Le Soleil (Dakar)

Sénégal: Piraterie des oeuvres artistiques : les créateurs déclarent la guerre à l'unacois

Modou Mamoune Faye

28 Avril 2004


Les créateurs d'oeuvres artistiques ne veulent plus se faire marcher sur les pieds par les contrefacteurs, ces faussaires que le grand public désigne sous le vocable de « pirates ». Ils l'ont crié haut et fort hier matin lors d'une conférence de presse au « Just 4 U ». Et pour mieux combattre le fléau, les membres du Syndicat national des acteurs culturels (SYNAC) ont concocté un plan d'action.

La « guerre » entre les créateurs d'oeuvres artistiques et l'Union nationale des commerçants et industriels du Sénégal (UNACOIS) aura bien lieu. Elle risque même d'être très épique. Hier au « Just 4 U », lors d'un point de presse, les membres du Syndicat national des acteurs culturels (SYNAC) n'ont pas mâché leurs mots : ils vont rompre avec les discours pleurnichards pour s'engager dans une croisade contre la « piraterie ».

Il y a quelques mois, le Bureau sénégalais du droit d'auteur (BSDA), renforcé par une escouade de policiers, avait fait une descente musclée au marché Sandaga, véritable antre des oeuvres de contrefaçon, pour y saisir des cassettes piratées et interpeller des revendeurs accusés de se livrer à ce commerce illicite. Conséquences : un grand charivari au niveau de l'UNACOIS dont les membres crièrent à la persécution. Malgré ce tollé, des commerçants avaient été condamnés par la justice et l'UNACOIS fit appel. Selon le SYNAC, des porte-parole de cette structure avaient même brandi des menaces « sur quiconque s'aventurerait à saisir des cassettes » à Sandaga.

Le secrétaire général sortant du syndicat des acteurs culturels, le metteur en scène Omar Ndao, n'y est pas allé avec le dos de la cuillère : « Des sangsues vivent de notre travail. Ce n'est rien d'autre que du vampirisme ! », crie-t-il presque. Il a cité ces cas d'artistes morts, tout simplement parce qu'ils n'avaient pas les moyens de se soigner alors que certaines de leurs oeuvres ont rapporté des dizaines de millions à des pirates. « Le cinéaste Ameth Diallo est décédé, il y a quelques années, alors qu'il n'avait besoin que d'une pompe de Ventoline pour se soigner. Un autre artiste, Langouste, a été défénestré alors que l'humoriste Sanokho a été fauché par un car rapide», cite-t-il, sans oublier le récent exemple du célèbre chanteur Ndiaga Mbaye, malade, dont la famille a été obligée de lancer un SOS pour réunir les moyens nécessaires à son hospitalisation. Si les artistes étaient bien rémunérés, ils ne connaîtraient sans doute pas ces sorts tragiques. Et la contrefaçon de leurs oeuvres contribue largement à minorer leurs revenus, estime Omar Ndao. La solution par les 120 millions du Fonds d'aide à la Culture ? Une broutille, selon M. Ndao qui estime que cette somme ne peut même pas assurer la réalisation d'un bon court-métrage.

Pourquoi les autorités ferment-elles les yeux devant le fléau de la piraterie ?, s'est demandé le comédien Boubacar Guiro, actuel secrétaire général du SYNAC. Une piraterie qui se développe au vu et au su de tous, en plein centre-ville, à quelques encablures du BSDA et des principaux bâtiments administratifs où travaillent des centaines de fonctionnaires censés défendre les intérêts du grand nombre.

DES PEINES PLUS REPRESSIVES

Selon M. Guiro, la fraude fait partie des maux qui gangrènent l'économie sénégalaise. « Nous exigeons que le droit des travailleurs de la Culture soit respectée », rappelle-t-il. Des propos du président Wade, rapportés par un quotidien dakarois, ont été rappelés par Omar Ndao : « Il disait que la culture tout court ne nourrit pas son homme ». C'est certainement pour démonter cette assertion que lui et ses camarades sont en train de mesurer la place de la culture dans le Produit intérieur brut du Sénégal. Dans leur plan d'action (qui sera détaillé lors de la Fête du Travail du 1er mai), ils vont également réfléchir et faire des propositions pour améliorer les conditions d'existence des artistes, tout en exigeant une politique fiscale plus souple. Il y a environ deux ans (à l'époque, Amadou Tidiane Wone était ministre de la Culture), un séminaire avait réuni à Mbour acteurs culturels, politiques et économistes pour réfléchir sur cette question de la fiscalité. « À l'issue de cette rencontre, on nous avait promis un Conseil interministériel dans le mois qui suivra. Cela fait deux ans que nous attendons ! », s'est désolé Omar Ndao.

Le plan d'action du SYNAC envisage même une action internationale. « Nous allons dénoncer le comportement de l'UNACOIS et ferons appel à des partenaires internationaux afin de diminuer les ressources de cette structure. Nous demanderons également à l'UNESCO d'intervenir », a révélé Boubacar Guiro. Les acteurs culturels vont dépoussiérer et remettre sur la table des autorités un projet de loi qui dort dans les tiroirs depuis 1998 et dont ils attendent la promulgation afin de mieux lutter contre la contrefaçon. Cette loi prévoit des peines plus répressives (cinq ans au fautif) et sera plus simple au niveau des procédures, ce qui facilitera son application.

TELECHARGER DE LA MUSIQUE

Sous sa double casquette de président du Conseil d'administration du BSDA et de président de l'Association des métiers de la musique du Sénégal (AMS), Aziz Dieng est bien placé pour mesurer l'ampleur du phénomène de la piraterie. « L'affaire qui oppose le BSDA à l'UNACOIS est juste une péripétie de la lutte contre la contrefaçon. Le processus est long, mais nous allons gagner la bataille », a-t-il martelé. Même s'il ne faut pas écarter l'hypothèse d'inviter la partie adverse à la discussion, au dialogue, il estime qu'il faut être ferme face aux auteurs d'un mal « dynamique, têtu et arrogant ». Selon lui, au-delà de la piraterie classique pratiquée par des commerçants de Sandage (pas tous, précise-t-il), il est urgent de s'attaquer plus largement au fléau qui revêt actuellement des contours plus sophistiqués.

En effet dans l'immense toile qu'est Internet, il est désormais possible de télécharger de la musique, des images de clips ou de films et même des... articles de journaux. L'autre combat du syndicat national des acteurs culturels est à mener au niveau des radios qui vivent pratiquement de musique et qui rechignent à payer des droits aux auteurs, compositeurs et interprètes. « Ils doivent normalement consacrer 4,5% de leur budget de fonctionnement au paiement de ces droits, alors qu'en France ce sont 5 % à 6 % de l'ensemble des recettes publicitaires des radios qui sont reversés aux artistes », explique Aziz Dieng.

Il a cité le cas de la Radio Télévision Sénégalaise (RTS, publique) qui se contente d'allouer « unilatéralement » 25 millions de francs CFA à l'ensemble des auteurs du monde entier dont les oeuvres passent sur les ondes ou sont diffusées sur le petit écran. « À mon avis, il faut appliquer à la RTS les mêmes règles qui régissent les radios privées en matière de paiement des droits d'auteur », a affirmé Aziz Dieng qui préconise également des réformes profondes au niveau du fonctionnement du BSDA afin d'accompagner les nouveaux textes qui pourraient être votés. Son credo : plus d'efficacité, plus de modernité et plus de transparence.

Le vieux saxophoniste Bira Guèye, du haut de ses 81 ans, rêve du jour où la piraterie sera complètement éradiquée de la planète. Lui qui est membre de la commission d'identification des oeuvres musicales, et qui taquine la muse depuis qu'il a 19 ans, sait de quoi il parle. Il a consacré une bonne partie de sa vie à la musique, mais n'en n'a pas tiré tous les profits qu'il espérait. Aujourd'hui, il vit modestement quelque part dans la banlieue de Pikine. Malgré le chapelet de bonnes intentions contenu dans leur plan d'action, les membres du SYNAC réussiront-ils à venir à bout de leurs adversaires de l'UNACOIS dont on dit qu'ils sont protégés par un puissant lobby ? En tout cas, ils sont prêts pour le combat, quitte à mobiliser le bataillon des 5590 groupes de rap du pays, comme le préconise le secrétaire général Boubacar Guiro. La guerre de Sanaga aura bien lieu. Et elle risque d'être vraiment épique !

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