Fraternité Matin (Abidjan)

Côte d'Ivoire: N'Guessan Joël, directeur de cabinet du ministre des Transports : le temps de belligérance est vraiment passé

Venance Konan (interview Réalisée Par)

23 Décembre 2003


interview

Abidjan — On vous a connu au PDCI, puis à la Rénovation du PDCI, ensuite indépendant et aujourd'hui au MFA ; Qu'est-ce qui explique un tel parcours ?

Tout le monde a été au moins une fois de sa vie PDCI. Je parle de ceux de ma génération. Après le Coup d'Etat, j'ai adhéré à la Rénovation du PDCI parce que ce mouvement avait une vision qui se situait au carrefour de toutes les obédiences. Elle oeuvrait pour une amélioration des choses, sans promettre une réfondation comme celle qu'on voit aujourd'hui. Mais au fil du temps, les ambitions personnelles ont pris le pas sur les principes. Entre les principes et les hommes, j'ai choisi les principes, j'ai donc pris congé de la Rénovation. Pour ce qui est du MFA, il faut comprendre que je faits partie des membres fondateurs de ce mouvement. J'ai une longue amitié avec le Ministre Anaky, avec qui je partage depuis de longues années un idéal démocratique pour la Côte d'Ivoire.

Pourquoi n'avoir pas rejoint Anaky Kobena au moment où il créait le MFA, où il avait besoin de soutien ?

Voyez-vous, bien qu'entretenant une vieille amitié avec M. Anaky, la politique n'a pas toujours été ma tasse de thé. Bien qu'ayant participé à l'élaboration des textes qui ont fondé le mouvement, j'ai eu en quelque sorte, une attitude réservée vis-à-vis de la politique. Il n'empêche, nous nous retrouvons régulièrement pour échanger. Le virus de la politique m'a vraiment piqué, après le coup d'Etat, qui consacrait selon moi l'échec de nos aînés.

On vous accuse d'avoir contribué à faire perdre le PDCI à Bouaké. Que répondez-vous?

Ce sont des accusations gratuites. Chacun doit assumer son score. Les électeurs surtout doivent être les premiers à assumer les résultats. Très peu d'électeurs ont participé au vote alors que le collège électoral était estimé à plus de 170 000 personnes. C'est trop facile quand on ne vote pas et qu'on accuse les autres. J'espère qu'à l'avenir les populations s'inscriront sur les listes électorales et prendront le soin de voter.

Que pensez-vous de la polémique qui a entouré la visite des baoulé au Président de la République ?

J'ai déjà dit dans un quotidien toute mon aversion pour cette façon de faire les choses. C'est une erreur que Gbagbo a commise en organisant avec Amani N'Guessan une telle rencontre avec les baoulé. En pays baoulé, quand on est en deuil, on ne fait pas allégeance. Aucun élu n'était présent. Ça veut dire que les représentants du peuple ne se reconnaissent pas dans cette mascarade. Je ne sais même pas si c'est à l'honneur du Président. Dans le fond, c'est honteux. Laurent Gbagbo dans l'opposition n'était pas favorable à ce genre de messe qui selon lui, faisait le lit au culte de la personnalité. Aujourd'hui il y prend goût. C'est que le pouvoir change vraiment les hommes.

•Vous avez participé aux négociations de Marcous-sis. Il y a eu de violentes oppositions à cet accord. On dit que vous avez trahi votre pays.

Tous les Ivoiriens ont encore en mémoire, les couvre-feu qui commençait à 18h00. Ils se rappellent encore des points quotidiens que le porte-parole des FANCI leur servait sur leur petit écran. La peur était au quotidien, avec une armée qui avait visiblement du mal à mater une rébellion qui multipliait à souhait les fronts. Lomé ayant échoué, Marcoussis devait ramener la paix en Côte d'Ivoire. L'essentiel pour les participants était de parvenir à la fin de la guerre. Je crois que la Côte d'Ivoire doit une fière chandelle à ses fils qui s'y sont rendus. Il est clair pour moi, que même les tenants du régime doivent reconnaître que c'est Marcoussis qui a sauvé Laurent Gbagbo. Alors je ne vois vraiment pas ce qu'ils peuvent nous reprocher. Certains ont la rancune tenace, parce que selon eux, Marcoussis a abrégé la "Réfondation" . Mais en période de guerre, aucun programme économique ne peut s'appliquer. C'est pourquoi, au MFA, nous souhaitons ardemment que la Côte d'Ivoire redevienne ce qu'elle n'aurait jamais cessé d'être : un pays de stabilité ouvert sur l'extérieur dont la principale priorité est la recherche du meilleur IDH : Indice Développement Humain. Et pour cela, les accords de Marcoussis et d'Accra II tracent les voies du retour à la paix et à la stabilité indispensable pour bâtir et mettre en œuvre un programme économique cohérent. Ils doivent être appliqués en y apportant les aménagements qui s'imposent car aucune œuvre humaine n'est parfaite.

Pourquoi y-a-t-il tant de blocages aujourd'hui dans le processus de réconciliation ?

A Marcoussis, nous étions tous animés du désir de sortir rapidement la Côte d'Ivoire du bourbier dans lequel elle s'est enfoncée. Cependant, compte tenu du calendrier des travaux, il nous a manqué le temps nécessaire pour approfondir certains sujets.

Il y a d'abord la nature juridique du pouvoir d'action du Gouvernement de Réconciliation Nationale au regard de la Constitution. S'agit-il d'un partage de pouvoir entre ce Gouvernement de Réconciliation Nationale et le Président de la République ou d'une délégation de pouvoir ? A notre sens, ce sujet n'a pas été suffisamment approfondi et nous constatons tous que c'est le point majeur du blocage du processus engagé. Pour nous au MFA, nous considérons que les événements du 19 septembre ont créé une situation exceptionnelle et que pour ce faire, le Gouvernement de Réconciliation Nationale devrait bénéficier de pouvoirs exceptionnels pour mener la Côte d'Ivoire vers la paix. C'est-à-dire que ce Gouvernement devait avoir les pleins pouvoirs pour réaliser l'ensemble des actions arrêtées à Marcoussis.

Le fait est que ce Gouvernement n'est pas un Gouvernement de Gbagbo Laurent. C'est un Gouvernement qui a une mission qui lui a été assignée par Marcoussis et que Laurent Gbagbo a accepté. Pour que ce Gouvernement qui n'est pas celui de Gbagbo puisse fonctionner, il faut que Laurent Gbagbo lui donne les moyens de fonctionner.

Qu'entendez-vous par pleins pouvoirs; donnez nous un exemple

Voyez-vous, le pouvoir de déclencher un conflit armé, de poursuivre la guerre ou même de commander des armes. Cela peut paraître paradoxal, mais le bons sens commande que si l'on veut aller à la paix, les parties belligérantes doivent abandonner leurs pouvoirs militaires aux mains des Forces impartiales. A notre avis, M. Laurent Gbagbo ne devrait plus être Chef suprême des FANCI et Soro Guillaume, Chef des Forces Armées des Forces Nouvelles. N'oublions pas que ce sont ces deux personnes qui sont en conflit, et que si l'on souhaite vraiment aboutir à la paix, il faut leur enlever le pouvoir militaire et le confier au Gouvernement et/ou aux Forces impartiales. D'ailleurs, les récents événements de M'Bahiakro nous confirment que l'on doit tendre vers cette solution.

Quels autres aménagements avez-vous identifiés ?

Le deuxième point important, c'est l'inamovibilité du Premier ministre.

Au MFA, nous considérons cela dangereux parce que cette disposition peut-être source d'abus. C'est pourquoi, nous avions souhaité que le Premier ministre puisse être remplacé, si la majorité des signataires de Marcoussis estime qu'il est défaillant ou simplement inapte physiquement après quelques mois. Dans ces conditions, les signataires pourraient se réunir et proposer au Président la République, la nomination d'un autre Premier ministre. Cela est plus logique et moins contraignant. Aujourd'hui après 10 mois de Primature, le moment est peut-être venu d'apprécier objectivement le travail accompli par l'actuel Premier ministre, au regard du calendrier et des objectifs qui ont été arrêtés à Marcoussis.

Est-ce que vous contestez le choix de M. Seydou Diarra ?

Non. Ce n'est pas mon propos. Le choix de M. Seydou Diarra ne nous pose pas de problème. Pour nous au MFA, il ne s'agit pas d'une question d'hommes, mais de principes. Si à un moment donné le Premier ministre, sur des sujets majeurs qui intéressent la paix et la réconciliation nationale, pose des actes susceptible de faire reculer le processus de paix, il faut se donner les moyens de pourvoir à son remplacement. C'est ce que nous voulons dire.

De toute façon, quand on fait le bilan on peut aussi se demander si le choix de Seydou Diarra a été heureux. Tout se passe comme s'il n'avait pas une vision assez audacieuse des accords de Marcoussis. Tout le monde attendait qu'en tant que Premier ministre et Chef de cet "autre exécutif", il sache prendre ses responsabilités et assumer totalement les pouvoirs que lui donnaient ces accords. Il lui a manqué de la personnalité et de la poigne pour s'affirmer devant le Président Gbagbo, qui de toute évidence, ne pouvait avoir d'autre objectif que d'affaiblir ce Gouvernement et le vider de toute substance.

A Accra, après la constitution, du Gouvernement, Seydou Diarra a refroidi tout le monde dans sa déclaration, en proclamant qu'en tant que Premier ministre, son souci était de ne jamais s'opposer à Laurent Gbagbo, et qu'il se refererait à lui pour toute décision. C'était un véritable acte d'allégeance qui s'est révélé à notre avis, comme le péché originel, qui a corrompu tout le système de cohabitation entre le Président et le Premier ministre.

Dès le départ, il s'est considéré comme un Premier ministre normalement désigné par le Président de la République, alors qu'il était le Premier ministre d'un Pouvoir d'exception. Il ne tirait donc pas sa légitimité du bon vouloir du Président, mais de Marcoussis. De toute façon, je reste persuadé que nous ne sortirons pas de l'impasse tant que nous n'aurons pas un Premier ministre à forte personnalité et ferme dans ses convictions.

Etes-vous d'accord avec les " Forces Nouvelles" qui hésitent à revenir aux Conseils des Ministres ?

Je ne pense pas que les Forces Nouvelles hésitent à revenir aux Conseils des Ministres. Je crois plutôt qu'elles sont prêtes à revenir. Elles demandent cependant un certain nombre de garanties que personne n'a pu obtenir depuis la mise en œuvre des accords de Marcoussis. Je les exhorte à revenir, parce que c'est ensemble que nous devons aller vers la réconciliation.

Comment jugez-vous le Président, le Premier ministre, les "Jeunes Patriotes" ?

Je ne les juge pas. Le peuple ivoirien les regarde. Rien que cela devait suffire pour les interpeller sur leurs comportements respectifs.

Certains proposent de libérer le pays par la force, parce qu'on aurait les moyens aujourd'hui pour le faire. Qu'en pensez-vous ?

Nous ne sommes plus à ce stade. Comme le dit la Bible, il y a un temps pour tout. Le temps de belligérance est vraiment passé. Le MFA fait partie de ceux qui pensent que seule une issue négociée peut ramener la paix en Côte d'Ivoire.

Pensez-vous que la France soutient la rébellion, comme le dit le Président Mamadou Koulibaly.

Si la France soutenait la rébellion, il y a longtemps que ce conflit aurait pris fin. Quand Mamadou Koulibaly le dit, j'ai vraiment beaucoup de peine. De toute façon, pour moi, il fait partie des va-t-en guerre. Je pense que la sagesse ne l'habite pas encore, ce qui du coup le disqualifie quand il s'agit de parler de paix.

Pourquoi votre Ministre a-t-il insisté pour faire circuler le train ?

Nous exécutons les accords de Marcoussis qui préconisaient la libre circulation des personnes et des biens. Il fallait donc se mettre à la tâche. Au demeurant c'était une action gouvernementale que conduisait le Ministère des Transports. Je pense que malgré les attaques, les uns et les autres ont compris que nous étions de bonne foi. Par ailleurs, la situation économique commandait que la reprise du trafic ferroviaire soit effective. Je retiens une chose depuis que nous sommes à ce poste, c'est que quand on n'est pas au même niveau des informations, il faut au moins accorder aux gens le bénéfice de la bonne foi.

Be the first to Write a Comment!

Plus de titres sur allAfrica.com

Copyright © 2003 Fraternité Matin. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

AllAfrica - All the Time

SELECT
SELECT

Le top des actualités: Côte d'Ivoire

Rubriques