Mongi GHARBI
30 Avril 2004
Vue de l'extérieur, l'école «Ennour», située au coeur de la cité Erriadh à l'Ariana-ville, n'offre aucun signe particulier et se confond facilement aux multiples pâtés de maisons, très classe moyenne du quartier.
Et pourtant, derrière les murs de cette enceinte, on mène depuis huit ans une expérience pédagogique des plus originales et des plus passionnantes qui consiste à dispenser du savoir et du savoir-être à des enfants porteurs de handicaps.
Le petit Farès, hyperactif, lit un texte au tableau.
Il ne manque pas d'application
Et à l'instar de trois autres établissements dans le gouvernorat de l'Ariana, l'école primaire «Ennour» s'est mise, dès le début de cette année, à l'heure de l'école inclusive, faisant le choix d'intégrer des enfants porteurs de handicaps dans les mêmes classes que leurs camarades normaux. Reportage.
Un peu moins d'une heure s'est écoulée depuis le début des cours, en ce jour de reprise quand, accompagnés par Mme la directrice, nous empruntons l'inévitable allée centrale de l'école, en direction des salles de classe.
La cour de récréation est déserte. Seuls quelques eucalyptus quadragénaires mais bien sveltes et le drapeau hissé en haut d'un cippe pyramidale montrent des signes de vie et frémissent sous les saccades d'un petit vent inconstant.
Droit devant nous, une consigne peinte directement sur le mur annonce, comme un présage, l'ambiance studieuse qui règne à l'intérieur de l'enceinte scolaire : «Soyez comme des abeilles».
Au loin déjà, des «moi-monsieur» et des «moi-anissati» fusent avec insistance des salles de classe comme de doux gazouillements, au milieu des voix magistrales de leurs tuteurs.
D'un pas décidé, on s'engouffre rapidement sous le préau qui nous abrite contre une pluie fine mais tenace d'une autre saison.
Mme Alya Jaziri, institutrice depuis 22 ans et aujourd'hui maîtresse d'application, n'a attendu personne pour entrer dans le vif du sujet.
A première vue, elle travaille dans un confort pédagogique exceptionnel. Le petit groupe qu'elle prend en charge comprend seize enfants, huit fillettes et autant de garçons. Elle opère avec eux dans une salle spacieuse, bien éclairée et haute en couleur. Elle a prévu au menu de cette matinée un cours d'arabe, décliné en trois phases et trois activités intégrées : une bouchée de communication orale pour aiguiser l'appétit de ses petits, de la lecture en guise de plat de résistance et une portion de communication écrite, au dessert.
Une icône peinte faite maison aura servi à animer l'acte initial du cours. Personne n'a été privé d'entrée et on entame, pour l'heure, la seconde phase de l'activité.
Quatre phrases segmentées en unités minimales, façon pédagogie distributionnelle, sont alignées, telles des guirlandes, au tableau noir et proposées à des enfants qui font quasiment leur baptême du déchiffrage.
Tout au long des deux premiers trimestres, les enfants se sont familiarisés à la méthode globale de lecture qui consiste à appréhender des mots composés et non des lettres isolées, comme dans les méthodes d'antan.
Et c'est seulement à cette période de l'année que leurs langues se délient et qu'ils se frottent à une lecture autonome de petits corpus textuels.
Ont-ils eu le temps d'intérioriser ce cheminement implicite entre le tout et la partie ?
En tout état de cause, cette heure de vérité pour les élèves, les instituteurs et les parents ne manque ni de suspense ni de magie.
Pour l'instant, c'est le petit Farès, logé à la première table dans la rangée du milieu, qui défile le premier au tableau. Il pointe les mots à l'aide de sa petite règle plate et relève haut la main le défi.
Au moindre bégaiement, la maîtresse le renvoie à l'abécédaire syllabique suspendu tout près.
A l'applaudimètre, sa cote grimpe sensiblement parmi ses petits camarades. C'est la coutume ici.
Et pourtant, Farès n'est pas tout à fait un élève comme les autres. Il est porteur d'un léger handicap mental, dit-on, et présente des signes évidents d'hyperactivité.
«Il a la bougeotte et a tendance à en faire à sa tête, s'accommodant mal des règles de vie commune en classe», confirme sa maîtresse.
«Mais rien de méchant, et Farès n'est ni agressif ni violent. Un peu d'attention et de la patience suffisent à le calmer. D'ailleurs, je lui donne souvent l'occasion d'évacuer son énergie débordante, en l'occupant à quelque chose», livre-t-elle sur le ton de la compassion.
Profitant de ce bref moment de confidences, Farès, de deux ans plus âgé que la plupart de ses camarades non porteurs de handicaps, quitte sa chaise et son pupitre flambant neufs, s'empare de la brosse éponge, la meut en la contemplant comme une voiture-jouet. Et en bruiteur doué, il imite les appels d'un gyrophare de police !
La maîtresse le rappelle à l'ordre et l'enfant s'exécute aussitôt.
«Il ne faut pas s'y tromper, Farès est de l'avis de tous doué pour les études et particulièrement pour les mathématiques, c'est vrai qu'il se refuse parfois à s'adonner à la construction écrite de mots, mais le psychologue, l'orthophoniste et nous tous à l'école sommes convaincus qu'il y arrivera».
«D'ailleurs, ses efforts lui ont valu un satisfecit en éveil scientifique et un encouragement général, lors du second trimestre», enchaîne Mme Jaziri.
Eveillé mais débordant d'activité, Farès semble en tout cas doué du don d'ubiquité et n'en rate pas une en classe.
Lors de l'activité de communication écrite où il fallait répondre par vrai ou faux à une question de compréhension, une petite fille «normale», mais peu sûre de sa réponse, n'a pas trouvé mieux que de brandir son ardoise, tantôt à l'endroit, tantôt à l'envers. Auparavant, elle avait, non sans malice, écrit «faux» sur une face de son ardoise et «vrai» sur l'autre! Farès, toujours prompt à trôner sur l'estrade, débusque et dénonce ce petit péché mignon de sa camarade. Rires et applaudissements dans la salle.
En classe, cet enfant attachant s'assied à côté de la petite Aziza, non porteuse de handicap et la plus douée et la plus performante, selon sa maîtresse. Interrogée sur ses impressions à propos de son voisin, elle commence par jeter un regard innocent à sa maîtresse, comme pour scruter son for intérieur.
«Farès est un garçon bien et un bon élève. Il rivalise avec moi mais en calcul, je termine toujours avant lui», lâche-t-elle spontanément.
Son camarade Haythem est un autre cas d'enfant porteur de handicap mais intégré dans une classe «normale».
Une petite intervention chirurgicale à la naissance entame les facultés de son appareil phonatoire. D'intenses séances de rééducation orthophonique ont cependant amélioré son élocution et tous les espoirs sont permis.
«J'aime beaucoup les études et je veux devenir médecin d'enfants plus tard», confie-t-il. Sa maîtresse explique que Haythem assiste à tous les cours mais pour se perfectionner, il prend des cours de rattrapage avec «Anissati» Amel, en dehors de l'école.
«Bien que son père ait rechigné au début de l'année à admettre que son fils souffrait d'un léger handicap, force est de constater que Haythem a des petits problèmes d'apprentissage. En mathématiques, ses capacités d'abstraire sont relativement limitées». «Pour compter en addition par exemple, il a la manie de tracer des traits pour s'y retrouver. Même pour compter des pièces de monnaie, il s'y prend de la même manière. C'est pour cela que pour ne pas le diminuer au tableau, je mets à sa disposition des paillettes», assure Mme Jaziri.
Interrogée sur la qualité du vivre-ensemble des enfants porteurs de handicaps avec leurs camarades «normaux», la maîtresse est catégorique : «Les enfants s'aiment, apprennent facilement à se côtoyer et mettent tout en partage. Souvent, malheureusement, le problème vient du regard de certains adultes. Comme quoi, n'est pas toujours handicapé celui qu'on croit»,égrène-t-elle avec forte conviction.
Prochain article :
N'est pas handicapé celui qu'on croit
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