La Presse (Tunis)

Tunisie: Intégration scolaire des enfants porteurs de handicaps : n'est pas handicapé celui qu'on croit

Mongi Gharbi

1 Mai 2004


L'heure est à présent à la pause. Tous les enfants se ruent au fond de la classe et s'agglutinent autour d'une table. Là, ils récupèrent des coupe-faim et des gourmandises. Par petits binômes, ils se font goûter leurs précieux mets. Le troc se fait dans l'amitié. En général, c'est du salé contre du sucré ou le contraire.

Mme Jaziri en profite pour souffler un peu avant de livrer ses espoirs et ses appréhensions.

«C'est la première année que je prends en charge une classe intégrante de ce genre. J'ai bien été sensibilisée aux problèmes spécifiques d'encadrement une semaine avant la rentrée. On m'a également convoquée pour une session de formation de trois jours en février au Crefoc de Radès.

Mais dans ce domaine, les choses sont plus faciles à dire qu'à faire. Surtout que l'expérience démarre pour la première fois», confie-t-elle, avant de reprendre : «Certes, la pédagogie différenciée et l'approche par compétence de base pour laquelle j'ai été formée m'aident à cibler les apprentissages selon le rythme de chacun. Si bien que pour les élèves en difficulté, la période d'évaluation et de remédiation est une occasion de rattraper le temps perdu et de combler les lacunes. Mais je crois qu'au-dessus de tout, il faut du coeur, de la passion et de l'engagement pour s'acquitter correctement de cette noble tâche».

Quoi qu'il en soit, Mme Jaziri est bien contente d'avoir trois élèves porteurs d'un même type de handicap ou presque. «C'est une chance pour moi car je ne sais comment je m'y serais prise si je devais gérer des déficients auditifs, des visuels, des mentaux mêlés à des normaux avec des potentiels d'assimilation différents».

En se projetant dans l'avenir, elle s'inquiète un peu du sort qui sera réservé à «ses» élèves auxquels elle est naturellement attachée, plus que tout.

«Probablement, je referai la même expérience l'an prochain avec une autre classe inclusive de 1ère A du degré initial de l'enseignement de base».

«Qui assurera leur prise en charge en 2e année, s'interroge-t-elle? Le collègue qui me remplacera sera-t-il outillé pour accéder à leur monde?»

Mme Souad Ayari, la directrice, qui nous a rejoint au moment de la pause, écoute attentivement les propos de ses collègues et acquiesce.

Elle aussi est à peu près dans le même état d'esprit et se soucie de la manière dont sera capitalisée l'expérience des ressources humaines, au sein de ce programme pionnier d'école inclusive.

«Je dirige cette école depuis trois ans. J'y ai enseigné une dizaine d'années avant d'être chargée de la direction. L'an prochain, je pourrais être affectée dans une autre école non intégrante. Celui ou celle qui me remplacera n'aura pas forcément une expérience en matière d'apprentissages inclusifs».

C'est bien dommage au fond de ne pas pouvoir accompagner cette expérience originale jusqu'au bout, semble-t-elle penser en sourdine.

Surtout qu'à l'instar de ses autres collègues, elle aura investi du temps et de la patience dans cette affaire. Et Mme Ayari s'est même mise à collecter de la documentation sur la question, en Tunisie et à l'étranger. Elle ne croit pas si bien dire tant il est évident que le cumul de pratiques pédagogiques et, partant, la réussite de l'option d'une école inclusive passent forcément par la sédentarisation des instituteurs et des administratifs souhaitant aller au bout de l'aventure.

Il suffirait par exemple d'instituer en leur faveur un système de bonification de score, lors des opérations de mutation. Interrogée sur l'état d'esprit des parents d'élèves au moment des inscriptions, Mme Ayari fait immédiatement état de fortes résistances : «Au début de l'année, des malentendus ont effectivement fait surface. Beaucoup de parents d'enfants non porteurs de handicaps ont rechigné à inscrire leur progéniture dans des classes intégrantes, les considérant à tort comme des classes rouges. De leur côté, les parents d'enfants porteurs de handicaps se cachaient un peu et venaient dans mon bureau quand les autres auront quitté. Ils avaient sans doute honte».

«J'ai dû m'employer à vaincre ces barrières. Et les enfants s'étant parfaitement adaptés, il ne restait plus qu'à intégrer les parents en quelque sorte», se souvient-elle.

Trisomie et autisme

Dans la salle de cours mitoyenne, Mme Monia Sohlobji fait face à des problèmes pédagogiques autrement plus complexes au sein d'une classe spécialisée. Dans son petit groupe de 13 élèves, elle compte en effet trois enfants atteints de trisomie 21 (des mongoliens), trois autistes et des apprenants souffrant de débilité mentale souvent profonde.

Tous les jours, elle prend son courage à deux mains et recommence la mise.

«C'est dur, très dur et je passe le plus clair de mon temps à leur apprendre des savoir-être plutôt que des savoirs. Bien se tenir, se saisir correctement d'un stylo ou coucher une esquisse de lettre ressemble à de l'exploit au quotidien ici».

«Hormis un seul cas que je juge intégrable dès l'an prochain, je m'attelle à assurer aux autres un niveau minimum de socialisation».

«Leurs âges réels varient entre 7 et 15 ans, mais l'âge mental du plus mature parmi eux ne dépasse pas sept ans ! Concrètement, la plupart ne font pas le lien entre un signifiant et un signifié, se situent mal dans la temporalité et manquent des repères fondamentaux. Alors, j'essaie tout ce que je peux pour inventer des solutions pédagogiques et leur inculquer quelque chose».

«Certains ont des dons exceptionnels de mémorisation, d'autres ont la mémoire visuelle très développée. Il faut bien les observer avant de détecter ces forces enfouies en eux».

Joignant le geste à la parole, elle fait signe à Kaïs, un autiste de 15 ans, de venir au tableau. «Tu veux bien me chanter une chanson», demande la maîtresse gentiment ? Kaïs ne bronche pas, comme prisonnier au milieu d'une bulle de silence.

Ce n'est que lorsque Mme Sohlobji se met à balancer de son corps que le petit Kaïs se met à fredonner l'éternelle berceuse «Frère Jacques». «Vous voyez, avec les autistes qui baignent dans une espèce de silence radio permanent, il faut, pour communiquer, déchiffrer leur code». «Je suis tellement passionnée par leur monde que j'ai adopté une fille autiste qui vit avec mes enfants. Sinda a aujourd'hui 13 ans», confie cette femme courageuse et passionnée pour qui les ressources du coeur sont autrement plus essentielles qu'un vulgaire quotient intellectuel.

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