Fraternité Matin (Abidjan)

Cote d'Ivoire: Les jeunes filles déscolarisées, qui sont-elles? Que font-elles ?

analyse

Abidjan — Quand les jeunes filles n'arrivent pas à se maintenir dans le système scolaire classique, formel. Ou plus précisement, lorsque le système fait d'elles des déchets, quelle alternative s'offre à elles ? Le travail de recherche menée par le Pr Alain Sissoko, doyen de l'UFR de riminologie à l'Université de Cocody sur les jeunes filles déscolarisées dans trois communes d'Abidjan, révèle que hors du système scolaire, il n'y a que très peu de salut.

Il s'agit d'abord de décrire les caractéristiques des filles déscolarisées, afin de connaître leur répartition par tranche d'âge, niveau d'études et nationalité. Nous nous intéresserons aussi à leur lieu d'habitation (avec qui elles habitent ?), à la situation matrimoniale et socio-professionnelle des parents, au nombre d'enfants dans la famille, à leur état de fille-mère ou non, à leur prise en charge par un adulte, aux activités qu'elles exercent " officiellement ", et à leurs lieux de travail. (voir tableau)

Ces tableaux indiquent que nous avons affaire autant à des adolescents (14 ans) qu'à des jeunes femmes beaucoup plus avancées en âge (jusqu'à 30 ans), qui ont toutes connu, en général, une rupture précoce avec leur scolarisation. En effet, la majorité d'entre elles ont été déscolarisées dès le cycle primaire, où elles avaient 12 à 14 ans au maximum en classe de CM2. Parmi toutes les filles enquêtées, une seule a atteint la classe de seconde, tandis que celles des autres qui ont pu suivre l'enseignement secondaire sont parvenues au plus en 4ème. Ceci signifie que ce sont des filles qui sont et resteront sans doute longtemps handicapées au regard de leur insertion dans la société ivoirienne, puisque les possibilités d'ascension sociale y demeurent toujours fortement hypothéquées tant que l'on n'a pas obtenu de diplômes et effectué un long cycle d'études. Il n'est pas surprenant alors de voir la majorité des enquêtées regretter en général, selon leurs dires, d'avoir eu à interrompre leur scolarité : 71% des déscolarisées à Cocody, 79 % à Marcory et 60 % à Yopougon ont abondé dans ce sens. (Le regret par rapport à l'arrêt de la scolarité qui relève du vécu des enquêtées sera abordé plus largement dans l'étude du parcours des filles.)

Ce que nous devons retenir ici des caractéristiques de nos enquêtées, c'est essentiellement que ce sont des individus qui appartiennent, à cause de la rupture avec l'école, à une couche de population très vulnérable au plan socio-économique.

Quant à la distribution entre Ivoiriennes et immigrées dans l'échantillon, cette variable ne semble pas avoir, comme nous le verrons plus loin, de déterminisme eu égard à leur " condition féminine ", dans la mesure où la déscolarisation et les contraintes socio-économiques qui lui sont liées, ou qui l'ont conditionnée, contribuent fortement à un nivellement de leurs trajectoires individuelles.

Concernant leurs lieux de résidence, et principalement les personnes avec lesquelles elles habitent, il faut savoir que 93 % des filles à Cocody, 57% à Marcory et 67% à Yopougon vivent, selon leurs dires, en dehors de la famille "nucléaire" censée regrouper père, mère et descendance biologique. En fait, même celles qui déclarent habiter avec leur " propre famille " n'y évoluent, en général, que dans des structures familiales monoparentales (père ou mère, chef de foyer à l'issue de la séparation du couple ou du décès de l'un d'entre eux).

Il n'est donc pas étonnant d'entendre la plupart des enquêtées dire qu'elles " essayent de se prendre elles-mêmes en charge et ne comptent pas vraiment sur quelqu'un pour s'en sortir ", étant donné qu'elles sont issues d'une désorganisation familiale, souvent connue de façon précoce. Nous sommes donc en présence de jeunes-filles qui se trouvent dans des situations familiales ou dans un cadre de vie où il y a relâchement, voire absence, du contrôle social :

A.K. (Cocody) : "Moi, j'habite avec ma tante à Cocody, que j'aide dans les travaux domestiques et pour la garde de ses enfants. Je n'ai pas de problèmes particuliers avec elle : elle me laisse tranquille, je suis libre de faire ce que je veux dans la vie. Après tout, je suis une grande fille "

S.N. (Marcory) : "On voulait me donner en mariage à 15 ans, j'ai refusé. A 17 ans, mon père (qui n'est plus avec ma mère) m'a proposé encore un autre homme en mariage. J'ai rejeté cette proposition et on m'a dit alors de quitter la maison. Je suis allée vivre avec mon copain, avec qui j'ai eu un enfant. Ici, je suis libre de faire ce que je veux. Mon copain ne peut pas être jaloux, puisqu'il a lui-même d'autres copines "

B.G. (Yopougon) : "Je n'habite plus avec mes parents à cause de ma nouvelle mère, qui me maltraitait ; ce qui a amené mon père à se désengager de moi. A présent, je vis chez mon oncle, qui est très gentil avec moi. Mais, puisqu'il a de faibles moyens, ici, chacun se prend en charge et doit se débrouiller en ville."

Le relâchement du contrôle familial, qu'elles ont connu très tôt dans leur vie, rend ces filles vulnérables, et elles sont du coup sujettes à de nombreuses tentations - ceci d'autant plus qu'elles sont toutes issues de milieux peu aisés ou très pauvres.

L'enquête montre en effet que la situation socio-professionnelle des parents est, en général, peu reluisante, vu le coût actuel de la vie à Abidjan. Que ce soit à Cocody, Marcory ou Yopougon, les déscolarisées dépendent de parents (biologiques ou non) qui sont : petits fonctionnaires (y compris enseignants du secondaire), petits commerçants, petits métiers dans le secteur privé, coiffeuses, couturières, chefs-magasiniers, chauffeurs, infirmiers, planteurs, parents retraités, ou encore au chômage...

La pauvreté et l'appauvrissement, liés à ces situations de vie et à l'environnement économique de la Côte d'Ivoire, sont exacerbés par le fait que les jeunes filles de notre échantillon appartiennent à des familles très nombreuses : l'enquête révèle une moyenne de 6 enfants par famille pour les déscolarisées habitant Cocody, 8 à Marcory, 7 à Yopougon. Même si les investigations ne donnent pas d'indication sur le fait que les enfants soient issus ou non du même père et de la même mère, il demeure que cela constitue des charges difficilement supportables par les parents (géniteurs ou pas).

Désorganisation familiale, pauvreté, appauvrissement et familles nombreuses : voilà le cercle infernal dont les filles sont amenées à s'extirper, à travers leur débrouillardise, si elles veulent vivre, survivre ou construire un projet de vie.

Dans un tel contexte de vulnérabilité socio-économique, la situation de nos déscolarisées est aggravée par le fait que certaines d'entre elles sont filles-mères : 21 % à Cocody, 36 % à Marcory et 53 % à Yopougon ont déjà entre 1 et 3 enfants !

Nous pouvons supposer alors que lorsqu'on n'est pas sûre de pouvoir compter sur autrui, il faut coûte que coûte gagner seule son pain et pouvoir assurer celui de sa descendance.

Que font-elles dans leur vie ? 86 % des filles à Cocody et à Marcory, 80 % à Yopougon déclarent exercer divers petits métiers, essentiellement dans le secteur informel :

- coiffeuses dans de petits salons de coiffure,

- couturières dans de petits ateliers de couture,

gérantes de "cabines [de téléphones] cellulaires",

- serveuses ou gérantes de buvettes et de maquis-restaurants,

- petites commerçantes (vendeuses de vin de palme ou d'atiéké ...)

- gérantes de boulangeries... (liste non exhaustive).

Toutes les filles enquêtées déclarent exercer leurs activités dans leur commune ou leur quartier, pour éviter de supporter des charges supplémentaires liées au transport quotidien. Il faut signaler que certaines parmi elles effectuent des stages ou suivent un apprentissage dans des salons de couture ou de coiffure2 de leur quartier, où elles doivent s'acquitter d'une somme de 5 000 F3 par mois pour s'assurer une formation sur le tas, qui reste le plus souvent très peu qualifiante.

A propos des revenus mensuels qu'elles tirent de leurs activités, les déscolarisées ont dit, dans leur grande majorité, gagner 15 000 à 30 000 F par mois. Soulignons qu'une vendeuse de vin de palme et d'atiéké, installée à son propre compte à Yopougon, a, selon ses déclarations, un revenu de 10 000 F par jour (soit 300 000 F par mois). Une autre enquêtée, commerçante à Marcory, dit gagner 75 000 F par mois.

En dehors de ces deux cas, qui font exception à la règle, les jeunes filles ont sans doute, avec toutes leurs charges familiales, du mal à joindre les deux bouts. La question qui se pose alors naturellement est de se demander si elles ne mènent pas, outre ces activités qu'elles affichent, d'autres activités, qui relèvent certainement beaucoup plus du domaine privé.

Avant l'étude de cet aspect de la recherche, il faut retenir qu'il n'y a pas de différence significative entre les caractéristiques socio-économiques des filles en fonction des communes qui ont fait l'objet de l'investigation.

PARCOURS, LOGIQUES ET DYNAMIQUES D'ADAPTATION SOCIALE

Si l'on entend par parcours une série d'épreuves rencontrées, d'événements, d'activités et décisions qui orientent de façon relativement durable la vie d'une personne dans son inter-relation avec son environnement, nous pouvons dire que la rupture scolaire qui coïncide le plus souvent chez nos enquêtées avec la période de la désorganisation familiale, constitue deux moments forts qui vont déterminer leurs logiques et dynamiques d'adaptation sociale. Les extraits de récits de vie suivants sont à ce sujet suffisamment évocateurs :

J.B. (Yopougon) : "J'ai arrêté l'école très tôt : j'avais 7 ans. C'est une longue histoire. Quand j'étais petite, mon père a chassé ma mère à cause d'une autre femme. Celle-ci me demandait de vendre ses beignets avant d'aller à l'école. Cela me mettait en retard. Alors le maître s'est fâché avec moi à l'école, et un jour, il m'a blessée sur le front et m'a dit de ne plus être en retard aux cours. J'avais donc peur du maître. Les enfants de ma nouvelle mère sont allés dire à mon père et à cette dernière que, moi, je ne voulais plus aller à l'école. Tout ceci était faux. Ma marâtre a même raconté à mon père que j'avais déchiré ses habits. En fait, elle ne voulait plus que j'aille à l'école : elle préférait que je vende ses beignets et son atiéké. Elle ne me donnait pas d'habits, je ne portais que de vieux vêtements. Elle ne m'a jamais rien donné, jusqu'à ce que je parte de chez elle. Un jour, à 17 ans, je l'ai quittée et je suis allée chez ma tante et ma mère à Abidjan. Je n'ai vraiment connu ma mère qu'à 18 ans. Aujourd'hui, je regrette d'avoir arrêté l'école, je suis obligée de me débrouiller ; cela me fait mal quand je vois les autres filles aller à l'école. Elles, elles auront plus de chances d'avoir un meilleur métier que moi qui me débrouille dans les bars en tant que serveuse. Je suis obligée de faire quelque chose, puisque j'ai un enfant dont je suis seule à m'occuper."

H.G. (Marcory) : "Je regrette d'avoir arrêté l'école. Ceci est arrivé à cause de mon père, qui vivait avec plusieurs femmes. Tout son argent partait chez celles-ci. Lorsque je lui demandais l'argent pour ma scolarité, il m'envoyait promener. Ma mère (qu'il a fait partir par la suite) avait peur de lui ; elle n'osait rien lui demander. C'est comme ça que j'ai arrêté l'école. Je fais aujourd'hui la coiffure pour essayer de m'en sortir ".

F.K. (Marcory) : "J'ai décidé d'arrêter l'école quand ma mère est décédée.

Ce n'était plus la même ambiance dans la famille. Je ne me suis plus retrouvée ".

P.K. (Yopougon) : "Ce qui m'a marquée dans la vie, c'est la séparation de mon père et de ma mère. Il n'y avait plus d'entente à la maison, surtout avec ma marâtre. Lorsque je faisais des histoires avec celle-ci, mon père mettait mes bagages dehors. Ça, je ne peux pas l'oublier. Mon père, qui était influencé par ma belle-mère, m'a fait arrêter l'école à 8 ans. Je suis partie à l'intérieur du pays, où je vivais chez un tuteur, entre 1992 et 1998, et où j'ai continué l'école. Au début, ça allait, mais lorsque j'ai eu 15 ans, c'était trop dur pour moi, car tous les tuteurs ou les tontons voulaient sortir avec moi. Donc, comme il y avait un jeune qui me draguait, je me suis sentie obligée de vivre avec ce dernier, puisqu'il était seul chez lui. J'avais au moins un refuge où je n'étais pas harcelée. A ce moment là, j'étais en 4ème. Par la suite, je suis tombée en grossesse de lui, grossesse que tous les deux, nous ne voulions pas. Alors, j'ai fait passer cette grossesse, et mon copain et moi nous nous sommes séparés. J'ai essayé après de suivre des cours d'informatique, mais je n'avais pas assez d'argent. Aujourd'hui, je vis seule, je dois payer ma propre maison, mon courant, ma nourriture, m'occuper de mon enfant (que j'ai eu avec un salaud qui m'a abandonnée), sans compter mes petits besoins. Je suis donc obligée de travailler dans un grand maquis, où l'on me donne 30 000 F par mois, et de faire parfois autre chose pour m'en sortir. La vie est trop dure à Abidjan..."

En dehors de la désorganisation familiale, d'autres facteurs explicatifs de leur déscolarisation sont évoqués. Il s'agit notamment de la pauvreté de la famille, de l'exode rural, des influences culturelles et de l'inadaptation au rythme scolaire.

Nous ne reviendrons pas sur les aspects économiques et culturels qui ont été longuement abordés dans d'autres travaux, mais nous avons été cependant frappé par le fait que l'inadaptation scolaire soit classée par elles (dans un ordre hiérarchique décroissant) comme le second élément, après la désorganisation familiale, pour rendre compte de la rupture avec l'école.

En effet, 29 % des filles à Cocody imputent à l'inadaptation scolaire leur rupture avec l'école, ainsi que 36% à Marcory et 47% à Yopougon. Même si l'on peut penser que c'est une conjonction de facteurs d'ordre familial, économique, migratoire et culturel qui conditionnent fortement l'inadaptation scolaire de l'élève, on peut se demander si une étude ultérieure et approfondie ne mériterait pas d'être menée à ce dernier niveau, pour mieux comprendre le processus de déscolarisation chez les filles. Quant au vécu de leur rupture avec l'école, nous avions déjà dit, dans la description des caractéristiques des enquêtées, que la majorité d'entre elles disaient regretter d'avoir été déscolarisées. Cela peut se comprendre parfaitement à travers les discours suivants :

E.K. (Cocody) : "Si je n'avais pas été déscolarisée, je n'aurais pas eu un enfant si tôt dans ma vie. J'ai eu mon gosse à 16 ans. Que peut faire une fille de cet âge dans la vie avec un enfant ? Quand tu es à l'école, tu es occupée tous les jours, tu n'as pas les mêmes tentations que lorsque tu ne fais rien. Je n'ai pas de diplômes ; je suis obligée d'exercer les petits métiers qui sont à ma portée. Je regrette pour cela amèrement d'avoir arrêté l'école. Quand je vois les jeunes filles se rendre à l'école dans leur tenue du secondaire "bleu-blanc", j'ai les larmes aux yeux ; je me dis que j'ai peut-être raté mon avenir..."

M.F. (Marcory) : "Vous voyez, celle qui arrête l'école se retrouve souvent chez une tante, un oncle, ou un tuteur qui ne la surveille pas, étant donné que ce n'est pas son enfant direct. Elle va donc penser qu'elle est libre et se fera facilement draguer par des garçons. Elle aura tendance à se libérer, c'est-à-dire à faire ce qu'on lui interdisait, quand elle était plus jeune. C'est comme ça que j'ai vécu ma déscolarisation. Je regrette ça aujourd'hui. Quel bon travail je peux trouver à Abidjan sans de longues études ? Je ne peux plus refaire ma vie ; il faut que je trouve des solutions. J'ai un enfant : qui va s'en occuper en dehors de moi... ?"

A.O. (Yopougon) : "Je vis seule avec mon enfant. Lorsque j'ai été déscolarisée, parce que ça ne marchait pas, j'étais contente au début. J'ai suivi mes camarades qui allaient se promener la nuit devant les salles de cinéma. Personne ne me contrôlait, puisque, quand mon père m'a chassée de la maison après avoir vidée ma mère, j'étais chez ma grand-mère. Cette dernière était trop âgée pour suivre mes mouvements. C'est comme ça que j'ai pris une grossesse. Ma grand-mère est morte; ma mère n'a rien. Il faut que je me débrouille à Abidjan pour m'occuper de l'enfant et de ma mère. L'école, je regrette trop ça aujourd'hui..."

A travers les expressions de regret d'avoir dû arrêter leur scolarité, il apparaît que les jeunes filles sont conscientes du fait que l'absence des parents, est à l'origine des différentes péripéties et difficultés qu'elles ont rencontrées dans leur vie et qu'elles connaissent aujourd'hui.

II faut dire que la faiblesse du contrôle social est accentuée par le fait que de nombreuses filles déscolarisées proviennent des zones rurales. En effet, comme elles l'ont dit, c'est souvent un oncle ou une tante qui vient chercher un enfant au village, en promettant à son père ou sa mère de s'occuper entièrement de sa scolarité, quand l'enfant sera en famille à Abidjan. Mais l'expérience montre que ce type de promesse est rarement tenu, et les enfants victimes de l'exode rural sont en général plutôt utilisés pour de travaux domestiques ou dans les petites activités de commerce de leurs tuteurs. Le discours suivant, que l'on a retrouvé, chez de nombreuses filles, atteste de cette réalité.

Y.C. (Yopougon) : "L'un des événements qui ont marqué ma vie depuis mon enfance est le fait que ma tante m'a enlevée des bancs de l'école au village pour me faire travailler chez elle à Abidjan.

Elle a menti à mes parents en leur faisant croire qu'elle devait payer ma scolarité. Elle n'a rien fait du tout ! Ça me fait mal d'avoir arrêté l'école. Me voici aujourd'hui en train de vendre du bangui1 à Abidjan "

L'impact négatif de l'exode rural sur le cursus scolaire des jeunes filles semble donc être une réalité irréfutable. Ceci peut être confirmé par le fait que 53% des filles déscolarisées, dans les trois communes confondues, ont moins de 10 ans d'ancienneté d'installation à Abidjan !

Que pensent les filles des activités qu'elles mènent quotidiennement dans leurs logiques de débrouillardise, et quelle satisfaction en tirent-elles ?

Aucune des enquêtées n'éprouve de honte à exercer un petit métier (serveuse de maquis, vendeuse au marché, gérante de cabine de téléphone...), au regard de la dureté de la vie à Abidjan. Dans leur majorité, elles se déclarent satisfaites de ces petits "boulots", mais, dans le même temps, elles affirment, paradoxalement, que les faibles revenus qu'elles en obtiennent ne leur permettent pas de vivre à Abidjan ou de couvrir leurs différents besoins. C'est ici que les items impersonnels nous ont sans doute permis de révéler l'indicible chez nos enquêtées et ce qui se cache derrière cette contradiction apparente.

En effet, à la question de savoir "si elles avaient entendu parler de jeunes-filles déscolarisées qui, en dehors des différents métiers qu'elles exercent, se débrouillent dans les bars, les maquis, les boîtes de nuit, ou s'adonnent parfois à la prostitution", et ce qu'elles en pensaient, nous avons recueilli les réponses suivantes. 64 % des filles à Cocody, 79 % à Marcory et 73 % à Yopougon disent être informées de ces faits, et qu'elles comprennent parfaitement ces filles, étant donné que la vie est difficile :

M.A. (Cocody) : "C'est à cause de la galère qu'elles se débrouillent et se prostituent. L'argent qu'elles gagnent à travers la couture ou la coiffure ne vaut rien. C'est bien si elles se prostituent, car elles n'ont pas l'argent (sic). L'argent rapide est l'élément essentiel aujourd'hui à Abidjan. Il faut gagner le plus possible d'argent pour pouvoir vivre dans la capitale..."

T.K. (Cocody) : "C'est bien que des filles déscolarisées se prostituent. J'en ai entendu parler. C'est une bonne chose, parce qu'il y a l'argent dedans. Si elles font ça, c'est compte tenu de leur situation de vie. Les parents n'ont rien à donner : elles sont obligées de faire cela pour subvenir à leurs besoins. II faut compléter l'argent que l'on gagne à travers les petits métiers."

A.B. (Marcory) : "Le fait que des filles déscolarisées se prostituent n'est pas à cacher : tout le monde le sait. Cette prostitution ne me plaît pas, mais ce n'est pas pour ça que je vais leur faire des reproches. Elles se prostituent parce que c'est le seul moyen de s'en sortir "

G.G. (Yopougon) : "Si des filles déscolarisées se prostituent, c'est à cause des problèmes qu'elles rencontrent par rapport à leurs charges familiales. De nombreux parents, lorsqu'ils n'ont pas les moyens, encouragent ou incitent leurs filles à "se débrouiller" après les heures de travail..."

La majorité des filles déscolarisées enquêtées déplorent, certes, la faiblesse des revenus tirés des métiers qu'elles exercent, mais elles s'en disent satisfaites. Ceci, sans doute, parce qu'elles étaient dans une situation d'enquête, à la recherche d'une visibilité tout en masquant certaines de leurs pratiques.

En effet, comment comprendre que, dans un espace de vie si difficile, on soit heureuse d'avoir un métier qui ne permet même pas de couvrir tous ses besoins primaires ? Comment se fait-il qu'elles se sentent si proches et si concernées par les problèmes et la conduite des autres déscolarisées, qu'elles décrivent si bien ?

On peut donc être enclin à penser que, dans leur recherche de ressources à tout prix, pour leur vie (ou survie) dans un environnement si difficile, certaines des déscolarisées (comme d'ailleurs bien des gens d'autres catégories sociales) saisissent toutes les opportunités qui s'offrent à elles dans le cadre d'une logique instrumentale, notamment celle de " l'argent en vitesse ". Ce slogan véhicule-t-il pas toute une culture de la facilité, et principalement celle du gain facile, dans une société anomique ? Une de nos enquêtées nous a tenu à ce sujet les propos suivants : "On nous accuse, je veux parler des gens dans la société, d'être dans la série " C ", c'est-à-dire de faire la Coiffure, la Couture et de chercher les garçons Nous, on s'en fiche ! En Côte d'Ivoire, et surtout à Abidjan, personne ne respecte les lois et les règles. On est tous venus en détail à Abidjan, où personne n'est là pour regarder la lagune. On doit se chercher pour s'en sortir à tout prix ".

Par Alain Sissoko *

Doyen de l'UFR de Criminologie à l'Université de Cocody

SILLONS On se débrouille !

QUELLE ALTERNATIVE S'OFFRE AUX JEUNES qui sont rejetés par le système scolaire formel et classique de façon générale, et aux jeunes filles déscolarisées de façon spécifique ? Dans une étude menée sous la direction de Yves Marguerat (1) et dans le cadre des activités du groupe de recherche et d'échanges sur les jeunesses marginalisées en Afrique et dans le monde, le professeur Alain Sissoko, doyen de l'UFR de Criminologie Université de Cocody, tente de répondre à la question.

Nous avons jugé utile de proposer à nos lecteurs, des pans importants de ce travail de recherches fort intéressant et qui met en exergue, le fossé qui existe entre le système scolaire classique et les réalités du terrain. De montrer comment le système classique formel parfois trop élitiste, peut produire des déchets qu'il rejette par la suite, sans ménagement.

Le Doyen de l'UFR de Criminologie a voulu dans ce travail qui s'inscrit, selon ses propres termes, dans " la cause des femmes et des jeunes " aller au-delà des " facteurs explicatifs " du décrochage scolaire, montrer comment les victimes de ce décrochage scolaire se débrouillent-elles ? Comment tentent-elles de se réinsérer dans la société ? etc.

L'étude a été faite sur la base d'une enquête, menée sur le terrain par deux étudiants de l'UFR. 14 filles déscolarisées prises dans les quartiers de Cocody, 14 autres choisies à Marcory et 15 dernières identifiées et approchées dans la commune de Yopougon, constituent la " petite population " enquêtée, à laquelle le professeur-chercheur a cru bon d'adjoindre 30 jeunes filles scolarisées, 12 garçons scolarisés et 12 filles déscolarisées, eux aussi issus des quartiers de Cocody, Marcory et Yopougon. De même 5 parents d'élèves ont été interrogés dans chacune de ces communes.

L'ENQUETE A PROPREMENT PARLER REVELE qu'au-delà des discours, des prévisions et des professions de foi sur la nécessité d'offrir un système scolaire performant et à la portée de tous, la réalité se présente autrement. Il veut aussi mettre à la disposition des décideurs (autorités publiques, institutions internationales) des données et des éléments pour mieux appréhender certains phénomènes, certaines situations et tenter d'y apporter des remèdes. Ou encore comment, dans un contexte nouveau comme celui annoncé par le Président de la République avec la mise en place d'un fonds de garantie pour la promotion d'emploi jeunes, ces jeunes déscolarisées, abonnées à la " débrouillardise ", hors du système classique ne soient pas une fois de plus marginalisées. Oubliées. Alors même qu'elles pourraient être éligibles à ce fonds dans la perspective d'une meilleure prise en charge par elles-mêmes de leur situation et de leur devenir. D'autant plus que le plus souvent et l'enquête le révèle " Jeunes filles ont été déscolarisées pour des raisons économiques, culturelles et celles liées à l'exode rural, mais aussi et surtout à cause de la désorganisation familiale et de l'inadaptation scolaire ".

Dès lors, elles sont contraintes de développer par elles-mêmes des dynamiques d'insertion sociale. Elles n'ont pas d'autres recours que les petits métiers(coiffeuses, couturières, chanteuses etc.) et même de plus en plus, la prostitution informelle qu'elles n'affichent pas, mais qui constitue dans bien des cas, la source de leurs revenus la plus sûre. Et qui induit donc que de nombreux parents sont contraints d'accepter .

Le regard du professeur de Criminologie qui se fait critique, s'arrête alors pour affirmer que " le devenir " honnête des filles déscolarisées, leurs projets, ont peu de chances d'aboutir, puisque le contexte de la formation professionnelle et du marché de l'emploi en Côte d'Ivoire leur est très peu favorable, ce qui réduit du coup, leurs possibilités de se former et de s'intégrer normalement dans la société. "

Par Josette Barry

(1)Yves Marguerat (Français), Directeur de recherche en Sciences sociales à l'IRD, chercheur au Centre d'études africaines de l'FHESS, 54 Boulevard RASPAIL, 75006, Paris.

Quels rapports avec le sexe, l'argent, l'alcool, etc.

Dans un tel contexte d'anomie et de "struggle for life", quels sont les rapports des déscolarisées avec le sexe, les MST, le VIH/Sida, l'argent, l'alcool, les drogues et la violence ?

De nombreuses filles déscolarisées pratiquent certainement un libertinage sexuel, comme nous l'avons vu à travers les témoignages des enquêtées sur les comportements de leurs paires.

En ce qui concerne les MST et le VIH/Sida, 50% des filles à Cocody ont déclaré que leurs camarades déscolarisées qui se prostituent, se protègent durant les rapports sexuels. Les autres 50% disent que les pratiques dépendent des propositions financières du client. La même distribution des réponses se retrouve à Marcory et Yopougon. Ce qui signifie donc qu'il y aurait une proportion relativement élevée de filles qui ne se protègent pas pendant leurs rapports sexuels.

Il semble que, plus les propositions financières des clients sont élevées, plus les filles prennent des risques dans leurs rapports sexuels. Le récit suivant est à ce sujet très significatif :

V.G. (Yopougon) : "Les filles ont souvent des rapports non protégés avec leurs clients. Cela leur donne des maladies. J'en connais qui étaient très sales, car, après leurs rapports, elles ne se lavaient pas jusqu'au lendemain, ou pendant des semaines... Avec ces risques qu'elles prennent, beaucoup d'entre elles ont des MST ou meurent de Sida. Mais il faut dire que, aujourd'hui, c'est l'argent seulement qui compte à Abidjan. C'est ainsi que de nombreuses filles ne se protègent pas. Elles appellent ça faire l'amour en "live". Ça rapporte plus d'argent, c'est-à-dire entre 5 000 F et 15 000 F pour une passe. Ce n'est pas la même chose lorsque vous demandez à l'homme de porter une capote. On appelle ça le "play back". C'est sûr que ce genre de relations sexuelles ne peut apporter beaucoup d'argent, puisqu'on ne gagne ici que 1 000 F, 1 500 F ou 2 000 F... "

Face à la sacralisation du "Dieu Argent", on est prête à faire tout, même lorsqu'on est consciente que l'on prend des risques énormes pour sa vie. Il faut dire cependant que la connaissance du Sida est parfois très faible dans la conscience de certaines déscolarisées, dans la mesure où l'une d'entre elles nous a affirmé que "C'est à force de parler du Sida qu'on l'attrape" !

Face à l'alcool et aux drogues, 86 % des enquêtées à Cocody et à Marcory, 80% à Yopougon affirment que leurs camarades déscolarisées qui se prostituent, consomment beaucoup d'alcool et de drogues, pour pouvoir supporter leurs conditions de "travail".

II est parfaitement compréhensible que ces jeunes filles -notamment les adolescentes- adoptent de telles pratiques, étant donné qu'elles sont l'objet d'une "sur-insertion sociale", qui s'inscrit, nous le verrons plus loin, dans une logique de solidarité familiale. Au sujet de ces pratiques et de cette sur-insertion, la citation suivante est très significative.

V.K. (Yopougon) : "Des filles déscolarisées que je connais prennent, lorsqu'elles sortent, après leur travail, du "rivot" en feuilles ou en comprimé, et elles ajoutent de l'alcool sur tout ça. Elles se droguent, pour pouvoir faire des choses qu'elles ne pourraient pas faire sans la drogue et l'alcool. C'est-à-dire qu'elles peuvent commettre des actes de violence vis-à-vis de leurs copines ou des clients, se déshabiller dans les rues ou faire l'amour sans protection avec plusieurs personnes dans les couloirs... C'est le "rivot" en comprimé qui est le plus fort. Il se vend à Adjamé, chez les vendeuses de médicaments. Avec ça, elles deviennent bêtes, elles peuvent s'en prendre à toi qui n'as rien à voir avec leurs histoires. On peut même les frapper, mais elles ne vont rien sentir... Elles boivent beaucoup. Elles sont dans les maquis tout le temps, surtout au maquis le "36-15". A 18 heures, elles se cherchent devant les hôtels de passe..."

Sexe, prostitution, argent, alcool, drogues et violences - dont les filles sont actrices mais aussi victimes, font donc bon ménage dans "la rue", là où évoluent de nombreuses jeunes filles déscolarisées. Une recherche que nous avions menée à Abidjan sur " les jeunes, la culture de la rue et la violence urbaine" avait d'ailleurs déjà montré que la consommation des drogues faisait partie du quotidien de nombreux jeunes marginalisés dans la capitale économique de la Côte d'Ivoire, où les drogues dures, telles que l'héroïne, la cocaïne et le crack, sont présentes depuis un bon moment'.

Dans une telle dynamique de sur-insertion sociale, et face à un environnement de plus en plus anomique (nous entendons ici un fort relâchement du respect des valeurs et normes sociales, aussi bien légales que culturelles), les filles déscolarisées dont nous venons de parler, sont-elles considérées comme déviantes ?

Pour la grande majorité de nos enquêtées, les déscolarisées dont elles décrivent les pratiques ne sont pas des déviantes, parce qu'elles "se débrouillent comme tout le monde à Abidjan". Elles soulignent d'ailleurs que de nombreuses filles scolarisées du secondaire ou étudiantes de l'enseignement supérieur, s'adonnent elles aussi à la prostitution, pour pouvoir tenir le coup dans cet espace urbain si "dur".

Le même type de propos se retrouve chez les 83 % des filles scolarisées que nous avons enquêtées. En ce qui concerne les garçons scolarisés et déscolarisés, la plupart d'entre eux abondent aussi dans le même sens. (Pour éviter d'être inutilement long, nous ferons ici l'économie de la présentation d'extraits des discours de ces dernières catégories sociales.) En revanche, selon les parents avec lesquels nos enquêteurs se sont entretenus, la majorité d'entre eux considèrent que "les filles ne doivent pas consommer de l'alcool et des drogues, et encore moins se prostituer, parce que c'est une mauvaise chose. Ce sont des conduites déviantes et même délinquantes..."

On peut se demander cependant si nous ne sommes pas ici en face de réponses "classiques" normales de la part de parents responsables dans une situation d'enquête, qui plus est délicate. De telles réponses ne doivent pas cacher le fait que les jeunes filles déscolarisées constituent le plus souvent, par le biais de conduites dites "déviantes" (notamment la prostitution informelle), le seul ou le véritable soutien financier de parents qui croulent sous le poids de diverses contraintes socio-économiques.

"Les jeunes filles prostituées qui étaient en droit d'attendre que la famille les assiste et assure, par l'école, leur insertion dans la société, deviennent celles qui la soutiennent et lui permettent, vaille que vaille, de rester socialement insérée. Le paradoxe de leur individualisation par l'indépendance financière, c'est qu'elles la mettent au service de leur famille au nom d'une éthique de la solidarité, peut-être d'autant moins remise en question par elles qu'elles conquièrent ainsi, dans le cadre familial, une majorité sociale contre les normes habituelles, compensant le caractère infamant de leur activité. Individualistes dans leur métier et leur mode de vie, elles demeurent altruistes vis-à-vis de la famille, tant est vif l'attachement à la mère (surtout) et prégnant l'impératif de solidarité avec les siens", dit excellemment Alain Marie2.

Dans le contexte de pauvreté et de solidarité qu'il décrit, les parents peuvent-ils encore raisonnablement considérer les conduites de leurs filles comme relevant de déviances juvéniles ?

Il n'est plus certain aujourd'hui que les concepts de déviance et même de délinquance (au sens sociologique), qui impliquent la réprobation sociale dont un individu est l'objet, soient opératoires dans un milieu urbain, où les identités sociales nouvelles (jeunes filles déscolarisées et condamnées à la prostitution, forces de l'ordre aux comportements prédateurs, enfants durablement installés dans la rue par manque de moyens des parents, etc.) semblent désormais occuper le devant de la scène.

Alain Sissoko

(1 Voir Alain Sissoko: " Abidjan:

Une situation relativement bien maîtrisée", in Jeunes, culture de la rue et violence urbaine, 1997.)

Cf. Alain Marie: "Les jeunes d'Abidjan face à l'entrée dans un contexte de pauvreté. Entre solidarités en crise et individus en chantier", Cahier de Marjuvia n°2, Paris, 1996, p.28)

Que deviennent-elles ?

A ce sujet, les questions posées à ces dernières étaient de type personnel. 50% de l'échantillon total souhaiteraient, selon leurs déclarations, se former ou se perfectionner dans différents métiers tels que la couture, la coiffure, le commerce, la pâtisserie, les soins de beauté

Une telle demande de leur part se comprend bien, dans la mesure où la majorité d'entre elles sont engagées en qualité d'employées dans des boutiques, ateliers, salons Il se pose donc un réel problème de besoins de formation et de perfectionnement chez les déscolarisées par rapport aux métiers et dans lesquels elles veulent fonder leur avenir:

A.G. (Marcory): " Je suis employée comme aide coiffeuse, mais ici la patronne ne me montre pas tous les secrets du métier. Je suis mal formée. Je souhaiterais aller dans un salon où l'on fait réellement l'apprentissage de la coiffure, pour pouvoir demain me mettre à mon propre compte."

Soulignons qu'il existe en Côte d'Ivoire des institutions qui se consacrent à des actions d'apprentissage qualifiants, et qui ont principalement pour destinataires les déscolarisés.

Malheureusement, l'accès à ces structures n'est pas aisé, car le coût de l'apprentissage est élevé par rapport aux moyens financiers de cette population.

L'Agence nationale de Formation professionnelle (AGEFOP, structure d'Etat) essaye à son niveau, tant bien que mal, de prendre en charge des déscolarisées, à travers son " Projet Apprentissage pour les jeunes filles en Côte d'Ivoire", mais les frais de transport des jeunes en formation, qui étaient supportés par l'Etat, ne le sont plus aujourd'hui, pour raison de crise économique. Beaucoup de jeunes filles, qui s'y intéressaient surtout à un apprentissage en boulangerie, cuisine, pâtisserie, service en restaurant, coiffure et couture, ont dû abandonner les cours théoriques et pratiques, parce que les parents refusaient de leur assurer le coût du transport.

Il faut ajouter également que les critères d'accès à l'AGEFOP ( être de nationalité ivoirienne, être âgé de 14 ans au moins et de 23 ans au plus, avoir au moins un niveau CM2), excluent les nombreuses filles qui ne remplissent pas ces conditions, mais qui ont pourtant d'énormes besoins de formation.

Retenons aussi qu'il n' y a apparemment pas de coordination entre les diverses structures ou institutions d'apprentissage (Etat, ONG, confessions religieuses ), en ce qui concerne la politique, les actions et les stratégies à développer et déployer sur le terrain, pour assurer une meilleure formation professionnelle à cette population vulnérable que constituent les déscolarisés en général.

Soulignons de plus que l'offre du marché de l'emploi est trop faible pour pouvoir absorber même ceux ou celles qui ont pu bénéficier d'un apprentissage ou d'une formation.

De nombreuses filles qui ont dû rompre avec l'école, se retrouvent donc apparemment dans un cercle vicieux. En admettant qu'elles soient sincères dans leurs déclarations, les déscolarisées qui ont foi en l'avenir et des espoirs à travers des projets pro-sociaux, ont peu de chances de pouvoir réaliser ces derniers, dans la mesure où l'environnement de la formation professionnelle et de l'intégration professionnelle leur est bien peu favorable.

On ne peut alors que retomber ou demeurer dans la "débrouille". Par conséquent, le tableau du devenir des déscolarisées reste dans l'ensemble sombre. Il nous semble que ce n'est qu'un nombre infirme de filles déscolarisées qui pourront, dans l'espace urbain où elles évoluent, réaliser les rêves de leur imagination.

Alain Sissoko

EN LIGNE

Liberté de presse quand tu nous tiens

Ateliers de formation pour plus de professionnalisme. Semaine de la presse en vue de désarmer des plumes et des micros. Prix du Président de la République pour la réconciliation Nationale. Autant d'indices révélateurs d'une presse, somme toute responsable. Que non ! Encore des Une de journaux à l'effet d'incitation au mépris constate-t-on dans les kiosques. Dans le micmac, l'Union nationale des journalistes de Côte d'Ivoire (UNJCI) espère en une presse d'excellence et pense au prix Ebony. Du reste, un séminaire en fin de semaine, ce n'est pas de trop.

Ce sera l'occasion, une fois de plus, d'entretenir la polémique sur des thèmes relatifs à un journalisme responsable. Et envisager rituel oblige, des perspectives qui ne prendront guère forme. Parce que chacun fera de la libre pensée l'arme qui tue la déontologie et l'éthique. Sous l'incitation des maîtres penseurs tapis dans l'ombre et prompts à faire l'apologie de la liberté de presse.

Il y a, en la matière, conflit entre les lois de la raison pure. La liberté se définissant comme la situation d'une personne affranchie de la tutelle de son maître. D'où vient donc cette liberté de presse avilissante pour celui qui s'en sert et préjudiciable à l'autre, son semblable.

Jérôme Diégou Bailly, journaliste et président du CNCA( Conseil national de la communication audiovisuelle) le démontre si bien dans sa contribution ci-contre. A propos des organes de la Rti, il écrit : "A défaut de reportages et d'enquêtes sur le terrain, ces médias ont souvent diffusé des éditoriaux incendiaires et des commentaires désobligeants sur les articles de leurs confrères étrangers ".La conclusion qu'il tire de cette manière de traiter l'information est sans ambages : " même si leur volonté de défendre la patrie et les Institutions républicaines était louable en elle-même, les médias patriotes, du fait de leur positionnement partisan, ont quelquefois diffusé ou publié des propos haineux, racistes voire tribalistes et jeté l'anathème sur des personnalités qui ne partagent pas leurs points de vue politiques et idéologiques ".

A l'analyse, cette forme de liberté ne rime pas avec le processus de réconciliation nationale tant envisagée par tous. Et pourtant, " fiers artisans " de la grandeur de ce beau pays, ses fils devraient, plus que jamais, relever sa dignité. Les journalistes aussi. Dans la tolérance, la mesure et l'amour d'autrui.

Par ERNEST AKA

COMMENT ÇA MARCHE ?

La guerre des médias en Côte d'Ivoire

Pour que cela ne recommence...

Comment traiter l'information en temps de crise pour ne pas transformer les médias en armes de guerre ? Peut-on vraiment éviter de les transformer en armes de guerre ?

Telles sont les deux questions auxquelles ce texte se propose de répondre. Il analysera, dans un premier temps, le traitement de la dernière crise ivoirienne par les médias nationaux et internationaux. Ensuite, il montrera comment de multiples dysfonctionnements structurels empêchent les médias de remplir idéalement leurs fonctions sociales d'information et d'édification de l'opinion du citoyen. En lieu et place, ils sont utilisés comme des " armes de destruction massive ".

"Comment traiter l'information en temps de crise pour ne pas transformer les médias en armes de guerre ? " C'est la question que des journalistes ivoiriens se sont posée à Grand-Bassam, à l'occasion d'un séminaire organisé du 15 au 17 novembre 2002 par la Fédération internationale des journalistes (FIJ), en collaboration avec l'UNJCI (Union nationale des journalistes de Côte d'Ivoire). Les professionnels des médias ont été d'autant plus embarrassés par la réponse à cette interrogation que l'opinion publique leur impute une grande part de responsabilité dans les causes et les conséquences de la guerre déclenchée en Côte d'Ivoire, le 19 septembre 2002. En effet, pour bien des personnes, les médias ont constitué les principaux canaux qui ont servi à préparer la guerre dans les esprits des populations et qui ont contribué à attiser et à propager le feu de la guerre.

Effectivement, les réponses diverses et contradictoires à la problématique du séminaire de Grand Bassam ont traduit l'ampleur et la profondeur des antagonismes dans le microcosme médiatique ivoirien. Car, quand le professeur Séry Bailly, ex-ministre de la Communication, estime que les journalistes doivent communiquer "pour le rapprochement et la cohésion nationale. Ils ne doivent pas se tromper sur le visage de la liberté. Nous devons, par notre discernement, savoir de quel côté se trouve la raison" 1 ; Honorat Dé Yédagne, président en exercice de l'UNJCI et directeur général de Fraternité-Matin, semble lui répondre en écho : " Quand on est en guerre, il faut choisir son camp et mon camp est celui de ceux qui se sentent injustement agressés " 2, c'est-à-dire celui du gouvernement et du pouvoir en place.

Par ailleurs, quand M. Eugène Dié Kacou, le président de la CNP (Commission nationale de la presse) exhorte les organes de presse à " s'unir pour la sauvegarde de la République et l'intégration nationale. La patrie est en danger ; elle a besoin que tous ses fils fassent bloc autour d'elle. On ne se bat pas au chevet d'une mère malade "3 ; un journaliste de TV-Notre Patrie, installée à Bouaké, semble lui donner la réplique : " Nous en avons assez des mensonges de la RTI. Autrement dit, on ne peut pas parler de la liberté de la presse en Côte d'Ivoire " 4. Un autre animateur de Radio-Mutins, installée à Katiola, enfonce le clou en expliquant les objectifs de son organe : "Sensibiliser les régions tagbana et djimini aux mots d'ordre du MPCI et au sens du combat que mène le mouvement rebelle " 5

La discordance de ces propos montre bien l'énorme difficulté à donner une réponse univoque à la question : " Comment traiter l'information en temps de crise pour ne pas transformer les médias en armes de guerre ?

Depuis la restauration du multipartisme, en 1990, les médias nationaux se sont rangés, pour la plupart, derrière les partis et les hommes politiques dont ils sont devenus les porte-voix. Dès le déclenchement de la crise, le 19 septembre 2002, il leur a donc simplement suffi de suivre ce penchant naturel de servilité pour se mettre en ordre de bataille derrière les belligérants. Aussi, a-t-on distingué deux camps opposés : d'un côté, les médias rebelles et les médias ayant servi de supports aux rebelles pro-rebelles et, de l'autre, les médias patriotes.

Les médias rebelles et les médias ayant servi de supports aux rebelles sont ceux qui ont contribué à diffuser les idéaux des mouvements rebelles (MPCI, MPJ et MPIGO), à raconter leurs " hauts faits de guerre ", et à donner la parole à leurs leaders, au détriment des autorités gouvernementales. Parmi ceux-ci, on compte les médias créés par les rebelles eux-mêmes et les médias qui existaient avant la rébellion mais qui ont été pris de sympathie pour elle.

Pour se faire entendre et vulgariser les objectifs de leur lutte, les rebelles se sont dotés de puissants moyens de communication. Outre les téléphones satellitaires, ils disposaient de deux sites Internet ( et .). Le 21 octobre 2002, le MPCI a lancé à Bouaké une chaîne de télévision baptisée d'abord Télé-Mutins et ensuite TV-Notre Patrie. Cette chaîne, qui diffusait essentiellement les discours des leaders du MPCI et les images de leurs meetings, s'est toujours efforcée d'expliquer aux populations de Bouaké que le MPCI n'est pas un mouvement religieux et ethnique.

A côté de TV-Notre Patrie et de TV- Grand Ouest à Man, existaient également des Radio-Mutins à Katiola, à Korhogo, à Odienné, à Man et à Séguéla. Dans ces villes, les rebelles se sont emparés des équipements et des locaux des radios de proximité et des radios confessionnelles. Enfin, les rebelles éditaient à Katiola un bi-hebdomadaire nommé Liberté et, à Man, deux hebdomadaires (Tambour et Mutations).

Tous ces organes rayonnaient sur les zones assiégées pour entretenir le moral des troupes et l'espoir des populations. Cependant, les messages des rebelles étaient aussi relayés, dans le monde et dans la zone sous contrôle gouvernemental, par les médias internationaux (RFI, BBC, AFP, TV5, France 2, TFI, Le Monde, Libération, Le Parisien, etc.) et certains médias nationaux (Le Patriote, Le Libéral, Le Jour, 24 heures, Tassouma, etc.)

Le quotidien Le Patriote, du groupe Mayama Editions, a été le plus engagé et le plus déterminé des médias nationaux qui ont défendu la cause de la rébellion. Ce journal, proche du RDR (Rassemblement des Républicains) et de son président Alassane Dramane Ouattara avait, déjà, le 12 décembre 2000 à l'occasion des élections législatives, présenté à sa Une la carte de la Côte d'Ivoire coupée entre le Nord et le Sud à partir de Bouaké. Par la suite, la fracture opérée par la guerre a plus ou moins fidèlement épousé les contours auparavant dessinés par Le Patriote. De là, à conclure que le journal avait partie liée avec la rébellion, il n' y a eu qu'un petit pas que les " Patriotes " ont allègrement franchi, en dépit des explications de son rédacteur en chef :

"C'est au lendemain de la campagne de décembre 2000. Et, la candidature d'Ado venait d'être rejetée à cette élection. A notre journal, nous avons fait une lecture assez claire de la Constitution de la Côte d'Ivoire. S'il y avait dans cette Constitution des arguments pour l'exclure de la présidentielle, il n' y en avait pas pour l'exclure de l'élection législative.

" Nous avons été bien malheureux "

Nous avons estimé que tout un pôle de frustrations s'était créé autour de cette exclusion. Donc, cette phobie d'exclusion que certains Ivoiriens, notamment ceux du Nord, ont ressentie autour du rejet de cette candidature, venait encore de se cristalliser. Nous avions effectivement mis à la "Une" une carte géographique de la Côte d'Ivoire fracturée en deux. Mais, l'objectif, pour nous, n'était pas tant de pousser à la sécession. C'était pour interpeller le corps social et les acteurs politiques sur l'exclusion qu'on était en train d'institutionnaliser. En essayant de lancer un signal fort pour expliquer aux Ivoiriens qu'il faut tirer la sonnette d'alarme ( .) pour dire qu'il faut reconstruire la Côte d'Ivoire. Il faut bâtir dans l'unité nationale ( ) Nous avons été bien malheureux de savoir que ce message a été mal compris "6 Admettons que le message du journaliste ait été effectivement mal compris. Il faut néanmoins noter la parfaite concordance de son discours avec les revendications politiques du RDR et des rebelles, à propos de l'exclusion des populations du Nord. Par ailleurs, au fil des articles, Le Patriote a clairement exprimé sa sympathie pour les mouvements rebelles. Aussi, certains Ivoiriens l'ont-ils accusé d'être " à l'origine du feu qui brûle et consume la Côte d'Ivoire "7.

C'est dans ce contexte que Le Patriote a pris son lot de balles perdues dans le feu de la guerre. Le 20 septembre 2002, au lendemain du déclenchement du conflit, le journal a disparu des kiosques jusqu'au 10 octobre 2002. Une semaine après son retour, ses locaux ont été attaqués par une quarantaine d'individus armés qui ont saccagé ordinateurs, bureaux et pupitres de pré-impression. Radio Nostalgie et le quotidien Le Jour ont eu à subir des dommages plus ou moins similaires.

Outre Le Patriote et certains médias nationaux, qui ont ouvertement soutenu la rébellion ou montré de la sympathie pour elle, les médias internationaux ont aussi contribué à diffuser et à vulgariser ses idéaux. En tout cas, la plupart des médias français, la BBC et TV5, ont été accusés par l'opinion publique ivoirienne d'avoir pris fait et cause pour les rebelles, en diffusant des informations fausses, parcellaires ou tronquées. De nombreux exemples accréditent cet état de fait.

Le vendredi 20 septembre 2002, la BBC a diffusé, dans son édition de 18 heures, la nouvelle du décès du général Mathias Doué, chef d'Etat-major des Armées ivoiriennes. Le 22 septembre, à 6h30, RFI a annoncé le passage dans le camp rebelle de tous les officiers de l'armée ivoirienne, originaires de l'Ouest, fief du général Robert Guéi. Le 30 octobre, dans le journal de France 2 repris à 9h30 par TV5, ont été diffusées des images de rebelles capturés à Bouaké. Le journaliste s'est cru obligé d'accompagner ces images de commentaires tendancieux : " Ce n'est pas la capture de quelques rebelles qui va sauver le régime de Gbagbo ". Sur la même chaîne, ont été diffusées les images de la marche des " Patriotes ". Selon le commentateur, cette manifestation n'a pas été spontanée parce qu'elle aurait été suscitée par la Télévision ivoirienne.

Le 3 janvier 2003, le matin du jour de la visite du ministre français Dominique de Villepin à Abidjan, France 2, chaîne publique française , a diffusé les propos d'une journaliste traitant le président Gbagbo de " président sortant ". Ce qui n' a pas manqué de provoquer un incident diplomatique, puisque les " Patriotes " accusant le ministre d'avoir, lui-même, tenu ces propos voulaient en découdre avec lui, devant la résidence du Chef de l'Etat à Cocody.

En outre, le 12 décembre 2002, le CICR s'est insurgé contre le fait que RFI l'ait accusé, dans une de ses éditions matinales, "d'avoir collecté 150 cadavres et dénoncé les exécutions sommaires commises" dans la région de Man. D'où cette mise au point de l'organisation humanitaire contre la Radio mondiale : "Nous tenons à porter à votre connaissance que le CICR n'a jamais avancé un chiffre exact sur le nombre des corps collectés et ne s'est pas, non plus, prononcé sur la cause de ces décès L'information diffusée par RFI remet directement en cause la confiance établie avec les populations et entache notre crédibilité. En conséquence, aux responsables de RFI de prendre toutes les mesures nécessaires pour éviter, à l'avenir, d'informer, de manière erronée "8

Par ailleurs, dans la nuit du 4 au 5 décembre 2002, les militaires français de l'opération Licorne ont découvert un charnier près du village de Monoko-Zohi (Vavoua, Ouest de la Côte d'Ivoire). Une dépêche de l'AFP relatant les faits a directement mis en cause les forces armées nationales, sous prétexte qu'elles avaient bombardé, quelques jours auparavant, le village de Pélézi, au nord de Monoko-Zohi. L'agence a fondé sa conviction sur les témoignages du chef de la communauté burkinabè. Le 9 décembre, l'AFP a encore publié une autre dépêche sur la même affaire. Cette fois-ci, elle s'est contentée d'écrire : "Selon les habitants, des victimes de sexe masculin ont été tuées le vendredi 29 novembre par des hommes en treillis". Peu après, comme pour confondre l'AFP, l'agence Misna (Vatican) a fait état de la découverte d'un charnier de 86 corps de gendarmes à Bouaké, en zone assiégée. Constatons donc que la BBC, TV5 et les médias audiovisuels français ont accumulé, dans le traitement de l'information sur la crise ivoirienne, des imprécisions, des erreurs et des demi-vérités. Pourquoi et dans quel but ? Ces questions paraissent d'autant plus pertinentes que la presse écrite française était aussi partie prenante dans ces manoeuvres de désinformation et d'intoxication.

A titre d'exemple, le quotidien Libération, après le déclenchement de la guerre, le 19 septembre 2002, en a expliqué les causes : "Il n' y a eu ni mutinerie ni coup d'Etat. Ce qui se passe ressemble bien à un règlement de comptes interne au régime. C'est ce qui ressort des propos recueillis par téléphone auprès d'interlocuteurs présents au moment des faits." . En guise de réponse aux autorités ivoiriennes qui avaient accusé le général Robert Guéi de faire partie des insurgés, le quotidien français a rapporté les propos d'un témoin anonyme qui aurait dîné avec le général, peu avant sa mort : " Nous nous sommes quittés très tard et il n'avait rien d'un homme qui allait prendre la tête d'un pustch. Bien au contraire, il m'a fait l'impression de quelqu'un qui avait peur ".

Que redoutait-il ? Pourquoi et de quoi avait peur le général ? Libération ne se pose plus de question ; très sûr de son fait, le quotidien précise : "Dès le jeudi matin, alors que la nouvelle de la mort du ministre Boga Doudou n'était pas connue, le ministre de la Défense, Moïse Lida Kouassi, annonce à la radio qu'en l'absence du ministre de l'Intérieur, le ministre de la Justice a décrété le couvre-feu". Donc, le journal assène son verdict : "Robert Guéi a visiblement servi de parfait bouc émissaire à un règlement de comptes entre les membres du gouvernement. Enfin, le Président Gbagbo apparaît de plus en plus comme l'otage de son entourage. "9

Pour le quotidien Libération, les événements du 19 septembre n'étaient rien d'autre qu'un règlement de comptes entre les membres du gouvernement Gbagbo. Inutile de préciser que la réalité des faits sur le terrain a complètement désavoué le journal. Néanmoins, sa thèse a été reprise par le quotidien Le Parisien qui a donné la parole à l'américano-camerounais Birima Bahiya McCoy, présenté comme l'ancien directeur de campagne du président Gbagbo : "Les événements sont surtout les conséquences des combats internes. La Côte d'Ivoire est désormais en ébullition. Car des règlements de comptes sont incontournables, à la suite de trahison. Ce n'est pas par hasard, par exemple, si l'on a assassiné le ministre de l'Intérieur, le bras droit du président et l'un de ses premiers compagnons "10. Parlant de la mort du général Guéi, M. McCoy ajoute : "Tout ressemble à un coup monté. Qu'il organise un coup d'Etat et se fasse assassiner chez lui par sa propre garde, c'est pour le moins bizarre. Ce n'est pas crédible " 11

Ainsi donc, le traitement de l'information sur la crise ivoirienne par les médias occidentaux recèle de nombreux cas de déséquilibres ou de manipulations. Il s'agissait, en fait, pour ces organes, de faire accréditer la thèse du quai d'Orsay, selon laquelle la guerre n'était qu'une " affaire ivoiro-ivoirienne". Ici encore, la vérité a rapidement rattrapé et dépassé les contre-vérités. Mais, plus étonnant : le très respectable et vénérable quotidien Le Monde a, lui aussi, trempé dans cette opération.

En tout cas , la démission fracassante du jeune Camerounais Théophile Kouamouo a révélé au grand jour le malaise de toute la presse française, dans le traitement de l'information sur la crise ivoirienne. A propos d'un article intitulé "Laborieuses tractations pour une trêve en Côte d'Ivoire" paru dans Le Monde sous sa co-signature, le journaliste a affirmé ne se reconnaître dans "aucune phrase ". Aussi a-t-il pris la décision de rompre son contrat : "Je ne pouvais pas accepter d'être embrigadé dans une mascarade dont je devine l'objectif et à laquelle je ne voudrais pas être mêlé. A travers cette décision, j'espère faire réfléchir certaines personnes. A savoir si un jeune journaliste qui n'a que quatre années d'expérience et qui a la chance de travailler pour l'un des plus grands quotidiens de la planète démissionne de son poste à un moment où il peut se faire de l'argent. Cela veut dire que ce geste va au-delà des calculs mesquins, mais que ce geste nous invite à nous interroger sur la manière dont l'actualité, ici, est systématiquement massacrée, ces deux dernières semaines, pour des objectifs que nous ignorons "12

Pour le moins, la couverture de la guerre en Côte d'Ivoire par les médias français a été partiale et partisane, dans la mesure où elle a fait la part trop belle aux rebelles ; au détriment des autorités gouvernementales. En prenant une telle position, ces médias (nationaux et internationaux) ont contribué à améliorer l'image de la rébellion, à vulgariser ses idéaux, à rendre compte de ses avancées politiques et militaires et à expliquer les mobiles de ses actions ; en vue, certainement, de la rendre plus sympathique à l'opinion nationale et internationale. Toutefois, ces médias avaient, en face d'eux, les médias patriotes.

Des journaux se sont distingués par leur patriotisme

Sur l'échelle de Richter du patriotisme, tous les organes n'ont pas été logés à la même enseigne ; du moins, selon la classification établie par un lecteur du quotidien Notre Voie : "Il y a des journaux qui se sont distingués par leur patriotisme. En cela, je rends ici hommage à Soir'Info dont l'amour de la patrie est à donner en exemple à notre presse gouvernementale ( ) Je cite aussi et surtout Le National que les Ivoiriens ont fini par considérer comme le journal éveilleur de consciences et défenseur des intérêts de la nation ivoirienne. Quant à Notre Voie, la Bible pour ses lecteurs, on dira que ses prises de position sont normales du fait de son histoire, de son origine et de ses rapports avec le pouvoir actuel. Mais, L'oeil du peuple, comme Notre Voie, mérite notre reconnaissance, nos encouragements et notre soutien ( ) A tous ces journaux, je dis que quiconque vous accuse d'avoir contribué à mettre le feu au pays se rend complice de l'action des rebelles. Car, n'eussent été votre courage et votre sens prononcé pour la défense de la patrie, à l'image de notre jeunesse républicaine, de nos forces de défense et de sécurité ; celles des autorités qui vous assaillent et vous culpabilisent auraient perdu la face depuis longtemps "13

A propos du quotidien Fraternité-Matin, ce lecteur précise : (Ce journal) qui se veut plus indépendant et libre que la presse privée, en ces moments cruciaux, se surprend à chanter consciemment les éloges des rebelles ou de leurs commanditaires, décrivant même, avec force détails, le gigantisme des meetings de Soro Guillaume ou des propagandes des assaillants sur TV-Rebelle "14

Par-delà sa causticité, ce courrier reflète assez fidèlement l'opinion de bien des Ivoiriens sur le traitement de l'information, en période de crise. Dans le même sens, le ministre de la Communication, le professeur Séry Bailly, a clarifié le rôle assigné aux médias, dans un contexte de guerre: " Ce qui me préoccupe est de savoir si les médias contribuent à la mobilisation du peuple, aident le peuple ivoirien à comprendre les enjeux politiques et sociaux de cette crise. Si la presse le fait ; pour moi, elle a contribué et notre rôle est, chaque fois, de tirer la sonnette d'alarme "15

Contrairement à l'opinion du lecteur de Notre Voie, nous estimons qu'à l'instar des journaux déjà cités, Fraternité-Matin a contribué à la mobilisation du peuple ivoirien ; ne serait-ce que par son appel à la résistance lancé au chef de l'Etat.

A côté des journaux de la presse écrite, les organes de la RTI (la Télévision et la Radio d'Etat) ont également joué leur partition dans la défense des Institutions républicaines et du pouvoir en place. A défaut de reportages et d'enquêtes sur le terrain, ces médias ont souvent diffusé des éditoriaux incendiaires et des commentaires désobligeants sur les articles de leurs confrères étrangers. Ils ont aussi relayé les humeurs des auditeurs et des téléspectateurs. Enfin, ils ont colporté de multiples rumeurs.

Au total, même si leur volonté de défendre la patrie et les Institutions républicaines était louable en elle-même, les médias patriotes, du fait de leur positionnement partisan, ont quelquefois diffusé ou publié des propos haineux, racistes voire tribalistes et jeté l'anathème sur des personnalités qui ne partagent pas leurs points de vue politiques et idéologiques. De ce fait, ces médias ont aussi contribué à attiser le feu de la guerre en exacerbant parfois les tensions entre les populations du Nord et du Sud et donc, à justifier a posteriori les revendications politiques des rebelles. M. Robert Ménard, le secrétaire de Reporters sans frontières, s'est insurgé contre cet état de fait :

"Nous constatons un certain nombre de dérapages dans le fonctionnement des médias. Certains d'entre eux jettent de l'huile sur le feu, au lieu de calmer les choses. Au lieu d'être raisonnables, ils poussent une communauté contre une autre ; les nationaux contre les étrangers ; les Ivoiriens contre les Occidentaux ou les Français. Je pense qu'il faut que la presse soit, non seulement solidaire mais qu'elle dénonce un certain nombre de pratiques qui relèvent des comportements dangereux dans une situation aussi grave que celle que connaît la Côte d'Ivoire "16

En guise de réponse à ces accusations, M. Alfred Dan Moussa, président de l'OLPED (Observatoire de la liberté de la presse, de l'éthique et de la déontologie) a tenté de resituer les positions des médias patriotes dans leur contexte : " C'est la première fois qu'on vit une crise qui soit la plus longue ( ) De sorte que tout le monde s'inscrit dans un élan patriotique. Il y a une sorte de concurrence au patriotisme. Chacun l'exprime comme il veut. "17

En dépit de la modicité ou de la défectuosité de leurs moyens techniques, technologiques, logistiques, humains et financiers, les médias patriotes ont tenté, vaille que vaille, de défendre le pouvoir en place et les institutions républicaines. Mais, leurs voix et leurs écrits ne sont jamais parvenus au-delà de la zone sous contrôle gouvernemental, notamment en ce qui concerne la Télévision et la Radio. Face à la puissance de frappe des médias internationaux, les médias patriotes apparaissaient comme des petits " Poucets ". Dans le combat de David contre Goliath ; Goliath l'a emporté, tout naturellement. Au point où, pour pallier les carences et les défaillances des médias nationaux, les autorités gouvernementales ont dû recourir à d'autres moyens, à savoir la mise en place d'une cellule de crise chargée de la communication, le lancement de TVCI-Internationale et de La Lettre du gouvernement.

La cellule de communication instituée, sous l'égide du Premier ministre Pascal Affi N'guessan, était composée des ministres Séry Bailly, Lia bi Douayoua, Odette Sauyet ; de Firmin Krékré, responsable du service de la Communication de la Primature et de quelques journalistes triés sur le volet. Elle alimentait, deux fois par jour, à 11 heures et à 18 heures, un site Internet () en sons et en images sur la Côte d'Ivoire. Le site présentait les rubriques suivantes : les communiqués de presse, les échos des Fanci (Forces armées nationales), les déclarations du gouvernement ; les déclarations du Président de la République et l'analyse de l'actualité étrangère.

Cette cellule a aussi initié une chaîne de télévision dite TVCI-Internationale, nourrissant l'ambition d'arroser par satellite, les pays du continent africain, de l'Union européenne et d'Amérique. Elle se fixait pour objectif de " mener le combat au niveau international. Elle voulait informer le public international sur ce qui se passe en Côte d'Ivoire ; diffuser des images qui rendent correctement compte des contradictions que nous affrontons et des perspectives de résolutions "18

De manière générale, le rayonnement des médias patriotes n'a été en rien comparable à la puissance de feu des médias internationaux qui couvraient le territoire national et le monde entier. En somme, dans un camp comme dans l'autre, les belligérants ont utilisé les médias comme des armes de guerre : les uns pour défendre la patrie et les Institutions républicaines et les autres pour faire entendre la cause de la rébellion. C'est pour cette raison que les accords de Marcoussis ont dénoncé, en leur point V "les incitations à la haine et à la xénophobie qui ont été propagées par certains médias " et ont recommandé au gouvernement de réconciliation nationale de " prendre dans le délai d'un an l'économie générale du régime de la presse, de manière à renforcer le rôle des autorités de régulation, à garantir la neutralité et l'impartialité du service public et à favoriser l'indépendance financière des médias ".

Notons que ces accords n'ont visé que le " désarmement " des médias nationaux (patriotes et pro-rebelles) de la zone sous contrôle gouvernemental ; sans faire mention des médias des rebelles et des médias internationaux qui ont aussi contribué à attiser le feu de la guerre. De toute façon, retenons que, dans la crise ivoirienne, tous les médias ont été aisément utilisés comme des armes de guerre parce que les politiciens s'en servaient déjà comme armes politiques. Etait-il possible d'éviter cette situation ? Autrement dit, est-il possible d'éviter aux médias d'être utilisés comme des " armes de destruction massive ", en cas de conflit armé ?

Certains médias sont aux mains des marchands de canon

La crise ivoirienne a révélé les multiples dysfonctionnements structurels qui entravent le traitement idéal de l'information par les médias (nationaux et internationaux). Concernant précisément la presse française, soulignons qu'elle a été prise en flagrant délit de patriotisme ; en choisissant de relayer et d'accréditer exclusivement les thèses de l'Elysée et du Quai d'Orsay. Pour ceux-ci, l'enjeu était de présenter la crise ivoirienne comme une " affaire ivoiro-ivoirienne" opposant un gouvernement "xénophobe, exclusionniste et ivoiritaire " à des rebelles venus restaurer l'égalité des citoyens et la justice sociale. En apportant ce soutien apparent aux rebelles, la presse française défendait, en réalité, la cause de la France institutionnelle représentée par le ministre Dominique de Villepin et celle de la France des réseaux représentée par les opérateurs économiques français installés en Côte d'Ivoire. Ce constat n'est guère surprenant parce que, selon Ignacio Ramonet : "Certains des grands médias sont désormais aux mains des marchands de canon " 19 (Ramonet, I, 2002). Et puis, ajoute Pierre Bourdieu : " La presse et l'édition sont dominées par les puissances d'argent qui travaillent délibérément la réalité sociale, imposent la pensée unique et la vision libérale du monde, font le jeu de l'impérialisme américain et accélèrent le processus d'aliénation des masses.

Aucun comportement individuel, aucune morale, ne pèse face à la soumission des médias à leurs propriétaires et à leur idéologie. Serviles par nature et par obligation, les journalistes ne sont que les " chiens de garde " du capital ".20 (Bourdieu, P, 1999)

Sans aucun doute, la sévérité de ces jugements exprime l'agacement et le dégoût que provoquent, chez certains intellectuels français, l'aliénation et la soumission des médias aux différents groupes industriels. A titre d'exemples , notons que le groupe LVMH (Bernard Arnault) est propriétaire des journaux La Tribune, Investir et de Radio-Affaires. Le groupe Pinault-Printemps-Redoute (François Pinault) possède l'hebdomadaire Le Point, le périodique Historia et quelques participations dans TFI et la FNAC. Dassault Aviations contrôle Valeurs actuelles, Les spectacles du monde et Le journal des Finances. Le groupe Bouygues est propriétaire de TFI et de LCI. Enfin, M6 et TPS appartiennent à la Lyonnaise des eaux.

Il en est de même pour la plupart des groupes de médias occidentaux qui sont aujourd'hui concentrés entre les mains puissantes et boulimiques des groupes comme Vivendi-Universal, AOL-Time, Sefram, Viacom, News Corps Résultat : ces médias avaient tous défendu, d'une même et unique voix, la nécessité et l'utilité de la première guerre du Golfe. Pendant celle-ci, ils s'abreuvaient à l'unique source du réseau CNN, polluée par les stratèges militaires du Pentagone.

Durant la guerre d'Afghanistan, régnait encore le même unanimisme. Mais, avec l'apparition inopinée sur la scène de la chaîne quatarie Al Jazira qui pouvait diffuser les messages de Ben Laden et des Talibans, CNN et le Pentagone ont perdu le contrôle absolu des sources d'information des médias occidentaux ; au point ou la Maison Blanche avait demandé aux réseaux des chaînes de ne pas diffuser in extenso les déclarations de Ben Laden.

L'attaque su 11 septembre 2002

Enfin, durant la dernière guerre d'Irak, la sacro-sainte alliance des médias occidentaux s'est disloquée. Car, les médias français et les médias américains, alignés chacun sur les positions de leurs gouvernements ou groupes financiers respectifs, étaient, pour les premiers, opposés à la guerre tandis que les seconds en défendaient la nécessité afin de chasser du pouvoir le tyran Saddam Hussein ; en dépit des principes et règles démocratiques.

Pis encore : à l'occasion de l'attaque du 11 septembre 2001, la presse américaine a montré au monde entier son vrai visage et ses motivations réelles. Par réflexe patriotique, "la liberté absolue proclamée par le 1er amendement de la Constitution a cédé le pas à un système d'information et à une certaine autocensure " 21 (Sancton, T, 2001) parce que, note Mark Whitaker, le directeur de Newsweek : "l'une des fonctions de la presse est de refléter l'humeur du pays. Dans la mesure où les manifestations patriotiques traduisent le sentiment de la nation ( ) C'est légitime " 22. Ensuite, John Woody, vice-président du réseau Fox News, poursuit : "Je ne crois pas que le gouvernement des Etats-Unis et Al Quaeda soient moralement équivalents. L'une est une démocratie et l'autre une bande de terroristes. Si ça se voit dans nos reportages, tant pis ! "23

En 1917, le sénateur américain Hiram Johnson disait : "la première victime de la guerre, c'est la vérité ". Si cette assertion était vérifiée, il faudrait alors comprendre que les stratèges militaires et les journalistes ne sont pas faits pour s'entendre ; les premiers s'efforçant de camoufler le visage hideux de la guerre et les seconds de le montrer dans toute sa laideur. Effectivement, "Il y a deux droits contradictoires. D'un côté, il y a le droit et la responsabilité du Pentagone de limiter l'information pour mieux protéger la sécurité des troupes. De l'autre, il y a le droit du journaliste de poser toutes les questions. Ces deux droits ne sont jamais totalement conciliables. "24

Toutefois, la raison d'Etat et les intérêts financiers finissent toujours par s'imposer au droit du citoyen à une information complète et véridique parce que, malheureusement, la plupart des médias occidentaux sont sous le diktat des marchands d'armes et des puissances d'argent. Et, c'est à travers leur seul prisme que ces médias observent le reste du monde.

A la vérité, les fonctions sociales des médias ont été dévoyées, au fil du temps, par les groupes industriels et financiers. Car, en France, sous la IIIème République (du 4 septembre 1870 au 4 juillet 1940), la presse avait fini par s'imposer comme un rouage essentiel de la démocratie. A la fois moteur de la vie politique et antichambre des pouvoirs, elle a longtemps été le vecteur du débat public, le lien entre le candidat et les électeurs, la chambre d'écoute des joutes parlementaires. La presse a rendu effectif le suffrage universel et a joué, avec l'école, un rôle de pédagogie, de démocratie et de citoyenneté.

En somme, "Miroir de toutes les opinions et de toutes les idées, la presse fut le prolongement de l'institution parlementaire. La démocratie impliquant la participation de tous, il était nécessaire d'aménager un espace vital, un espace de transition entre les électeurs et leurs représentants, espace où chacun faisait l'apprentissage du dialogue et de la réalité de l'autre ( ) Le succès de la démocratie est, dans cette perspective, le succès de la presse "25 (Di Rupo, E, 1996)

Cependant, avec le temps, " le développement de l'audiovisuel, les chaînes d'information en continu aidant, la course à l'événement, le souci de privilégier l'événement, la mise en exergue de l'événement, la volonté d'être le premier sur l'événement ", bref, "La nouvelle, la péripétie, l'événement vite plutôt que l'information, l'essai de traitement de la réalité, le souci de soupeser l'actualité : telle est la dure loi de la concurrence intermédiatique, en temps réel. Plus le temps de tourner sa langue dans la bouche avant de parler, plus le temps de vérifier vraiment l'information, plus le temps de mettre en place les éléments du doute méthodique et de l'analyse critique "26. (Cayrol, R, 1997)

Ces principes qui guident et structurent le fonctionnement des médias en Occident ont servi de repères à la presse française dans le traitement de la crise ivoirienne. Ils ont aussi été à l'origine du double malentendu entre cette presse et le public ivoirien.

Premier malentendu : les "Patriotes ivoiriens " ont cru - naïvement peut-être - que les médias oeuvrent toujours dans le sens de la quête absolue de la vérité. En réalité, la presse destinée, d'abord et avant tout, à un public précis se trouve conditionnée par les goûts, les désirs et les intérêts de celui-ci. De ce fait, elle jette sur les autres publics le même regard que les entomologistes qui observent et décrivent les insectes, sans jamais se soucier de leurs avis, opinions ou états d'âme.

Second malentendu : il porte sur le sacro-saint principe qui guide les médias dans la collecte et la diffusion des nouvelles : "Quoi de neuf et d'intéressant ?". Dans l'esprit de cette question, l'événement est provoqué par "le train qui arrive en retard" ou par "l'homme qui mord un chien". Conséquences : les médias ne s'intéressent qu'à l'inédit, l'extraordinaire, voire le sensationnel et occultent volontairement les faits normaux, habituels et routiniers. Au point où " Etre journaliste - je veux dire au coeur du journalisme- correspondant de guerre ou grand reporter, c'est être un chacal. C'est aller où se trouve la mort. C'est n'avoir pour boussole que la pourriture. De la vraie pourriture physique parfois ou ces morts symboliques que sont les faillites, les déconfitures, les mises en examen, les corruptions "27. (Schneidermann, D, 1999).

Vingt ans après le NOMIC

Au regard de ces principes, pour les médias occidentaux, la rébellion est apparue comme du pain bénit dans une Côte d'Ivoire longtemps réputée pour sa stabilité politique et ses performances économiques. Ils ont alors abondamment accordé la parole aux rebelles, propagé leurs idéaux et défendu leur cause, aux dépens des autorités gouvernementales et des Institutions républicaines.

On peut toujours se demander s'il est normal de traiter les nationalistes corses sur un pied d'égalité avec les autorités françaises ou de considérer le gouvernement américain comme l'équivalent du réseau Al Quaeda. Ces questions relèvent de l'éthique ou de la morale politique et non de la déontologie journalistique. A notre avis, deux raisons essentielles expliquent pourquoi les médias occidentaux ont mieux traité les rebelles et maltraité les autorités gouvernementales.

Primo : les médias occidentaux ne servent que les intérêts des puissances d'argent qui les créent, les financent et les contrôlent. Nous l'avons déjà dit.

Secundo : la puissance technologique, technique et logistique des médias occidentaux en impose toujours à celle de leurs confrères des pays en développement.

Cette situation n'est pas nouvelle. Déjà, au début des années 70, l'Unesco avait tenté d'y remédier dans le cadre du Nomic (Nouvel Ordre Mondial de l'information et de la communication). Il s'agissait de donner une place au Tiers-monde face à l'hégémonie financière et idéologique des médias occidentaux. Dans ce cadre, une commission présidée par l'Irlandais Sean McBride s'était proposée de définir les critères du "journalisme politiquement correct ". Finalement, le Nomic s'est soldé par un échec parce qu'à une vraie question, il avait trouvé une fausse réponse. En effet, le déséquilibre de l'information entre le Nord et le Sud et l'hégémonie des médias occidentaux sur ceux des pays en développement s'expliquent essentiellement par le fait que les seconds, pris en otage par les hommes et les partis politiques, sont devenus partiaux et partisans ; donc inopérants, non crédibles, non performants et non compétitifs.

Vingt ans après l'échec du Nomic, la déclaration de Windoeck (Namibie) avait fait, en 1991, le constat de la naissance d'une nouvelle presse : plurielle et pluraliste, avec une liberté de ton à nulle autre pareille. Toutefois, une décennie après, les carences techniques et technologiques, la faiblesse du tirage (pour les organes de la presse écrite), la précarité des réseaux de distribution, l'instabilité financière, le ton plus dénonciateur qu'informatif, l'ignorance de la déontologie, le manque de professionnalisme des rédacteurs etc. ont rapidement fané les "cent fleurs" d'un printemps éphémère. Aussi, la nouvelle presse est-elle redevenue ce qu'elle n'avait jamais cessé d'être : l'encensoir des hommes politiques et l'ascenseur de leurs ambitions.

A la vérité, "les médias sont toujours les produits des systèmes politiques en place. La nouvelle presse privée africaine est donc, à l'image de cette démocratie dont elle est issue : balbutiante, maladroite, trompeuse et exécrable, parfois pleine de bonne volonté, quelquefois décevante, parfois en-deça des espérances de la population, monopolisée par une élite généralement ignorante des préoccupations du plus grand nombre. Si cette presse peut donc être considérée comme " héritière du colonialisme ", c'est dans l'exacte mesure où le système politique où elle s'inscrit est, lui-même, profondément marqué par le passé colonial et par ses liens présents avec l'ancienne métropole "28 (Frère-Soleil, M, 1996).

Du journalisme "de libération " du joug colonial au journalisme du "combat " pour la liberté et la démocratie, en passant par le journalisme du "développement " économique et de la construction de l'unité nationale, la presse africaine a été toujours maintenue sous le joug des différents régimes politiques. Il est donc normal que les stratèges militaires et les politiciens la transforment facilement en armes de guerre.

Au total, en Afrique comme en Occident, les médias souffrent, tous, de la même tare congénitale. Les uns sont asservis et dévoyés par les puissances d'argent et les seconds par les pouvoirs politiques. Cependant, les médias du Nord exercent leur hégémonie sur ceux du Sud, à cause de leur puissance de frappe technique, technologique et logistique.

Finalement, que faut-il faire? Changer les médias? Les moraliser? Où trouver l'idéal des médias ?

On ne peut changer les médias sans remettre en cause les structures des pouvoirs qui les "cannibalisent" : d'une part, les puissances d'argent et, d'autre part, les pouvoirs politiques. Or, les puissances d'argent n'obéissent qu'à la morale imposée par les lois du marché, à savoir la recherche du profit maximal. Quant à la classe politique, elle ne vise pour seul intérêt que la conquête ou la conservation du pouvoir. Dans ces conditions, qui pourra changer et moraliser les médias, sans arrière-pensées politiques ou sans attendre de dividendes immédiats ou lointains ?

Si, en l'état actuel des choses, il paraît difficile de trouver l'idéal des médias, posons alors la question de l'hégémonie des médias du Nord sur ceux du Sud. A la lumière de la crise ivoirienne, nous avons constaté que les médias nationaux patriotes ne sont jamais parvenus à porter la voix de la Côte d'Ivoire hors des frontières nationales. Et, bien qu'agressées, les autorités ivoiriennes ont été présentées comme des bourreaux par les médias internationaux. En fait, comme dans l'Aventure ambiguë, le roman de Cheick Amidou Kane, la puissance technologique, technique et logistique de leurs médias permet aux Occidentaux de "vaincre sans avoir raison". Ainsi, pour permettre à la Côte d'Ivoire de vaincre aussi "sans avoir raison", il s'agira moins de moraliser ses médias que de les transformer en une arme puissante, efficace et performante ; à l'image des médias occidentaux.

Toutefois, cette réponse du berger à la bergère ne résoudra pas le problème de fond posé par le fonctionnement des médias aussi bien en Occident qu'en Afrique. Ce problème touche à l'essence même de notre civilisation, dans le contexte de la mondialisation libérale et de la société de l'information. Car, comme l'indique Edgard Morin ; "l'économie de marché et le capitalisme n'apportent pas que l'homogénéisation et la massification, ils ne font pas que créer de nouveaux désirs et de nouveaux besoins, ils se mettent au service, dès qu'il y a profit, des pulsions de recherche d'une vie intense, ludique et poétique. L'univers télévisuel ou cinématographique ne fournit que la vie ludique, intense, amoureuse, aventureuse que par procuration, de façon imaginaire. Ainsi, il contribue à intégrer dans notre civilisation, comme une drogue douce, des individus à sa prose quotidienne" (Morin, E, 2002)29.

Colloque international de la CURFP (Cellule Universitaire de Réflexion et de Formation Politique) Abidjan, les 4 et 5 juillet 2003

Les médias dans la guerre et la guerre des médias en Côte d'Ivoire

1 Discours d'ouverture au séminaire de Grand-Bassam, du 15 au 17 novembre 2002

2 Discours d'ouverture au séminaire de Grand-Bassam, idem.

3 Déclaration du président de la CNP (Commission nationale de la presse) sur la crise ivoirienne.

4 Fraternité-matin des 9 et 10 novembre 2002

5 Fraternité-matin du 8 novembre 2002

6 Interview de Méité Sindou, rédacteur en chef du quotidien Le Patriote, dans Fraternité-Matin des 12 et 13 novembre 2002.

7 Interview de Méité Sindou, idem.

8 Déclaration du CICR ( Comité international de la Croix rouge) publié dans Notre Voix n° 1361 du 12 décembre 2002.

9 Article du quotidien Libération retranscrit in extenso par le quotidien 24 Heures du 24 septembre 2002

10 Article du quotidien Le Parisien retranscrit in extenso par le quotidien 24 Heures, idem.

11 Article du quotidien Le Parisien, idem.

12 Interview de Théophile Kouamouo dans Fraternité-Matin du 9 octobre 2002.

Diplômé de l'ESJ (Ecole supérieure de journalisme) de Lille (France), Théophile Kouamouo a débuté sa carrière en 1998 dans l'hebdomadaire panafricain L'Autre Afrique. Après la fermeture de celui-ci, il a fait des piges dans plusieurs journaux, avant d'être recruté comme pigiste au quotidien Le Monde. Après sa démission de cet organe, il a fait un court passage à Fraternité-Matin avant de lancer, à Abidjan, le quotidien Le Temps dont il fut le rédacteur en chef...

13 Goré Guy (Ivoirien résidant à Montréal), article publié dans le quotidien Notre Voie n°1338 du 12 novembre 2002

14 Goré Guy, idem

15 Intervention du ministre Séry Bailly, le samedi 9 novembre 2002 dans le JT de 20 heures sur La Première

16 Interview de Robert Ménard, secrétaire général de RSF (Reporters sans Frontières) dans le quotidien L'Inter du 18 octobre 2002.

17 Alfred Dan Moussa, président de l'OLPED (Observatoire de la liberté de la presse, de l'éthique et de la déontologie), intervention lors de la rencontre des responsables des instances de régulation et d'autorégulation avec le ministre Séry Bailly, le vendredi 18 octobre 2002.

18 Déclaration du ministre Séry Bailly sur TVCI-Internationale.

19 Ignacio Ramonet, Les médias concentrés, Le Monde diplomatique, décembre 2002

20 Pierre Bourdieu cité par Le Nouvel Observateur du 1-7 juillet 1999

21 Thomas Sancton, Les médias américains dans la guerre, Le Monde du 30 novembre 2001

22 Thomas Sancton, idem

23 Thomas Sancton, idem

24 Thomas Sancton, idem.

25Elio Di Rupo, Politique, Médias et Progrès in La Presse pouvoir en devenir (édité Gabriel et Carine Doutrelepont, Editions de l'Université de Bruxelles, 1996/3-4, PP. 92

26 Roland Cayrol, Médias et Démocratie : la dérive, Presse des Sciences politiques 1997, pp 75-76.

27 Daniel Schneidermann, Du journalisme après Bourdieu, Fayard, Paris 1999, p.54

28 Marie Frère-Soleil, La presse africaine : héritière du colonialisme in La presse pouvoir en devenir, idem. P.54

29 Morin Edgard, Pour une politique de civilisation, Arléa Paris 2002.p.34

(*) DIÉGOU BAILLY JOURNALISTE

BP 276. CIDEX III Abidjan6 Riviera

PRÉSIDENT DU CNCA ( CONSEIL NATIONAL DE LA COMMUNICATION AUDIOVISUELLE)

CONNEXION

De la liberté de la presse

Si la liberté de la presse se porte bien aux Etats-Unis aujourd'hui, elle n'est pas, tant s'en faut, une institution exclusivement américaine. Une presse libre et responsable peut avoir une influence positive dans tous les pays, y compris dans les nouvelles démocraties. La liberté de la presse est une condition essentielle de la mise en place d'un gouvernement stable et démocratique tel que celui dont jouissent les Américains.

La promotion de la liberté de la presse est, en fait, liée à la promotion de la liberté humaine. Pour que les gens puissent jouer un rôle actif dans la vie politique de leur nation, ils doivent être informés. Même le simple fait de voter peut s'avérer difficile si l'on ne dispose pas d'informations suffisantes. Une presse libre transmet au peuple des informations sur ses dirigeants, sur les politiques des autres nations et même sur les pratiques des entreprises commerciales nationales. Le culte que les Américains vouent à la liberté de la presse repose sur la conviction que, lorsqu'ils comprennent pleinement la situation et l'état des choses dans leur pays et dans le monde, les citoyens choisissent des institutions et des politiques et adoptent des pratiques qui préservent et protègent, de manière optimale, les libertés civiles et les droits fondamentaux de l'homme.

Les Etats-Unis soutiennent l'existence de médias libres et responsables en encourageant les gouvernements étrangers à adopter des pratiques qui protègent la liberté de la presse et en finançant des programmes de formation et d'appui pour les journalistes étrangers, tant aux Etats-Unis que dans d'autres pays. La plupart de ces programmes ciblent les pays qui sont le plus à même de bénéficier de l'instauration d'une presse libre, tels que les nouvelles démocraties. Si la liberté de la presse est bénéfique pour tous les pays, les Américains soutiennent les médias libres et responsables essentiellement pour quatre raisons.

En premier lieu, les Etats-Unis appuient le développement de médias libres et responsables parce que le droit de disposer d'une presse libre et la liberté de pensée et d'expression qui en découlent sont des droits universels de tout être humain. Cette conviction est exprimée dans la Constitution des Etats-Unis, dans la Déclaration universelle des droits de l'homme et dans l'histoire de la lutte menée par les Etats-Unis contre la censure et le contrôle des médias, que ce soit sur leur territoire ou à l'étranger.

En second lieu, la présence d'une presse libre est une condition indispensable de l'avènement d'une démocratie pleine et entière. Seule une presse libre peut apporter aux électeurs, les informations dont ils ont besoin pour choisir les meilleurs dirigeants. Trop souvent, les gouvernements font usage de médias qu'ils contrôlent pour présenter une version déformée des faits. De même, faute de mesures de protection, ils peuvent forcer les médias privés à publier ou à dissimuler des informations vitales. C'est, en bref, la liberté de la presse qui fait que les instances gouvernementales représentent les intérêts des citoyens et que les citoyens peuvent demander des comptes à leurs dirigeants. Dans tout débat public, une presse libre permet l'expression de nombreuses opinions rédactionnelles et la publication de messages publicitaires. Cet environnement constitue un " marché des idées " où les citoyens et les consommateurs opèrent des choix et accordent leur appui aux idées qui leur semblent les plus valables. Un tel système assure l'obtention des meilleurs résultats sans empêcher quiconque d'exprimer son point de vue. En troisième lieu, il existe un lien étroit et positif entre la liberté d'information et la liberté et l'efficacité économiques. La croissance économique se traduit par des améliorations du niveau de vie, de l'éducation et des soins médicaux, autorisant ainsi, en bref, une amélioration de la vie et le progrès de la liberté dans un pays généralement plus stable et dont la paix est mieux assurée. Un ouvrage récent publié par la Banque mondiale, intitulé " The Right to Tell " (Le droit de dire), montre le soutien qu'apportent des médias libres à la croissance économique. Le président du Groupe de la Banque mondiale, M. James Wolfensohn, note dans l'introduction : " Pour réduire la pauvreté, nous devons assurer le libre accès à l'information et améliorer la qualité de celle-ci. Des gens mieux informés sont en mesure de faire de meilleurs choix ". La liberté des médias favorise en outre l'échange des bonnes pratiques dans le domaine des affaires, forge des partenariats commerciaux et peut accroître l'efficacité de l'économie par la diffusion de techniques utiles. La libre communication d'informations assure également aux entreprises, le soutien et la confiance des investisseurs, qu'ils soient nationaux ou étrangers.

Enfin, l'Amérique milite en faveur de la liberté et de la responsabilité des médias parce qu'il est essentiel que les actes et les intentions des Américains soient expliqués de manière fidèle. Les Etats-Unis s'attachent à promouvoir la démocratie et les droits de l'homme, à éliminer la faim et la maladie et à maintenir la sécurité dans le monde. Malheureusement, leurs actes et leurs politiques visant à la réalisation de ces objectifs sont parfois faussement présentés par les médias contrôlés par l'Etat ou par des groupes privés. Pour combattre l'anti-américanisme, pour établir la confiance et pour mieux faire connaître les Etats-Unis aux gens du monde entier, il est essentiel que des médias libres et responsables présentent une image fidèle des actions américaines.

Outre les investissements matériels tels que la presse à imprimer au Kirghizistan, le département d'Etat et l'Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID) soutiennent la liberté de la presse en finançant des programmes de formation et de gestion des médias. C'est ainsi, par exemple, qu'en 2003 des appuis financiers permettront la mise en oeuvre par le Centre international des journalistes (ICFJ) de programmes de formation des professionnels de la presse écrite et des médias en Azerbaïdjan et au Kazakhstan. Les participants recevront une formation dans les domaines de la déontologie, des techniques d'enquête et du maintien de l'indépendance par rapport aux commanditaires de l'Etat et aux groupes d'intérêts susceptibles de limiter la liberté d'expression des journalistes. Un autre programme de l'ICFJ financé par le département d'Etat présentera, pendant un an en Europe du Sud-Est, une série d'ateliers consacrés au renforcement des aptitudes des journalistes à faire connaître le trafic des femmes et des filles. Un programme parrainé par l'USAID et administré par Internews, une organisation internationale sans but lucratif vouée à la promotion de l'indépendance des médias dans les jeunes démocraties, apprendra à des journalistes cambodgiens et indonésiens à créer des services médiatiques durables et objectifs. Aux yeux des Américains, tout être humain a le droit de recevoir des informations exactes sur son gouvernement, sur les gouvernements étrangers et sur l'état du monde. Et, chose tout aussi importante, les médias libres mettent un frein à l'exercice de la puissance du gouvernement tout en protégeant l'intégrité de l'économie nationale et en présentant fidèlement les actes des Etats-Unis à l'étranger. Si, pour beaucoup de gens, une presse à imprimer n'est qu'une simple machine, sa mise en service prochaine au Kirghizistan permettra au peuple de ce pays de jouir de ces droits, de bénéficier de possibilités sans précédent et de contribuer à la construction d'une nation meilleure et plus libre".

Source : Dossiers mondiaux N°1

Revue électronique du département d'Etat des Etats-Unis.

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