Le Soleil (Dakar)

Afrique de l'Ouest: L'université victime de «la crise des États»

M. L. Badji

18 Mai 2004


Plusieurs universitaires du Burkina Faso, du Mali et du Sénégal ont défendu l'idée de la crise de l'Enseignement supérieur en la liant à la nature du pouvoir en place dans le pays.

D'éminents professeurs d'université de la sous-région ont lié l'infortune de l'Université à celle de l'État. Ils participaient à un panel sur la question de l'Enseignement supérieur en Afrique de l'Ouest. Pour cela, ils se sont fondés sur les cas du Burkina Faso, du Mali, du Sénégal et du Nigeria.

« Il n'y a pas de crise de l'Université, il y a seulement une crise de l'Etat », a soutenu le Pr Adekunle Amuko, enseignant à Africa Institute of South Africa de Pretoria et à l'Université d'Ibadan au Nigeria. Le Professeur de nationalité nigériane explique que, malgré les difficultés socio-économiques qu'ont connu et connaissent les Etats : « il n'y a pas une panne de l'intellectuel africain », celui-ci s'efforçant d'être compétitif en publiant des articles.

Il a admis, citant le cas de son pays, qu'il y a plutôt une « crise de l'intellectualisme », dont la contrepartie est l'inféodation des élites intellectuelles au pouvoir. Au demeurant, le pouvoir ne fait pas de l'Education une priorité, affirme M. Amuko, alors même « qu'il y a les moyens financiers au Nigeria ».

Plusieurs de ses confrères du Burkina Faso, du Mali et du Sénégal ont défendu l'idée de la crise de l'Enseignement supérieur, en la liant à la nature du pouvoir en place dans le pays. Selon le Pr Adama Saba de l'Université de Ouagadougou, l'Enseignement supérieur de son pays a connu depuis l'indépendance trois réformes chaque fois liées aux différentes crises politiques connues par le Burkina Faso. Dans tous les cas, c'est le même constat : les réformes sont menées de telle sorte qu'il semble, aux yeux de M. Saba, que l'université est : «pour les autorités comme un boulet qu'elles portent et dont elles voudraient se débarrasser ». En outre, a-t-il poursuivi, l'état actuel de l'université du Burkina Faso (manque de ressources humaines et financières accentué par une surcharge des effectifs, etc.) est la conséquence du peu de cas dont l'institution fait l'objet de la part des autorités étatiques.

Selon le modérateur des débats, le Dr Ebrima Sall, chef du département Recherche et Documentation du CODESRIA, le monde de l'université est perçu comme une « minorité élitiste prétendant à l'autonomie par rapport aux autres activités ». Mieux, a-t-il ajouté, face aux problèmes de débouchés que connaît les diplômés de l'université, la société s'interroge sur son utilité voire sa « rentabilité », comme l'a suscité la Banque Mondiale.

Si l'on en croit le Pr Issaka Bagayoko de l'Université de Bamako, le problème du chômage des diplômés trouve son explication dans le décalage entre la formation et les réalités socio-économiques. «Telle qu'elle fonctionne actuellement, l'université n'a pas une vocation de transformation sociale », dira l'enseignant malien,

Pour le Pr Ahmadou Lamine Ndiaye, ancien Recteur de l'Université Gaston Berger, aujourd'hui membre de l'Académie des Sciences et Techniques du Sénégal, la question qui se pose et s'impose aujourd'hui est de savoir ce qu'il faut faire avec une université. Car, a-t-il rappelé, les cadres formés dans les grandes écoles supérieures ou sortant de l'université post-coloniale trouvaient facilement un emploi dans un contexte d'africanisation de l'administration, dont les postes étaient alors occupés par des cadres coloniaux.

En plus, a-t-il précisé, l'enseignement était adapté au système du pays colonisateur et orienté vers la consolidation du projet d'assimilation. M. Ndiaye a donné une piste dans l'optique de la pertinence de la formation. Il s'agit d'adapter l'université et l'Enseignement supérieur en général aux variations de l'environnement socio-économique.

De l'avis du Pr Sémou Pathé Guèye de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), l'Enseignement supérieur doit : « développer de nouvelles stratégies pour répondre à la nouvelle configuration du savoir, mis en cause par la dynamique de la révolution scientifique et technologique ». Partant d'ailleurs de ce dernier constat, il a affirmé qu'il y a « bien une crise de l'université et c'est même un malaise partout dans le monde ».

M. Guèye précisera néanmoins que la crise d'adaptation n'est pas vécue de la même façon partout. En Afrique occidentale, a-t-il indiqué, il y a une « crise de rationalité aggravée par une crise de légitimité vis-à-vis de la société ». Le philosophe a situé le problème de rationalité à cinq niveaux qui sont, pour lui, des esquisses de solutions. Mais il y a surtout le déficit en capacité d'anticipation et le comportement des acteurs de l'uni#versité qui entraînent une « banalisation de la compétence universitaire ». Dans ce dernier cas, M. Guèye invite à « restaurer une déontologie compatible avec les exigences de la recherche scientifique ».

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