Mbagnick Ngom
6 Mai 2004
interview
Le théâtre sénégalais va mal. Le constat semble unanime chez les professionnels du secteur de la création artistique. Pourtant le talent, soulignent-ils, existe.
Seulement, la plupart de ces passionnés du quatrième art revoient leurs ambitions à la baisse dès qu'il s'agit d'aller à la rencontre de leurs collègues de la scène internationale. Pour l'artiste Youssou Mbargane Mbaye, invité d'honneur de la deuxième édition du Festival du théâtre et du rire, les artistes du pays gagneraient à s'exprimer en français pour faire accepter leurs produits sur le marché extérieur.
On a beaucoup parlé de "Renaissance culturelle pour la ville de Kaolack" avec l'édition 2004 du Fest'rire. Pensez-vous qu'un tel événement peut être déterminant pour ce projet ?
Ce festival va absolument participer à la renaissance culturelle du Saloum. Je me souviens que Kaolack avait un passé culturel très riche avec les Mor Sadio Niang (ancien directeur du Centre culturel de la région) Tamsir Ndiaye, Cheikh Mbacké Fall, etc. Kaolack a vu évoluer beaucoup de gens talentueux, des artistes hors pair qui avaient marqué leur époque. En un moment donné, on a senti avec le départ de Cheikh Omar Gaye, qui fut président de l'Union régionale du théâtre populaire de Kaolack, qu'il y avait une léthargie. Aujourd'hui, je pense que le Festival du théâtre et du rire de Kaolack (Fest'rire) peut provoquer le déclic qu'il faut pour permettre au quatrième art de retrouver son lustre d'antan. Pour ce faire, il faudrait compter sur l'appui des autorités municipales et régionales mais également de tous les citoyens de la région de Kaolack. De pareilles initiatives méritent d'être épaulées parce que les retombées sont multiples et multiformes. Un tel festival draine beaucoup de monde. Et ces visiteurs qui envahissent la ville permettent un brassage culturel extraordinaire. A cela, il faut ajouter les retombées économiques notamment dans le domaine du tourisme.
Quelle appréciation faites-vous du théâtre sénégalais aujourd'hui ?
A l'échelle nationale, j'ai l'habitude de dire qu'en un moment donné c'est le téléfilm qui avait tué le théâtre sénégalais. Les acteurs étaient plus ou moins dispersés et chacun y allait de sa partition. Chacun voulait faire son téléfilm à la télévision. Les gens avaient, petit à petit, perdu l'habitude d'aller voir une pièce de théâtre sur scène. Ma conviction est que le théâtre, c'est d'abord sur le plancher. Par exemple, si vous vous aventurez à mettre le meilleur téléfilm sur scène, vous risquez de servir un navet. Au plan national, il y a eu un grand problème relatif à la bonne marche des troupes. Aucun groupe n'a été épargné, y compris ceux professionnels. Les groupes n'avaient pas de moyens et la production devenait rare. Les dramaturges étaient plus ou moins en panne d'inspiration. Ils s'étaient tus parce qu'ils n'avaient plus le courage d'écrire. Pour eux, en fin de compte, la pièce ne serait pas suivie comme il faut. Et le public ne répondrait pas. Aujourd'hui, avec la nouvelle mission du ministère de la Culture et du patrimoine historique classé, on peut par le théâtre professionnel mais aussi le théâtre populaire, amener le théâtre sénégalais dans son ensemble à renaître de ses cendres.
On a vu des séries africaines connaître un succès fou. A votre avis, qu'est-ce qui empêche le théâtre sénégalais de s'imposer réellement ?
Cette situation est regrettable si on sait que le Sénégal avait le meilleur théâtre en Afrique pour la bonne et simple raison que Sorano a toujours remporté les grandes compétitions à ce niveau. Le Cercle de la jeunesse de Louga ainsi que le Ngalam de Louga se sont toujours distingués. Il en est de même de la troupe Daraay Kocc, et j'en passe. Il est arrivé un moment où ceux qui faisaient du théâtre de salle, avaient vite déchanté parce qu'ils ne vivaient pas de leur art, contrairement aux autres pays où les professionnels ont su très tôt exploiter des créneaux étrangers à l'image des Bobodioufs. Certains acteurs avaient par exemple bénéficié de l'appui de Canal France international. (...) Aujourd'hui, si les artistes sénégalais bénéficient d'un appui audiovisuel et étatique conséquent, ils feront mieux que les Burkinabé ou les Ivoiriens.
Les échanges entre artistes du Fest'rire ont bien mis l'accent sur la question de la formation des comédiens. Ne pensez-vous pas que la langue constitue un handicap pour les pièces sénégalaises, généralement produites en wolof ?
La langue demeure certes un handicap de taille mais celui-ci n'est pas insurmontable. Il faut souligner au passage qu'il y a des artistes qui se débrouillent bien avec la langue de Molière. Et j'en veux pour preuve les dernières productions de la télévision nationale qui ont été faites en français. Cela m'amène à reparler des téléfilms qui ne visaient que le public local. Et par conséquent, ils étaient réalisés en langues nationales notamment le wolof. Mais si nous voulons, sur le plan international être reconnus, il nous faut utiliser une langue autre que le wolof. Et j'estime qu'il nous faut utiliser le français comme moyen d'expression. Aujourd'hui, il nous faut des actions concertées pour enclencher une nouvelle dynamique. Le ministère de la Culture s'y attèle déjà. Et on voit que aussi bien l'Association des acteurs culturels, le théâtre populaire que les hommes de théâtre, eux-mêmes qui sont conscients de ce problème, se mobilisent pour remédier à la situation. Les gens savent qu'on ne peut pas continuer à utiliser le wolof et avoir une porte de sortie à l'étranger pour rendre nos produits compétitifs.
Le nom de Youssou Mbargane Mbaye est aussi lié à la Fédération sénégalaise de musique et de théâtre populaire... Comment se porte ce genre théâtral ?
Le théâtre populaire marche au niveau des régions parce qu'en fait avec tout ce qui se passe comme compétitions, festivals, et autres rencontres folkloriques les gens s'appuient sur le théâtre populaire. Le grand problème est que ce théâtre ne marche pas au niveau national. Les blocages sont d'abord d'ordre structurel. Pour ce qui est de la Fédération j'avoue que nous avons cherché en vain à avoir un siège à Dakar, des bureaux pour pouvoir travailler. Il nous faut avoir un pied à terre. Un endroit où l'on peut réfléchir et se concerter pour faire marcher la Fédération. Aussi, pour qu'une telle structure marche, il faut des moyens. La Fédération doit être dotée de subventions de l'Etat sénégalais et des autres organismes. (...) Aujourd'hui, on reçoit quand bien même de bons signaux avec ces professionnels qui nous parlent de réactualisation, de refondation même du théâtre populaire pour lui faire jouer pleinement son rôle.
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2004 Wal Fadjri. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.