San Finna (Ouagadougou)

Niger: Ces fillettes mères qu'on assassine

Source Syfia

28 Décembre 2003


Mariage précoce ou viol légalisé ? Au Niger, près d'une femme sur deux a été mariée avant l'âge de 15 ans. Trop jeunes pour enfanter, des fillettes meurent en couches. D'autres devenues stériles ou handicapées, elles sont répudiées et rejetées par leur famille...

Les malheurs de Gomma ont commencé alors qu'elle avait 12 ans. Aujourd'hui encore, elle n'arrive pas à dire ce qui s'est réellement passé. " Un jour, mes parents m'ont demandé de leur donner le nom de mon futur mari ", raconte-t-elle d'une voix vacillante. Stupéfaction de la fillette qui jouait encore à la poupée avec ses copines. Au bout d'une semaine, et conformément à la tradition, son destin est scellé. Malgré ses multiples tentatives de fugue et une grève de la faim, le mariage est célébré en grandes pompes. Les parents jubilent.

Dans la case nuptiale, Gomma se rebiffe et refuse de céder à son mari. Au quatrième jour, la rebelle est livrée, de force, aux assauts sexuels de son époux. Cette nuit là, malgré les cris de la jeune épouse encore vierge, le mariage est consommé dans l'indifférence générale. Le mari comblé offre mouton et argent à sa belle-famille, des bijoux en or à sa femme. L'honneur de la famille est sauf.

L'accouchement de la " jeune femme ", une année après, est un calvaire. Trois jours de souffrances et l'enfant n'a pas survécu. Gomma souffre à vie d'une fistule vésico-vaginale. Cette affection qui provoque incontinence et stérilité frappe des milliers de femmes nigériennes trop jeunes pour accoucher car leur bassin est trop étroit. Aujourd'hui, Gomma cache sa honte et pleure en silence sur sa vie à jamais brisée. Son mari a eu tôt fait de la répudier et, même au sein de sa famille, elle est considérée comme une pestiférée.

Mariée à dix ans, quatre enfants en six ans !

Dijé a eu plus de chance. Si l'on peut dire. A neuf ans, on la prépare au mariage en la gavant et lui faisant ingurgiter mixtures et décoctions diverses pour qu'elle devienne plus vite une femme. Les résultats sont ahurissants. Dijé, mariée une année après, met quatre enfants au monde en moins de six ans. Mais dans sa tête, elle est restée l'enfant qu'elle est en réalité, c'est-à-dire la grande soeur à ses propres enfants.

Une étude menée en 1995 par le Centre d'Etudes et de Recherche sur la Population pour le Développement (Cerpod), un organisme de l'Institut du Sahel, révèle que 45 % des Nigériennes se marient avant 15 ans, contre 9 % au Burkina Faso, 17 % en Gambie et 19 % au Sénégal. Des chiffres que confirme une autre enquête conduite en 2000 par l'Unicef : 44 % des Nigériennes, actuellement âgées de 20 à 49 ans, ont été mariées avant l'âge de 15 ans, contre 34 % au Tchad et 21% au Burkina.

Les régions de Maradi, Zinder, Diffa et pratiquement toutes les zones rurales du pays détiennent les tristes records en matière de mariages précoces. Ceux-ci sont à l'origine de maux qui assaillent la mère et l'enfant : micro-traumatismes sexuels, infections diverses dont les MST et le sida, frigidité, infertilité primaire et secondaire, cancer du col de l'utérus, avortements, difficultés lors de l'accouchement, incontinence urinaire, fistules, mortalité maternelle et infantile. Ils sont aussi source de divorces, de répudiations, de fugues, de prostitution et de marginalisation sociale

Selon l'Unicef, 30 % des abandons scolaires des filles au Niger découlent des mariages précoces. 80 % des cas de fistules obstétricales sont apparues chez des filles âgées seulement de 13 à 17 ans. Il existe aussi une forte corrélation entre la mortalité maternelle et la précocité du premier accouchement. Plus la femme est jeune, plus elle risque de mourir en couches. La moralité infantile dépend aussi de l'âge de la mère. Sur 1000 enfants nés de femmes de moins de 20 ans, 77 mourront à moins d'un mois et 178 n'atteindront pas un an.

Religion, coutumes et traités internationaux.

Pourquoi une telle hécatombe ? Les causes " sont multiples et multidimensionnelles et tirent leurs sources de nos réalités socioculturelles ", estime Mme Foumakoye Aïchatou, la ministre du Développement social, de la promotion de la femme et de la protection de l'enfant. Le " Forum national sur les mariages précoces ", tenu à Maradi en janvier 2002, co-organisé par l'Unicef et l'Association des chefs traditionnels du Niger accuse la religion, dont l'emprise sur la vie des citoyens est réelle dans ce pays à plus de 95 % musulman. Pourtant, l'islam classe les hommes en trois catégories distinctes : " Ceux qui exagèrent dans la précocité du mariage ; ceux qui exagèrent dans le retard du mariage ; ceux qui adoptent une position médiane entre ces deux positions extrêmes ". Selon l'imam de la mosquée du vendredi de l'université de Niamey, citant un hadith (ndlr : parole du Prophète), " on ne marie pas la veuve sans son avis, ni la vierge sans son autorisation ".

Jadis, la coutume exigeait de la jeune mariée qu'elle transite par le logis de sa belle-mère qui prenait le soin de parfaire son éducation et de la préparer à son futur rôle d'épouse et de mère. " Force est de constater qu'aujourd'hui, sous le coup de la crise, de la dislocation de la cellule familiale et de la perte de certaines valeurs sociales, cette importante étape a été court-circuitée ", constate Mme Sidi Fatouma, directrice de la promotion de la femme au ministère chargé de la Promotion de la femme. Elle siège au comité interministériel " chargé de réfléchir sur les causes et les conséquences des mariages précoces et d'en faire toutes propositions utiles ". Beaucoup reste encore à faire dans ce pays, dont la signature figure pourtant au bas de la Convention relative aux droits de l'enfant et des traités sur l'élimination de toutes formes de discriminations à l'égard des femmes.

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