La Tribune (Algiers)

Algérie: Les administrations publiques regorgent d'exemples de hogra, de mépris et d'humiliation : un droit élémentaire qui devient faveur particulière

Lyes Malki

6 Mai 2004


L'incident raconté ci-dessous s'est produit dans une commune d'une wilaya de l'intérieur du pays. «Alors qu'il attendait son tour avant de passer au bureau du président de l'APC, dans une journée réservée à l'écoute des doléances des citoyens, un jeune homme de 32 ans, dans un moment de crise, s'est tailladé la partie supérieure du corps à l'aide d'une lame de rasoir qu'il avait sortie de sa poche.

Evacué par les services de la Protection civile à l'hôpital, la personne en question souffrirait de blessures dont l'état de gravité ne serait pas encore défini.» Ce fait, rapporté par la presse dans une colonne réservée aux faits divers, peut paraître banal. Pourtant, cette tentative de suicide est lourde de signification, en ce sens qu'elle traduit une réaction, bien qu'excessive, à un sentiment d'injustice ressenti et subi par le jeune homme. Largement éprouvé et enduré par beaucoup de citoyens, ce sentiment trouve dans le dialectal algérien une expression qui n'a pas d'équivalent en arabe littéraire, dit-on, et est intraduisible en français. Il s'agit de la «hogra» qui exprime, en algérien, tout à la fois «un sentiment de mépris, d'humiliation, d'injustice et d'abus de pouvoir». Le quotidien des citoyens regorge d'exemples de personnes qui souffrent de la hogra à longueur de journées.

Le plus souvent, c'est au sein même des administrations censées assurer des prestations publiques que les citoyens sont confrontés à de telles pratiques. Parmi les plus fréquentées d'entre elles, l'administration communale des APC où le grand afflux des «administrés» sur les guichets et autres services ouvre la voie à tous les abus de pouvoir et à toutes les humiliations des plus humbles par les plus puissants. C'est justement «parce qu'il se considère, à tort ou à raison, fort et puissant par la fonction qu'il occupe, qu'un agent affecté à un poste impose son diktat et empêche un simple citoyen de résoudre son problème auprès des responsables de la commune», estime Hakim, un père de famille qui a trouvé toutes les peines du monde à arriver jusqu'au bureau du maire et lui exposer son problème de logement. Il se souvient effectivement des longues journées où il a dû attendre des heures entières devant l'entrée de l'APC sans qu'on lui autorise à franchir le seuil de la porte. «L'humiliation a commencé déjà avec l'agent de sécurité qui se permettait de vérifier mon dossier administratif, alors que son travail se limite à assurer la sécurité des lieux», raconte Hakim non sans indignation à l'idée de se voir contraint de repasser par le même parcours du combattant où il aura, encore une fois avant de pouvoir parler au maire, à s'expliquer et à exhumer toutes les pièces administratives devant le même agent de sécurité. Pour beaucoup de citoyens, les mairies regorgent d'employés qui «profitent de leur force ou supériorité pour imposer leur bon vouloir ou faire ce qu'ils veulent».

Malika est une jeune diplômée fraîchement sortie de l'université. N'ayant pas trouvé un emploi dans une société, même en tant que vacataire, elle a décidé de se rabattre sur les formules de pré-emploi proposées par l'APC. Mal lui en a pris car la hogra qu'elle a subie de la part de certains fonctionnaires lui a fait endurer toutes les misères possibles : «Ce pré-emploi que je considère comme un droit des plus élémentaires est devenu une faveur particulière, étant donné qu'il fallait se soumettre au bon vouloir des responsables», avoue-t-elle. Assimilant l'ensemble des entraves bureaucratiques qu'elle devait confronter à un véritable «terrorisme administratif», Malika ne voulait surtout pas faire intervenir ses «connaissances» pour aboutir à son but : «J'ai décidé de me battre contre ces personnes qui se valorisent grâce au pouvoir qu'elles détiennent et se sentent plus fortes en humiliant les plus faibles. Si j'avais accepté ce fait accompli, cela aurait été un consentement de ma part et une abdication face à la hogra», précise-t-elle.

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Le comble est que même le maire et ses adjoints, pourtant élus par la population, «sont au fait de tout ce qui se passe dans l'APC et ne font rien pour mettre un terme à l'arrogance de certains fonctionnaires. Ils font, ainsi, de la hogra un moyen de se décharger des préoccupations des citoyens, tant que ces derniers n'arrivent pas à les approcher». Faut-il rappeler que le déclenchement des émeutes des dernières années dans certaines villes du pays est l'expression parfaite de ce que subissent les populations comme forme de hogra. La destruction d'édifices publics et des symboles de l'Etat (les sièges des APC notamment) prouve, si besoin est, que l'exaspération sociale, la misère et l'absence de perspectives chez les citoyens résultent, entre autres facteurs, du phénomène de la hogra. Un phénomène que l'Etat ne saurait combattre sans une réelle volonté politique mettant l'intérêt commun des citoyens au-delà de toute autre chose.

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