Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Biennale des arts l'art pour quoi

Par : Delphine FRENOUX (Stagiaire)

17 Mai 2004


On n'expose pas seulement pendant cette biennale. On s'interroge aussi. Des questions vitales, des questions d'avenir. Et cela porte aussi sur le devenir de la biennale, sur l'avenir et la place de l'art sénégalais.

Quel art et quel artiste pour le Sénégalaujourd'hui? Quelle place aujourd'hui pour l'art ? Doit-on laisser les critiques européens, américains se prononcer sur la création africaine? Autant de questions qu'il conviendrait d'éclaircir afin de donner un nouveau sens à la biennale de Dakar.

Première constatation: l'art n'est pas assez connu au, pour ne pas dire ignoré par la majorité de la population, remarque le critique d'art Guèye Ngom. L'intérêt artistique des Sénégalais reste superficiel. D'autant que pour connaître l'art et l'apprécier il faut y être familiarisé. Pour le comprendre, «il faut connaître son alphabet». Or «l'école n'est pas familiarisée avec l'art». Par conséquent, les arts plastiques ne peuvent être pris au sérieux. La description simple d'une oeuvre que l'on peut trouver dans n'importe quel livre d'art ne renseigne pas. Faut-il encore qu'il y figure de l'art africain, absent de tous les manuels scolaires au profit des grands maîtres occidentaux. Et pour apprécier l'art, il faut savoir le décrypter, le lire. Guèye Ngom en appelle donc les autorités publiques à «vulgariser l'art au sens noble du terme, à le démocratiser».

Quant à savoir s'il peut exister un art pour le Sénégal, la sentence est qu'«on ne peut pas étiqueter l'art ; on a pas imposer à l'artiste ce qu'il doit faire. Il faut le laisser s'exprimer». La qualité du travail, elle, relèvera toujours du relatif. Surtout qu'en matière d'art il faut parler en terme d'accomplissement. Une oeuvre accomplie, c'est «lorsque l'artiste sent qu'il a éjaculé, qu'il en a fini avec son oeuvre». Et de l'autre côté du miroir, comment le spectateur peut-il ressentir l'oeuvre? Difficile d'effectuer un jugement de valeur. Le publique doit avant tout se retrouver dans l'artiste. Président du Conseil scientifique de la biennale, Victor Emmanuel Cabritaparle d'émotion visuelle, car l'art est relatif à la sensibilité intérieure. En découle la question: l'art sénégalais est-il fait pour l'Africain ou pour les autres? Question récurrente à la biennale. Si on cherche à le vendre, on va créer pour ceux qui ont les moyens, autrement dit les touristes et les étrangers. Dans le cadre de cette démarche, l'oeuvre perd de sa spontanéité culturelle. Au départ, la biennale avait pour but de faire entrer les artistes africains dans le marché international de l'art. C'était l'occasion de révéler les artistes, sans cela, très peu d'opportunités s'offraient à eux. Mais qu'en est-il à présent des critiques étrangères, qui font et défont les artistes? Peuvent-elle être objectives dans leur évaluation de l'art africain? Le professeur d'art mexicain Ery Camaraporte un jugement sévère sur cette habilité supposée à appréhender correctement les oeuvres africaines. «Les Occidentaux en général écrient sur l'art africain sans rien y connaître». Bouleversée par la colonisation, l'Afrique a subi un changement profond dans ses structures sociales. L'analyse des critiques occidentaux ne peut être pertinente. Trop générale, elle ignore les structures sociales post-coloniales et n'en comprend pas le sens. «Le problème des critiques occidentaux est qu'ils se permettent de porter des jugements sur l'art africain sans connaître une seule langue vernaculaire». Et M. Camara d'ajouter: «Soyez humble, venez et apprenez.» Mais il y a aussi que «c'est aux Africains de se tourner vers leur patrimoine et ne pas se laisser signaler leur propre chemin par l'Occident». L'école en Afrique doit donc apprendre comment interpréter l'art pour quitter la grille de lecture occidentale. Car les critiques d'art sénégalais utilisent les instruments d'analyse du modernisme, courant propre à l'Occident.

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A ce jugement d'Ery Camara, Guèye Ngom répond qu'il ne faut pas refuser le regard de l'autre. Même s'ils ne sont pas Africains, «ces» Occidentaux se sont imprégnés de l'art africain, de son alphabet afin de le comprendre et de le décrypter. Démarche que les sénégalais eux-mêmes ignorent. La jeune génération, représentée par Ngoné Fall du Contemporary African Arts and Vulture est du même avis : «Au lieu de se plaindre, les Africains doivent agir et se battre pour quelque chose». Les Occidentaux ne font que combler un vide, car il n'existe aucun site et peu de livres en la matière. «Lorsque j'ai effectué mes recherches pour ma thèse, ce n'est pas à Dakar que j'ai trouvé les informations, mais à New York», lance-t-elle.

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