Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: L'imam fall ou les dérives d'un islam radical au Sénégal

Par : Seybani SOUGOU e-mail: seybani.sougou@wanadoo.fr

23 Décembre 2003


opinion

Depuis son expulsion d'Italie vers sa terre natale, le Sénégal, l'imam Fall déverse sa bile, multiplie les déclarations incendiaires et en appelle au Jihad. Apparemment nul ne semble s'offusquer des propos de cet imam dont la tonalité est d'une violence extrême. Mais avec son prêche du vendredi 19 décembre 2003, l'imam Fall vient assurément de franchir le Rubicon.

«Nous allons continuer notre Jihad au plan culturel et économique, si les autorités sénégalaises nous laissent tranquilles. Au cas contraire, nous prendrons nos dispositions», soutient-il. Et d'ajouter en substance "Ces dispositions sont celles enseignées par l'Islam et le Coran". Voilà au moins qui a le mérite d'être clair. Ce qui ne l'est pas par contre, c'est l'incroyable mutisme dont font preuve à la fois les autorités de notre pays, et l'absence de toute condamnation ferme émanant des médias, et par ricochet de la société civile. Car, disons-le avec force, les propos de l'imam Fall sont tout simplement inacceptables, insoutenables, injustifiables. S'il est vrai que notre Constitution garantit à tout un chacun le droit de s'exprimer, d'affirmer ses convictions politiques, syndicales ou religieuses, il convient également de souligner que démocratie ne rime pas avec anarchie. Au point de saper les fondements de l'Etat. Trop, c'est trop!

Au nom d'une sacro sainte liberté d'expression, le Sénégal est devenu le pays de tous les excès et dérapages verbaux. Il en est de même pour l'affaire Talla Sylla. On doit condamner avec la plus grande vigueur l'ignoble agression dont il a été victime. Par ailleurs, on peut reprocher aux autorités le manque d'empressement à faire toute la lumière sur cette affaire, à identifier les coupables, et à les sanctionner de façon exemplaire. Toutefois, son statut de victime ne donne aucun droit à Talla Sylla de porter publiquement l'accusation selon laquelle le président Wade serait le commanditaire de cet acte. On peut être pour ou contre le président Wade; la question ne se situe pas à ce niveau. C'est l'institution qu'il incarne en tant que chef de l'Etat qui est visée. Ce serait valable pour n'importe qui d'autre. Doit-on lancer de telles accusations aussi graves sans en apporter la preuve? Dans n'importe quelle grande démocratie (Etats-Unis, France), l'auteur de tels propos serait traduit en justice. La liberté d'expression est-elle le nouvel alibi des temps modernes? Peut-on dire tout et n'importe quoi? Certainement pas. Pour en revenir à l'imam Fall, c'est un citoyen sénégalais, et comme tout Sénégalais, il a le droit d'afficher ses croyances religieuses comme bon lui semble. Pour autant, nous lui dénions le droit de brandir les principes de l'islam à des fins politiques. La tribune des mosquées n'est pas faite pour la propagande politicienne. Si l'imam Fall, tel un messie, détient une recette miracle pour résoudre tous les maux de notre pays, nous l'invitons à rejoindre l'arène politique.

Rien ne lui interdit de créer un parti (pas sur une base religieuse bien sûr, ce qui serait contraire à la Constitution), avec toutes les conséquences qui en découlent, à savoir qu'il serait un homme politique ordinaire comme tous les autres. La politique étant un domaine très souvent éloigné de la morale (Saint-Just disait et à juste titre «que tous les arts ont produit leurs merveilles, seule la politique n'a produit que des monstres»), les Sénégalais se seraient très vite rendus compte de la véritable nature de l'imam Fall. Dans le cas contraire, les règles qui régissent notre Constitution lui sont applicables de plein droit, notamment toutes les dispositions afférentes aux atteintes à la sûreté de l'Etat.

Il y a une chose choquante et révoltante dans l'attitude de l'imam Fall qui consiste à vouloir défier toutes les lois de la République. Il ne s'y prendrait pas autrement en proférant des menaces à peine voilées contre l'Etat sénégalais. L'imam Fall pense-t-il que le fait qu'il soit imam lui confère une quelconque immunité? On est tenté de répondre par l'affirmative.

En réalité, s'il y a une personne qui mérite d'être entendu par la Division des investigations criminelles (Dic), c'est bien l'imam Fall, car les thèses qu'il développe, sont non seulement effarantes, mais également extrêmement dangereuses pour notre pays. Et de grâce, que l'on ne nous fasse surtout pas la leçon d'une quelconque liberté d'expression qui serait à défendre. Dans le cas en l'espèce, c'est de tout autre chose dont il s'agit, on le voit bien. C'est le lieu également de dénoncer avec la plus grande vigueur les tentatives et manigances de divers groupuscules qui, sous le couvert de propager les valeurs de l'Islam, tentent en vérité de créer un régime islamique au Sénégal. On l'a bien vu il y a quelques mois avec la revendication d'un groupe visant à faire appliquer certaines dispositions du Code musulman (tout cela au nom de l'Islam bien entendu). Une tentative qui s'est soldée par un cuisant échec (pour l'instant).

N'ayons pas peur de le dire: le Sénégal est désormais devenu la terre de prédilection de tous les charlatans, faux marabouts et autres messies. Chacun y va de sa partition. Tous se disent évidemment porteurs de la bonne parole. Dans un contexte de crise économique et sociale aiguë, et surfant sur le malaise de nos compatriotes, ils promettent monts et merveilles. Arguant du fait qu'ils vivent dans un pays composé à 90 % (environ) de musulmans, ils se croient tout permis. Et comme ils savent que nombre de Sénégalais s'abstiennent de toute critique à leur égard par crainte à la fois de représailles et d'être accusés d'en vouloir à l'islam et, par conséquent, de jouer le jeu de l'Occident(argument classique selon lequel tous ceux qui ne sont pas avec eux, sont avec l'Occident); alors, ils avancent masqués, brouillant les repères, multipliant les amalgames, et défiant parfois les institutions de l'Etat.

Sous prétexte de défendre les valeurs islamiques, ils sont persuadés de gagner les faveurs d'une opinion populaire qui leur est largement acquise. L'islam mêlé à toutes les sauces sert de justification suprême. Après tout, personne n'a jamais été contre l'Islam au Sénégal! C'est plutôt l'utilisation du fait religieux en vue d'atteindre des objectifs politiques qui pose problème.

Et c'est justement ce nouvel espace qui est convoité par des individus sans scrupules, mus exclusivement par la défense de leurs intérêts matériels, le tout au nom de la religion musulmane. Il est grand temps d'opérer dans notre pays une distinction radicale entre le politique et le religieux. Nous tenons à rappeler à l'imam Fall que le Sénégal n'est pas un pays islamique. C'est tout à son honneur qu'il veuille défendre les principes de l'Islam contre toute forme d'agression. Par contre, si ce combat doit prendre la forme d'un Jihad, qu'il le mène ailleurs, et même sur la planète Mars si tel est son choix, mais certainement pas au Sénégal. Quant aux relations supposées vraies ou fausses qui le lient à Oussama ben Laden, les Sénégalais n'en ont cure! Si l'imam Fall est véritablement convaincu par son Jihad, alors nous lui demandons de rejoindre les champs de bataille en Afghanistan, en Irak où sont massés tous les combattants qui ont décidé de devenir des martyrs. Il est trop facile de préconiser un Jihad verbal au Sénégal, aux fins fonds de Kaolack, devant des milliers de Sénégalais qui se sont certainement déplacés plus par curiosité que par adhésion aux thèses qu'il défend. En définitive, les déclarations fracassantes de l'Imam Fall peuvent être assimilées à des incantations verbales qui semblent avoir pour objet de verser dans le registre de la provocation. Il n'empêche qu'elles doivent être prises très au sérieux. Et permettre à la société sénégalaise dans son ensemble d'initier un vrai débat sur la place et le rôle de l'islam dans notre pays. Avant qu'il ne soit trop tard. Qui osera s'y risquer? Sommes-nous des lâches? Aux autorités, nous disons vigilance, et fermeté si nécessaire (l'Etat ne doit faire preuve d'aucune faiblesse à l'égard de tels individus) ; aux journalistes, condamnation sans équivoque

On le voit donc, l'enjeu dépasse de toute évidence la simple liberté d'expression: il en va surtout de la survie de notre jeune République.

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