la question du travail décent.

La deuxième chose a été la visite du président Blaise Compaoré du Burkina Faso, qui a proposé aux chefs d'Etat et de gouvernement présents à Maputo un Sommet extraordinaire sur l'emploi comme instrument de lutte contre la pauvreté. Cette proposition a reçu également un appui tripartite plus fort encore. Le président Compaoré nous a demandé, durant la visite qu'il a rendue à la dixième conférence régionale, de préparer activement ce sommet qui se tiendra à Ouagadougou en 2004. Ce sont là, à mon avis, deux éléments politiques très importants. Si nous voulons avoir un sommet dont les impacts toucheront la vie pratique des gens, il faut qu'il se focalise sur l'économie informelle et l'agriculture.

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