Le Messager (Douala)

Cameroun: Olivier Nana Nzepa, expert en Tic: «Le Cameroun se pénalise»

Jean-Vincent Tchienehom

17 Mai 2004


interview

Chargé de cours à l'Université Yaoundé II et consultant à l'Institut supérieur de management public (Ismp), Olivier Nana Nzepa est expert en technologies de l'information et de la communication. Il a participé, en tant que coordonnateur général de la société civile africaine pour la Société de l'information, à Africa Télécom qui s'est déroulé du 03 au 08 mai dernier au Caire en Égypte. Pour Le Messager, il a accepté de lever un pan de voile sur ce forum, en ce qui concerne notamment le rôle de levier du développement que devraient jouer les infrastructures de télécommunication dans la société de l'information en Afrique. S'il annonce que l'élaboration de la stratégie du Cameroun en matière de Ntic est déjà bouclée, il est loin d'être satisfait du manque d'anticipation des pouvoirs publics dans un secteur ou les choses vont extrêmement vite.

Vous avez participé à Africa Telecom au Caire. Du forum et de l'exposition, qu'avez-vous retenu comme messages forts quant aux perspectives des télécommunications en Afrique ?

J'ai en effet participé à Africa Telecom 2004 à l'invitation du gouvernement égyptien, en ma qualité de coordonnateur général de la société civile africaine pour la Société de l'information, mais aussi dans le cadre du World Dialogue on Regulation for Network Economies (WDR), en qualité d'Expert WRD. Il s'agissait dans ce cadre de réfléchir sur les conditions de stimulation de l'investissement dans les infrastructures de télécommunications en Afrique et sur l'efficacité des agences de régulation des Télécommunications sur le continent. A partir d'une étude menée dans 7 pays africains, des experts ont pu démonter les barrières au développement des infrastructures de télécommunication, et évaluer l'efficacité et les performances des autorités de régulation. Il en ressort qu'il reste encore beaucoup à faire pour permettre aux différentes infrastructures de télécommunication de véritablement jouer leur rôle de levier de développement de la Société de l'information en Afrique.

Pour ce qui est des solutions technologiques africaines dont certaines ont été présentées dans le cadre du Vitual K4D (Virtual Knowledge for Development), de plus en plus de solutions simples et efficaces sont présentes. On peut mentionner la radio à énergie humaine de l'Afrique du Sud. Cette solution est parfaitement applicable aux postes de télévision et au matériel informatique.

Vous êtes un témoin privilégié des transformations survenues ces dernières années dans le secteur au Cameroun. Croyez-vous que nous tenons le bon bout ?

Le Cameroun vit une situation paradoxale. Le pays possède un potentiel considérable et une position stratégique en Afrique centrale, mais éprouve des difficultés considérables à le transformer. Cela est, me semble-t-il, dû à des causes structurelles et organisationnelles. Le pays a été le premier à adopter le système GSM en Afrique. Jusqu'à la vente de la composante mobile de l'opérateur public des télécommunications, nous avions à peine 5000 abonnés. En l'espace de 4 ans, les deux opérateurs privés du mobile ont porté leur portefeuille combiné d'abonnés au-delà du million. Le nombre d'abonnés au réseau fixe stagne autour de 100.000. Or lorsque le président de la République s'engage à créer une Société de l'information pour tous, cela ne peut se faire sans accès universel. Ce ne sont pas les 100.000 lignes fixes, voire leur doublement qui assureraient cet accès universel. Ce serait un leurre de penser que le mobile peut suppléer le fixe dans l'accès universel. Le pays se pénalise par un ensemble de décisions constamment reportées, et un manque d'anticipation dans un secteur où les choses vont extrêmement vite.

Vous avez été intimement associé à la définition de la stratégie nationale en matière de NTIC. Où en est-on ?

A la demande du gouvernement camerounais, la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique (CEA) a aidé à mettre sur pied un groupe d'experts dont je fais partie, pour établir un diagnostic pertinent répondant aux normes les plus élevées dans le domaine; faire ressortir la vision du chef de l'État en regard de la Société de l'Information et indiquer les politiques susceptibles de sous-tendre cette vision; proposer des stratégies cohérentes et pertinentes susceptibles de canaliser les efforts endogènes et la contribution des partenaires en développement, et arrêter un plan d'action prioritaire. Ce travail est maintenant terminé. Il va être remis incessamment aux autorités publiques qui vont probablement organiser un atelier de restitution. L'atelier sera sans doute suivi de rencontres de concertation avec toutes les composantes de la société. Cela dans le dessein de soumettre à la haute sanction du chef de l'État un document qui soit véritablement l'expression du Cameroun profond quant au type de société de l'information que ce Cameroun souhaite voir émerger.

Alors qu'on parle de la société de l'information inclusive, croyez-vous que la société civile camerounaise soit suffisamment associée aux réflexions en cours ?

Il y a des avancées et des reculades. Dans les discours, l'option pour une société inclusive ne fait l'ombre d'aucun doute. Mais dans la réalité, nous observons une certaine frilosité et des comportements réfractaires de certains décideurs publics à intégrer cette démarche dans leurs actions quotidiennes. Ce qui est préjudiciable à la création d'une synergie, d'une cohésion et de la cohérence d'action. L'exclusivité n'est pas une coquetterie, ou une faveur qu'on fait à la société civile. C'est un impératif catégorique. Lors de l'assemblée constitutive de la coordination de la société civile africaine pour la Société de l'information qui s'est tenue du 13 au 15 avril 2004 à Tunis, il a été démontré que la société civile africaine autour de cette problématique a cette particularité d'être l'une des plus éduquées de tous les continents. Aucun pays ne peut donc se priver de ce gisement d'expertises. Nous comptons d'ailleurs, dans un avenir proche, initier des actions majeures de sensibilisation auprès des décideurs publics qui, pour la plupart, pèchent, quand ils le font, par ignorance plutôt que par malice.

Pour revenir au Cameroun, une structure qui aurait pu régler ce problème avait été proposée au ministère des Postes et Télécommunications en 2003. Son effectivité est toujours attendue.

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