Fraternité Matin (Abidjan)
Bi Bally Maurice Ferro
18 Mai 2004
Abidjan — La Communauté africaine qui s'étend de la corne de l'Afrique à l'océan Atlantique menace de disparition les organisations sous-régionales qui ont avec elle les mêmes objectifs.
L'histoire de la chaîne alimentaire pourrait bien rattraper la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO, entrée en vigueur en 1977). Après avoir phagocyté la Communauté économique de l'Afrique de l'Ouest (CEAO, entrée en vigueur en 1970), elle est menacée de disparition, pure et simple, au profit de la Communauté des Etats sahélo-sahariens (CEN-SAD, en arabe).
A la fin des années 1990, la Grande Jamahiriya libyenne est sous le coup de l'embargo onusien après l'attentat de Lockerbie et la destruction de l'avion d'UTA au-dessus du désert de Ténéré qui lui sont imputés. Le pays est isolé. Ne pouvant compter sur la solidarité arabe, le leader de la Révolution d'Al Fateh, le colonel Mouammar Kadhafi, se tourne vers l'Afrique. L'Organisation de l'unité africaine (OUA) dont son pays est membre, est en vie, mais bat de l'aile. C'est une aubaine pour le Chef de l'Etat libyen.
L e 4 février 1998, à Tripoli, il porte sur les fonts baptismaux, la COMESSA (Communauté des Etats sahélo-sahariens) qui deviendra plus tard CEN-SAD (en arabe), pour éviter la confusion avec le Marché commun de l'Afrique australe et orientale (COMESA, en anglais). Parallèlement à cela, il se bat pour donner une cure de jouvence à l'Organisation africaine, en espérant naturellement en tirer les dividendes politiques pour sa réhabilitation.
En septembre 1999, à Syrte, sa ville natale, le colonel Kadhafi met les petits plats dans les grands pour organiser un sommet extraordinaire de l'organisation panafricaine. Cette rencontre se termine par la naissance de l'Union africaine (UA) dont la finalité est, selon son entendement, le panafricanisme version Kwamé N'Krumah avec la création d'un seul Etat africain. Mais n'étant pas encore en odeur de sainteté avec la communauté internationale, le Guide de la Jamahiriya libyenne est court-circuité.
De ce fait, il met tout son espoir dans la CEN-SAD. Retour de l'ascenseur, cette organisation prend fait et cause pour lui et décide, en 1999, de boycotter l'embargo onusien. Sachant qu'on n'attire pas les mouches avec du vinaigre, Kadhafi est aux bons soins de ses alliés de la Communauté. D'où l'expansion géographique remarquable de ses membres, au point que si la CEE, devenue Union européenne, a attendu 44 ans pour rassembler 25 pays, il n'aura fallu que six ans à la CEN-SAD pour réaliser l'exploit de rassembler 22 Etats; montrant ainsi la fragilité de cette organisation qui ressemble à un château de cartes dans la mesure où elle ne repose que sur le colonel Kadhafi et sa manne pétrolière.
Néanmoins, cette prouesse est, à longue échéance, un danger pour l'Union africaine. Le colonel Kadhafi a mis de l'eau dans son vin, mais il n'a pas renoncé à son idée de départ qui était de concevoir la Communauté comme une entité avec les mêmes attributs qu'un Etat unitaire. Dans cette optique, son premier projet soumis aux Chefs d'Etat parlait des "Etats-Unis du Sahel et du Sahara" avec un Exécutif, un Parlement, une monnaie unique, un système de défense unique, etc. Car, selon lui, "les pays participant à la rencontre (de Tripoli en février 1998) étaient composés des mêmes tribus".
Mais, à très brève échéance, la CEN-SAD pourrait signer l'arrêt de mort des organisations régionales africaines, et particulièrement de la CEDEAO. En dehors des objectifs qui sont les mêmes, parce que la CEN-SAD est "une communauté de développement", la Communauté a des projets très ambitieux qui pourraient permettre d'en faire "un grand ensemble de complémentarité et de solidarité", c'est-à-dire "une entité forte et homogène", selon les mots de Mamadou Tandja, Chef de l'Etat nigérien et ancien président en exercice. Il est prévu notamment la création d'une zone de libre échange (ZLE-CEN-SAD), l'instauration d'un marché commun pour les produits agricoles, l'installation du Conseil économique, social et culturel de la CEN-SAD.
C'est donc la ruée des Etats de la sous-région ouest-africaine. De trois à sa naissance, en 1998, sur six pays fondateurs, la CEN-SAD compte aujourd'hui douze pays issus de la CEDEAO, sur quinze (80%). Seuls trois pays manquent à l'appel pour boucler la boucle et mettre la clé de la CEDEAO sous la porte : la Guinée-Conakry, la Sierra-Leone et le Cap Vert. Autant dire que les carottes sont cuites et que la cause est entendue, surtout que désormais fréquentable, le colonel Kadhafi entend mettre les bouchées doubles pour damer le pion à tous ses homologues et être le leader africain.
Signalons que la CEN-SAD a obtenu le statut de Communauté économique régionale (CER) et d'observation auprès de l'ONU.
Après la 6ème session de la conférence des leaders et Chefs d'Etat qui s'est tenue à Bamako (Mali, 15-16 mai 2004), les Etats membres de la CEN-SAD sont : Libye, Burkina Faso, Mali, Niger, Tchad, Soudan, République centrafricaine, Erythrée, Sénégal, Djibouti, Gambie, Egypte, Maroc, Somalie, Tunisie, Bénin, Togo, Nigeria, Côte d'Ivoire, Ghana, Guinée-Bissau et Liberia. Le Secrétaire général est le Dr Mohamed Al Madani Al Azhari (Libyen). Son siège est à Tripoli.
Les organes de la CEN-SAD
- La Conférence des Chefs d'Etat
- Le Conseil exécutif composé des ministres chargés des Affaires étrangères et de la Coopération, de l'Economie, des Finances et du Plan, de l'Intérieur et de la Sécurité.
- Le Secrétariat général
- La Banque sahélo-saharienne pour l'investissement et le commerce (BSIC)
- Le Conseil économique, social et culturel
- Le Comité des ambassadeurs accrédités auprès de la CEN-SAD.
Les différents sommets
- 13-14 avril 1999 : 1er sommet à Syrte (Libye)
- Février 2000 : 2ème sommet à N'Djaména (Tchad)
- 12-13 février 2001 : 3ème sommet à Khartoum (Soudan)
- 6-7 mars 2002 : 4ème sommet à Syrte
- 14-15 mars 2003 : 5ème sommet à Niamey (Niger)
- 15-16 mai 2004 : 6ème sommet à Bamako (Mali)
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