Makhary Mbaye Ucad
15 Mai 2004
La mort du prophète Seydouna Mouhammad (Psl) et les trente années qui s'en suivent sont déterminantes pour l'histoire de l'Islam. Elles ouvrent une période d'expansion et de conquête, mais surtout, avec la question de la succession, elles sont à l'origine de la profonde division du monde musulman, encore souvent vécue de manière combative.
Au Sénégal, où l'on vit un islam confrérique, la question successorale continue de soulever la polémique quand il s'agit d'assurer la transition marquant la disparition d'un calife et l'intronisation d'un autre. Dans cette perspective de réflexion, l'exemple de Serigne Ababacar Sy est édifiant à plusieurs égards, car son intronisation s'est passée sans enjeux. Dans la littérature coranique, il est deux fois mentionné le mot «khalifa». L'un se référant à Adam (sourate 2, verset 30), l'autre à David (sourate 38, verset 26). Le califat historique commence à la mort du prophète, lorsque Abu Bakr succéda à ce dernier à la tête de la communauté musulmane. L'événement a ouvert des scissions notoires parmi les musulmans. Le fait que l'apôtre n'ait désigné personne pour lui succéder précipite les adeptes dans une guerre de succession. Ibn Kathir (ci Al Kamilfi at. tarih, Bayrouth, 1967-p 218) précise qu'Abu Bakr présida la prière trois jours durant, avant la mort du prophète. Ce qui lui conférait l'autorité par délégation aux yeux des sunnites. Certains non satisfaits de cet argument proposent la "shura", la consultation pour le consensus ; d'autres faisant preuve de démocratie proposèrent qu'on choisisse un calife parmi les "ansar" de Médine. L'on ne savait plus s'il fallait trouver un chef pour la Umma ou un maire pour la ville de Médine.
Contrairement à la tradition mouhamédienne, El hadji Malick Sy, lui, avait prié pour que l'exercice du califat soit assuré par ses descendants pour des raisons de cohésion sociale. Le cas de Tivaouane constitue-t-il une première dans la mesure où la succession de père en fils était jusqu'ici inconnue des annales de la confrérie ? D'après la chaîne de transmission de l'héritage de Cheikh Ahmed Tijani, ni El Hadji Umar al Futiyu, ni Alpha Mayoro, ni Mouhammad Al Ghali, encore moins Cheikh le fondateur même de la voie n'a eu pour héritier son propre fils mais un de ses fidèles disciples. Revenant sur cette méthode d'El hadji Malick Sy, un de ses petit-fils Serigne Abdou Aziz Sy Junior, que n'aurait pas été la désignation de Serigne Ababacar Sy, chacun des "muqaddams" (dignitaires de la voie) exercerait isolément son propre califat. Cependant, certains chercheurs dont Ibrahima Marone et Christian Coulon ont soulevé dans leurs ouvrages respectifs, Le Tijanisme au Sénégal et le Marabout et le Prince, la problématique selon laquelle d'autres disciples tel Seydou Nourou Tall étaient pressentis au poste de commandeur de la tijaniyya après la disparition de Maodo.
Poursuivant sa thèse, Serigne Abdou Aziz Sy (Jr) nous raconte que Maodo, sentant sa mort prochaine, fit venir son disciple Serigne Moussa Niang à qui il remet une correspondance à l'attention de son fils aîné Sidy Ahmed Sy, contenant une proposition de califat. Ce dernier après avoir eu connaissance du contenu de la missive ne fait pas attendre sa réaction, mais écrit aussitôt au verso du papier, à l'adresse de son père Maodo : "Vous avez respecté la tradition (ada en wolof), mais vous savez bien que je n'assumerai jamais cette fonction du vivant de Serigne Ababacar Sy".
La confrérie mouride a connu des problèmes de cet ordre dès la mort de son fondateur en 1927. La désignation de Serigne Mamadou Moustapha Mbacké en effet suscita le mécontentement de son oncle Cheikh Anta qui fut, selon Coulon, le principal organisateur du mouridisme du vivant même d'Ahmadou Bamba. En tant qu'aîné des frères vivants d'Ahmadou Bamba, il estimait que le titre de khalif lui revenait de droit, selon la succession collatérale. La mort de Serigne Mamadou Moustapha en 1954 et la nomination de son frère Serigne Falilou comme khalif divisèrent de nouveau les mourides en deux camps. Le fils aîné de Serigne Cheikh Mbacké conteste en effet la décision du Conseil mouride (cf. C. Coulon op. cit. p 117) qui subit la pression des autorités aux yeux desquels ce dernier était suspect de sentiment anti-français et panarabes. Il manque son opposition à Serigne Falilou et s'abstient de participer à toutes les cérémonies présidées par son oncle. C'est la même situation qui se dessine actuellement à Tivaouane. Ainsi en s'éternisant, la crise née de la question successorale a de graves répercussions sur la voie publique sénégalaise. A la lumière de ce qui précède, l'on remarque que la désignation d'un khalife n'est pas une chose aisée. On ne désigne pas un khalife comme on désignerait un champion de lutte ou un cheval de courses. Hadj Malick Sy affirmait : «Il ne m'appartient pas de choisir. C'est un problème qui dépasserait largement mes prérogatives». «Effectivement d'autres que lui m'ont choisi, confirme Seydi Ababacar Sy, c'est une question de consensus où les esprits rachitiques n'ont pas de place». C'est dans cet ordre d'idée qu'il expliquait à ceux qui voyaient en lui une personne très jeune pour exercer la fonction califale : «Ne pensez pas que c'est par des liens consanguins ou collatéraux avec Maodo que je suis son khalife, même si j'étais un fils de Kagne (le premier habitant d'une forêt entre la ville de Thiès et Pout), j'hériterais de Maodo cette place».
En outre, l'évolution du califat fait intervenir surtout au Sénégal des implications même politiques. Dans ses relations épistolaires avec Maître Abdoulaye Wade, (cf. lettre ouverte à M. Abdoulaye Wade datant du 09 janvier 1994), Serigne Cheikh Ahmed Tijane Sy revient sur l'histoire du mot «khalife général» en ces termes : «Le mot «khalife général» n'étant qu'une expression coloniale m'a toujours rebuté... un peu comme marabout d'ailleurs, mots que j'ai toujours considéré comme une appellation berbère sinon barbare». Dans ses conférences magistrales, Serigne Cheikh Ahmed Tijane Sy ne cesse de rappeler sa position par rapport à la question califale ; une position qui obéit plus à la valeur d'un jugement qu'à la logique du jugement de valeur. Selon Serigne Cheikh Ahmed Tijane Sy, au Sénégal les colonisateurs n'ont jamais admis qu'un marabout fasse autre chose que de rester marabout, avec ce que cela comporte de caricaturisme et de farce. A la lumière de cette réflexion, pour mieux "hypnotiser" les chefs religieux, les cantonner dans le domaine restreint du maraboutisme, le colonisateur élabora toute une stratégie de bluff idéologique qui colle bien au vieux principe de "diviser pour régner". Prenant le contre courant de la thèse colonialiste, le guide spirituel nous dit : «La tijaniyya au Sénégal est composée de plusieurs foyers, bien que Tivaouane en est la capitale et chaque foyer a à sa tête un calife, renchérit-il. Vouloir faire d'une autorité, le calife général de la voie sans pour autant qu'il fasse l'unanimité, serait ignorer la nature des choses.
C'est pourquoi à l'endroit de Seydi Ababacar Sy, j'ai toujours préféré l'appellation Cheikh al Khalifa à celle de khalif général. En somme la personnalité mystique de Seydi Ababacar Sy, ses qualités éminentes que n'arrive pas à détailler notre plume font de lui un viatique pour le troisième millénaire. Sans lui la religion souffrirait du manque d'un guide rafraîchi».
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