Le Pays (Ouagadougou)

Burkina Faso: La francisation des gentilés : un chercneur émet de "sérieuses réserves"

Gérard Kédrébéogo, Ph.D.

12 Mai 2004


analyse

"La francisation des gentilés : renforcement d'une identité culturelle nationale ou aggravation d'une aliénation ?" C'est sous ce titre que Gérard Kédrébéogo, chercheur linguiste au CNRST réagit au travail que vient de réaliser une commission sur les gentilés au Burkina. M. Kédrébéogo n'approuve ni la démarche, ni les résultats obtenus.

Dans la rubrique "Une lettre pour Laye" de l'Observateur Paalga n°6133 du vendredi 30 avril au dimanche 02 mai 2004, Passek Taale a écrit à propos des nouveaux gentilés qu'ils auraient reçus "l'onction des sommités intellectuelles de l'Université de Ouagadougou et du Centre national de la recherche scientifique et technologique (CNRST)" (p. 4).

Etant chercheur à l'Institut des Sciences des Sociétés (INSS), l'un des 4 instituts spécialisés du CNRST, je serais donc cette "sommité intellectuelle" du CNRST. J'ai effectivement pris part à la réunion de validation des dits gentilés, mais j'étais le seul à avoir désapprouvé la francisation des gentilés burkinabè. Dans la discussion pour savoir quel suffixe français conviendrait à tel ou tel toponyme, j'ai notamment dit ceci: "quel que soit le suffixe français que l'on accole aux toponymes autochtones, on aboutit toujours à des monstruosités". D'une part, je trouve que nos noms (toponymes et les patronymes) sont déjà suffisamment "gâtés" pour qu'on en rajoute et, d'autre part, je ne vois pas en quoi cette francisation peut contribuer au renforcement d'une culture et d'une identité nationales.

Mon intention ici n'est pas de jeter la pierre à qui que ce soit ou de dévaloriser le travail d'un collègue qui a fourni un gros effort pour collecter et analyser les toponymes. On peut, tout au plus, regretter qu'il n'y ait pas une plus grande collaboration inter-institutionnelle. Une telle collaboration aurait sans doute permis au collègue de l'Université de faire économie du gros travail de terrain et d'exploiter les quelques 12 000 toponymes déjà collectés et disponibles au CNRST/INSS depuis 1982. A l'Université comme au CNRST, on travaille pour la même cause!

Personnellement, j'émets de sérieuses réserves sur ces nouveaux gentilés qui ont été créés de toutes pièces au détriment de l'existant et cela pour deux raisons essentielles: 1. La francisation de nos gentilés ne contribue pas au renforcement de notre identité culturelle. Au contraire, elle conforte l'emprise d'une culture étrangère.

2. Si un besoin d'harmonisation des gentilés s'impose, celle-ci peut et doit normalement et logiquement s'opérer sur la base de nos langues nationales.

1. En quoi la francisation des gentilés est-il un renforcement de notre identité culturelle?

Nommer est le propre de l'être humain. Chaque communauté humaine se donne un nom (antonyme) et en donne aux autres (hétéronyme). Elle donne un nom à sa manière d'être (sa culture), à son territoire, aux lieux habités (toponymes) et les hommes qui y habitent (gentilés). Elle a aussi sa façon de désigner les lieux occupés par d'autres communautés, à condition qu'elle les connaisse. On ne nomme que ce que l'on connaît et s'il y a un besoin et un intérêt à nommer.

En ce qui concerne particulièrement les gentilés, le procédé de leur formation est pratiquement universel: en règle générale, on accole au toponyme un suffixe (singulier ou pluriel) pour indiquer l'origine d'une personne:

Toponyme Gentilé Singulier Pluriel Berlin Berliner Berliners Koedgo (Koudougou) Koedg-neda Koedg rãmba Kugp™™la (Koupéla) Kugp™™l-neda Kugp™™l dmma New York New Yorker New Yorkers Paris Parisien/ienne Parisiens/iennes Roma Romano/na Romanos/nas Spandau Spandauer Spandauers

En plus du nombre, certaines langues comme le français et les langues romanes y font la distinction du genre: Parisien/Parisienne; Romano/Romana.

Les exemples que donne Passek Taalé, à savoir: - Reginaborgiens pour les habitants de Bourg-la-Reine, - Castelroussins pour ceux de Châteauroux, - Biarrots pour ceux de Biarritz, etc.

montrent qu'il y a des exemptions à la règle de formation des gentilés. Cependant, des gentilés tels que Reginaborgien, Castelroussin ou Biarrot obéissent toujours à une logique qui est propre à la langue du terroir. Dans Reginaborgien et Castelroussin, par exemple, on retrouve regina et castellum qui ont dérivé respectivement reine et château. Dans nos langues nationales, les exceptions à la règle de formation des gentilés sont plutôt rares, voire inexistantes. On suffixe toujours au toponyme un morphème dépendant ou indépendant qui a généralement le sens de "homme, quelqu'un ou propriétaire" (-u, -ti, -tu, -kaw, -yua, -neda, -n™naa, -yaaba, - rãmba).

Voici quelques exemples de formation de gentilé dans nos langues nationales, à savoir le c™sa (komono) le gulmancema, le kasöm, le moore et le samoma (kalemse).

Toponyme Gentilé Singulier Pluriel Maanaga (Mangodara) Maanaga n™naa Maanaga n™p™ akpaga (Diapaga) akpaga yua akpaga yaaba Po Puu Pu Kugp™™la Kugp™™l-neda Kugp™™l dömma Koedgo Koedg-neda Koedg rãmba Cöbl (Tiébélé) Cöblu Cibl Nawuri (Nahouri) Nawuru/nawurtu nawur ou nawurtiina Logre (Loroni) Logrenti Logrentena ou Logrenna

Les gentilés comme les toponymes étant des matériaux linguistiques, il va sans dire que leur formation procède d'une logique et d'une cohérence propres à la langue du terroir. En accolant donc des suffixes français à des toponymes formés dans nos langues nationales, on ne peut aboutir qu'à des curiosités, voire à des choses qui ne sont pas loin de l'injure.

Supposons qu'on interpelle les gens de Po (Nahouri) par le gentilé Polais. Il y a non seulement le risque qu'ils n'y comprennent rien, mais qu'ils en soient un peu vexés parce que Polais peut prendre une autre signification en kasöm. En effet, Polais peut être réinterprété et compris comme [puul™] ou [pul?], ce qui veut dire "l'homme de Po cotise" ou "les gens de Po cotisent". Avec les règles appliquées pour la construction des gentilés, logiquement les gens de Dano deviendraient des Danois et des Danoises!

Dans nos cultures, il est important, me semble-t-il, de bien nommer parce que le nom qui sert à identifier est également porteur d'un message particulier. N'arrive-t-il pas qu'on se vexe parce qu'on a "gâté" son nom en l'écorçant même involontairement? Dans ce sens, il me semble important que les gentilés tout comme les toponymes et les patronymes ne soient pas altérés.

Parce qu'ils sont porteurs d'un sens, les patronymes, les toponymes et les gentilés participent à l'enracinement d'une identité culturelle. On sait que le patronyme représente quelque chose de fondamental pour celui qui le porte et que le prénom est parfois un programme de vie. On sait aussi que les toponymes constituent une source inestimable pour la reconstitution et l'écriture de l'histoire locale et, en particulier, l'histoire du peuplement. Ils peuvent, par exemple, nous renseigner sur le/les fondateurs, les circonstances de la fondation, tout comme ils peuvent nous renseigner sur ce qu'étaient l'environnement (faune, flore, orographie, nature du sol, etc.) ou les activités socio-économiques dans le passé. En tant que matériaux linguistiques figés, les toponymes peuvent aussi nous fournir des renseignements utiles sur l'évolution de nos langues. Quelle valeur donc peuvent avoir des toponymes, des gentilés ou des patronymes qui ont perdu leur signification originelle ou qui, par altération, en ont pris une autre?

On a du mal à imaginer en quoi la francisation de nos gentilés peut contribuer au renforcement d'une identité culturelle nationale. On ne voit pas non plus à quel besoin réel correspondent ces nouveaux gentilés. Cela peut-il rendre service aux 90% des Burkinabè qui ne comprennent pas le français? Si cela n'est pas le cas, pourquoi alors, au risque de se ridiculiser, créer de toutes pièces des gentilés moins adaptés que ceux qu'ils possèdent déjà de façon naturelle?

Faut-il croire que nos gentilés ne sont pas assez bons et qu'il leur faut une coloration artificielle et exotique pour être plus convenables à la presse, à l'administration et aux hommes politiques? La vraie question qui nous préoccupe est de savoir si la francisation de nos gentilés est un signe de la bonne santé de notre culture.

Certes, il existe des gentilés francisés qui sont déjà plus ou moins consacrés par l'usage dans certains milieux. Il s'agit toujours des gens de la ville ayant un certain niveau d'instruction scolaire: Bobolais, Ouagalais/Ouagavillois, Dakarois, Abidjanais, etc. Ces créations n'ont rien d'étonnant quand on sait que le français est essentiellement parlé en ville et que la ville est plus exposée à l'influence d'une certaine culture française.

2. Rester soi-même et parer au plus urgent

Pour le renforcement et la consolidation d'une identité nationale, le plus important et le plus urgent, à notre avis, serait la réhabilitation des toponymes et surtout des patronymes dont la transcription qui est très souvent frelatée pose problèmes.

Dans une même famille, il n'est pas rare que le patronyme soit transcrit différemment, ce qui parfois complique les choses au niveau de l'administration. Voici quelques exemples où l'administration a consacré des noms altérés:

Nom administratif Autonyme Kédrébéogo, Kiendrebéogo, Kyendrebéogo, Tiendrebéogo au lieu de K?drbeoogo Konsèga, Konseiga " Kõnsaynga Moro Naba " Moog-Naaba Nanoro " Nannoogo Tinfangué " K?-n-fãage Yaméogo " Yãmbweoogo

Une transcription frelatée obscurcit le sens original des toponymes et des patronymes et donc aussi la mémoire historique et l'espoir de restituer un jour la vérité de l'histoire.

Accepter des toponymes, des gentilés ou des patronymes frelatés n'est pas, à mon sens, un bon signe de la vitalité culturelle d'un peuple. Dans le film Roots (Racines), Kunta Kinté n'est devenu esclave que le jour où, à son corps défendant et sous le fouet, il a fini par accepter de porter le nom Tobie que son maître lui imposait.

Faut-il harmoniser les gentilés pour les besoins de l'administration et autres? L'harmonisation ne s'accommodant pas avec les spécificités qui constituent aussi une richesse, on devrait harmoniser de façon que les gains soient nettement plus importants que les pertes.

L'harmonisation, si elle est nécessaire, serait moins désastreuse si elle puisait dans les ressources qu'offrent nos langues nationales. N'aurait-il pas été plus cohérent de rester dans la logique qui a prévalu dans le changement de Haute Volta en Burkina Faso et de Voltaïque en Burkinabè? N'aurait-il pas été plus simple de reprendre le suffixe -bè du fulfulde et de l'accoler aux toponymes? Les gentilés ainsi formés sont en quelque sorte "nationalisés" et, ainsi, ils restent plus attachants que les gentilés francisés où seule une minorité pourrait s'y reconnaître.

Voici quelques exemples d'illustration de gentilés "nationalisés":

Toponyme Gentilé "nationalisé" Gentilé "francisé" Begdo Begdobè ou bergobè Bergovien Békuy Békuybè Békuynois Bitou Bitoubè Bitovien Bobobè Bobobè Bobolais Boulgou Boulgoubè Bougovien Dalo Dalobè Dalovéen Dédougou Dedougoubè ou Deedubè Gorom Gorombè Goromien Kpéré Kpérébè Kpérélais Laye Laybè Layais Loumbila Loumbilabè ou Loumbilbè Loumbilais Nayala Nayalabè ou Nayalbè Nayalais Ouagadougou Wagadugbè Ouagalais Po Pobè Polais Sapone Saponebè Saponéen Sissili Sissilibè ou Sissilbè Sissilien Sourgou Sourgoubè Sourgovien Sourou Souroubè Sourovien Toma Tomabè Tomalais Toussiana Toussianabè Toussianais Zawara Danvobè ou Zawarbè Danvoréen

Le suffixe -bè qui a l'avantage de la régularité et de la neutralité du point de vue genre peut ainsi devenir un symbole national qui exprime notre volonté de vivre unis dans la diversité. En Allemagne, la lettre que l'on retrouve dans le mot Strae "rue" (parfois transcrit Strasse) est considérée comme un symbole national.

Il est possible de faire davantage et mieux en remplaçant systématiquement le ou français par son équivalent w à l'initiale des noms et par u dans les autres positions. Ainsi, on aura Wagadugu ou Wagadgu (Ouagadougou), Kudugu (Koudougou), Dedugu (Dédougou), Wédraogo (Ouédraogo), Wubr-T?nga (Oubritenga), etc.

Bien entendu, il ne s'agit nullement d'un repli sur soi, mais d'une revendication fondée sur le droit à l'exception culturelle pour chaque peuple et chaque pays. Comme la langue, la culture dont on parle si souvent n'est jamais figée. Elle évolue dans le temps, selon les besoins et s'enrichit au contact des autres cultures. S'enrichir suppose qu'elle subsiste et qu'elle conserve sa logique et son génie propres. "Sans culture, pas de développement" c'est dire que "développement sans fondement culturel n'est qu'aliénation".

Le Mahatma Gandhi disait à peu près ceci: il n'est pas bon de rester dans sa maison portes et fenêtres fermées, on risque d'y étouffer. Il faut plutôt ouvrir largement les portes et les fenêtres de sa maison pour que les vents de partout puissent y pénétrer et circuler librement. Cependant, il ne faut pas que ces vents vous emportent vous-même!

Ouagadougou le 10 mai 2004

Be the first to Write a Comment!

Plus de titres sur allAfrica.com

Copyright © 2004 Le Pays. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

AllAfrica - All the Time

SELECT
SELECT

Le top des actualités: Burkina Faso

Rubriques