Le Phare (Kinshasa)

Congo-Kinshasa: L'élection présidentielle de demain : le suffrage indirect sujet à caution

Jean N'saka (journaliste Indépendant)

14 Mai 2004


Kinshasa — Le peuple congolais et la vraie opposition qui ne croient qu'aux élections nuit et jour, misant sur elles comme planche de salut pour ce pays meurtri sans répit depuis des décennies, doivent être constamment sur le qui-vive. Le moindre relâchement de vigilance pourrait les replonger dans un calvaire de plusieurs années encore, plus cruel et plus fatal que celui d'hier et d'aujourd'hui.

Convaincus de leur échec irrémédiable et conscients de la misère et des souffrances qu'ils font endurer à leurs compatriotes, les animateurs de la transition savent qu'ils font aucune chance d'être investis de la confiance du peuple lorsque l'heure d'aller aux urnes aura sonné.

Presque tous sont les mêmes qui avaient fait la pluie et le beau temps et s'étaient rempli les poches et engraissés de la sueur du peuple, soit sous le régime de Mobutu, soit sous celui des Kabila Senior et Junior. Les uns et les autres ne s'étaient pas souciés du sort de ce même peuple qu'ils ont, au contraire, accablé de misère et de souffrances inouïes. Ils s'étaient précipitamment exilés à l'étranger, fuyant les foudres de l'AFDL. Ils sont rentrés à la faveur du dialogue des politiciens tenu en Afrique du Sud.

Ils n'ignorent pas qu'ils se retrouvent miraculeusement au pouvoir grâce à la Communauté Internationale. S'il dépendait du peuple, leur place serai t à la Maison centrale de force à Makala, où un exil perpétuel.

Aussi ont-ils intérêt à prolonger à souhait la transition comme naguère avec Mobutu, ou bien à truquer les élections à défaut d'empêcher leur organisation. Qui dit élections dit consultation populaire. Comment peuvent-ils songer à consulter le peuple, étant persuadés que celui-ci ne les porte pas dans, son coeur?

Depuis que la transition fonctionne, ses animateurs s'occupent plus d'autres choses que des points essentiels du programme tracé par les textes du dialogue pour conduire les Congolais aux élections. J'en citerai à titre de preuves d'incessantes mises en garde, remontrances et sommations du CIAT. La mise au frigidaire des questions relatives à la réunification de l'armée et de la police, à la mise en place de la territoriale, est révélatrice de leur détermination à contourner les élections, organiser dans le désordre et la confusion facilitant les fraudes en leur faveur.

Voilà pourquoi le peuple et la vraie Opposition doivent se tenir toujours sur leurs gardes pour s'épargner des surprises très fâcheuses que les larrons de la transition sont capables de leur réserver. Bien que disposée à nous aider à rétablir la démocratie dans notre pays, la Communauté Internationale ne peut pas faire notre bonheur à notre place.

Tout comme Dieu n'admet pas les hommes au ciel malgré eux. Elle observe attentivement le peuple et la vraie Opposition dont les réactions aux machinations des fossoyeurs du pays servent de thermomètre pour apprécier le degré de leur prise de conscience.

UN DANGEREUX BALLON D'ESSAI D'OLIVIER KAMITATU

Il faut que se crée une sorte d'osmose entre l'ONU pour ses pressions, le peuple pour sa vigilance accrue, la vraie Opposition pour ses prises de position énergiques contre ceux qui s'affichent déjà hostiles aux élections démocratiques, libres et transparentes, afin qu'ils soient incapables de mettre à exécution leurs desseins diaboliques destinés à flouer l'opinion et à induire la Communauté Internationale en erreur. Les animateurs de la transition sont en train d'imaginer toutes sortes de manoeuvres déloyales visant l'organisation des élections selon leur goût, notamment l'élection présidentielle à défaut de truquer les législatives.

L'une de ces manoeuvres récemment dévoilée concerne le mode de l'élection présidentielle. C'est le Président de l'Assemblée nationale, Olivier Kamitatu, qui vient de monter au créneau et s'est donné en spectacle de façon inattendue. Il a déclaré dernièrement sur une station de radio que l'élection présidentielle devrait, selon lui, se faire au parlement. En d'autres termes, ce sont les députés et les sénateurs élus qui devront à leur tour procéder à l'élection du Président de la République. Un mode d'élection sujet à caution, dangereux, et inacceptable dans un pays où la corruption de la classe politique est quasi officialisée et élevée à la hauteur d'une institution.

En optant pour le suffrage indirect pour le cas du Président de la République, Olivier Kamitatu n'a pas parlé fortuitement. Il savait pertinemment pourquoi il préférait le suffrage indirect au suffrage direct. Nul n'ignore qu'ici chez nous en RDC, le parlement est plus facile à corrompre que le peuple. La corruption de 500 ou 700 individus siégeant au parlement nécessite quelques milliers de dollars, ce qui ne conte pas les yeux de la tête pour les nouveaux riches de ce pays.

D'ailleurs, les animateurs de la transition s'occupent plus de la thésaurisation des ressources qui leur permettront d'acheter aisément les consciences lors des élections que déblayage du terrain pour la restauration de la démocratie. Il faut voir comment ils gèrent la transition depuis qu'ils sont au pouvoir. Tous leurs problèmes, chamailleries et conflits ont comme soubassement « ARGENT ». Tous les secteurs de leurs départements tels que mines, transports et communications, énergie, pétrole, bref entreprises publiques, sont mis en coupe réglée et leur servent de vaches laitières.

Le processus même de transition est assombri de corruptions dès le départ. La signature de l'Accord partiel diviseur de l'Hôtel Cascades à Sun City était une affaire de gros sous. La villégiature Matadi pour l'élaboration d'une Constitution pour rire avait occasionné la sortie d'énormes sommes d'argent destinées à la corruption. La désignation du vice-président de la république pour l'opposition a été une combinaison assurée par la corruption.

Beaucoup de ministres et de parlementaires qui n'appartenaient à aucun camp des belligérants, doivent leur entrée au parlement et au gouvernement grâce à la corruption avec laquelle ils ont acheté leurs postes.

CREVER DEJA CE BALLON D'ESSAI

Avec la faune politique congolaise sincèrement vénale, pourrie jusqu'à la moelle des os, stipuler que l'élection présidentielle se fasse au parlement équivaut à charger un troupeau de loups de la garde de la bergerie. Il faut que cette élection au sommet de l'Etat s'accomplisse au suffrage direct, c'est-à-dire qu'elle doit être l'oeuvre et la responsabilité directe du peuple souverain comme aux Etats-Unis et en France par exemple.

Il est malvenu et absurde d'évoquer ce qui vient de se passer en Afrique du Sud. Mais il faudrait pousser jusqu'au bout cette logique de mimétisme puéril et se demander si la classe politique congolaise jouissait aussi des vertus semblables à celles des hommes et femmes politiques de ce pays-là. Les Sud-Africains gardent encore un arrière-goût amer de la corruption scandaleuse et des spectacles malsains auxquels les politiciens congolais se sont livrés chez eux sans pudeur aucune pendant le dialogue.

A cause de l'élection du Président Kasa-Vubu au suffrage indirect par le parlement, le Premier Ministre Lumumba révoqué s'était enhardi jusqu'à révoquer à son tour le Chef de l'Etat, avançant comme raison que n'eût été sa propre majorité parlementaire, l'autre n'aurait pas été élu Président au détriment de Jean Bolikango. Moyennant la corruption, on peut amener les parlementaires à élire n'importe qui plus offrant à la charge de Président de la République.

Il convient d'ores et déjà que le ballon d'essai lancé par le Président de l'Assemblée nationale Olivier Kamitatu soit combattu et crevé, sinon on risque d'être désagréablement surpris demain. Le Président de la République doit être élu au suffrage universel direct, cela lui donnera beaucoup plus de poids que d'être à la merci des parlementaires parce que sans eux il n'aurait pas accédé à la magistrature suprême.

Liens Pertinents

De toute façon, l'arrogance, l'entêtement et la mauvaise foi des animateurs de la transition sont tels que seule la Communauté Internationale peut les contraindre efficacement à renoncer à leurs projets machiavéliques. Ils se moquent éperdument du peuple et de la vraie opposition. Ne nous souvient-il pas de leurs combines à propos de la loi organique de la CEI qu'ils volaient s'approprier à titre de prélude au truquage des élections, de la territoriale dans laquelle chacun tenait à se tailler la part du lion ?

La vraie opposition et la presse libre et indépendante avaient beau crier gare. Mais il fallait que le CIAT entrât en danse pour voir ces régents de la transition se soumettre et dégager leurs griffes de la CEI. Sans ces pressions de l'extérieur, ils sont capables de précipiter le pays aux enfers, et les élections n'auront servi qu'à déshabiller saint Pierre pour habiller saint Paul.

Il faut désormais ouvrir l'oeil et le bon. L'élection présidentielle au parlement est un poison pour le peuple. Un mode de vote qui ne peut résister à la corruption dans un pays aux moeurs politiques pourries.

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