Marie-annick SAVRIPÈNE
20 Mars 2004
Port Louis — C'est dans un domaine très pointu, la génétique appliquée, que Damini Jawaheer fait parler d'elle au niveau international puisqu'elle figure parmi les rares chercheurs à avoir fait des découvertes sur les gènes liés à la polyarthrite rhumatoïde. Portrait d'une experte qui ne jure que par la recherche.
Conférence internationale sur l'arthrite, l'année dernière. C'est le Japon qui en est l'organisateur. Il fait partie, avec la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, des seuls pays ayant une équipe de recherche avancée sur certaines maladies génétiques. Ils se sont donné rendez-vous. Mais le grand-prêtre américain, le Pr Peter Gregersen, ne pourra être présent. Les Japonais ont donc invité son bras droit qui parlera tout aussi bien des dernières trouvailles des Américains. Il s'agit d'une dame, pas une Américaine mais une «petite Mauricienne», comme elle le dit elle-même. «Vous vous rendez compte. J'ai représenté le North American Rhumatoid Arthritis Consortium, à cette conférence ! J'en suis encore ébahie», s'esclaffe Damini Jawaheer.
Docteur en génétique, Damini Jawaheer est devenue une référence dans le milieu. Si cette invitation des Japonais l'a ravie, il semblerait que la génétique lui réserve bien des bonheurs encore. De Maurice, où elle est en vacances, elle s'est vue être citée par la presse américaine pour ses recherches. Que la polyarthrite rhumatoïde soit une maladie de famille vous laissera sans doute indifférent. Pour la médecine en revanche, c'est une découverte dont l'importance n'est pas mesurable.
C'est de cette découverte qu'Arthritis and Rhumatism et American Journal of Human Genetics, revues médicales internationales spécialisées en rhumatologie et génétique, font état. Si Damini y est présentée comme l'auteur principal, le professeur Gregersen est cité comme étant son mentor. Leur «aventure scientifique» dans le génome humain commence il y a dix ans, en 1994. Mais c'est au cours de la préparation de son doctorat qu'elle est amenée à s'intéresser aux travaux du professeur.
Son chirurgien de père ne l'a inspiré qu'à moitié. Damini aime la biologie mais pas le sang. C'est à la School of Biological Sciences de l'université de Manchester, où elle s'envole après l'école, que la lauréate en «maths-chimie-biologie» découvrira l'aspect de la biologie qu'elle préfère : la génétique. Ce concentré de mathématiques et de logique la séduit. Elle s'en amourache aussitôt. A tel point que la question l'accompagne jusqu'au doctorat : c'est sur la génétique des maladies complexes que sa thèse portera.
Damini choisit un sujet lié à l'arthrite, la polyarthrite rhumatoïde, en partie parce que l'Arthritis and Rhumatism Council finance le département de recherches où elle est inscrite. La cause de la polyarthrite rhumatoïde, qui affecte généralement des sujets de 40 ans à monter, est méconnue. Un seul chercheur a identifié un gène qu'on retrouve couramment chez les sujets souffrant de cette maladie, le HLA-DRB1. Il s'agit du professeur américain Peter Gregersen.
Damini décide d'étudier les différentes formes du HLA-DRB1 pour voir si certaines sont associées à la gravité de la maladie. Avec un groupe de chercheurs, ils essaieront d'appliquer à leurs travaux une technologie nouvelle dite de micro-satellite, jamais encore utilisée pour la recherche sur le génome. Ils se concentrent sur un chromosome en particulier qu'ils observent chez les patients souffrant de polyarthrite rhumatoïde. Damini s'applique et obtient son doctorat en 1994. C'est l'année sans doute qui la marquera. C'est la même année qu'elle décrochera la médaille d'or du Prime Minister's Award, concours lancé par le gouvernement mauricien et jugé par un comité d'experts internationaux.
A peine remise de ses émotions, elle se voit offrir la possibilité de travailler avec le professeur Peter Gregersen à New York, le père même du HLA-DRB1. Le professeur veut appliquer la technologie de micro-satellite pour un «genome wide search» sur un échantillonnage plus vaste de personnes souffrant de polyarthrite rhumatoïde et étudier deux membres d'une même famille. Le professeur Gregersen a réuni des rhumatologues disséminés en Amérique au sein d'un consortium, le NARAC, et les a chargés de faire des prélèvements sanguins auprès de frères et soeurs souffrant de polyarthrite rhumatoïde. S'il frappe à la porte de Damini, c'est parce qu'elle a déjà une connaissance solide du micro-satellite.
INTÉRESSÉE PAR LE TAUX DE DIABÈTE
Quand Damini arrive à New York, tout le département est à mettre en place. Hormis les équipements à acheter, elle doit s'occuper d'aménager le laboratoire et de former des techniciens. Au départ, le professeur Gregersen veut toucher deux membres de la même fratrie au sein de 1 000 familles. «Grâce à la technologie de micro-satellite que j'ai installée, nous avons analysé les prélèvements sur 256 fratries ayant le profil recherché. En 2001, nous avons publié nos premiers résultats. Puis, nous avons étudié 256 autres fratries présentant le profil recherché. Ce qui fait un total de 512 personnes, échantillonnage le plus vaste jamais étudié jusqu'ici.»
Damini et le professeur Gregersen finissent par confirmer la présence d'une importante quantité de gènes HLA-DRB1 dans certaines régions du génome humain. La polyarthrite rhumatoïde est bien une maladie de famille. Ce sont ces découvertes qui seront médiatisées. Et Damini n'en est pas peu fière. L'analyse des données de cette étude n'est pas terminée et d'autres découvertes fascinantes pourraient suivre. Mais Damini a l'air un peu hésitante.
Revenue à Maurice pour se ressourcer, comme elle le fait régulièrement, elle n'a plus tellement envie de repartir. Une idée lui trotte en tête : Maurice ayant un fort taux de diabétiques et de personnes souffrant d'arthrite ou de lupus, ne pourrait-elle pas se lancer dans la recherche ici. Elle songe en particulier à la bioinformatique - nouvelle technologie pour manipuler les données génétiques ou biologiques. Mais le pays aura-t-il les moyens de financer des recherches aussi poussées ? «La recherche a un coût, il est vrai mais tout n'est pas qu'une question d'argent. Etant connue dans le milieu de la recherche, je pourrai négocier une collaboration académique», déclare-t-elle.
Difficile de savoir si Damini a des attaches là-bas qui pourraient la convaincre de repartir. Elle est aussi loquace sur la génétique qu'elle est muette sur sa vie personnelle. Son «attache», en somme, pourrait bien être ce poste d'Assistant Professor qu'elle a décroché à l'université de New York et celui de directrice du Bioinformatics au North Shore-Long Island Jewish Research Institute, des fonctions qu'elle n'a pas encore eu l'occasion d'exercer. Mais Damini réfléchit. «Je prendrai le temps qu'il faut pour me décider».
Quand on sait le manque d'intérêt de nos jeunes pour les sciences, surtout parmi les filles, on ne peut que souhaiter qu'elle ait l'occasion d'en attirer quelques-uns. Avant de poursuivre sa destinée
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