Fraternité Matin (Abidjan)

Afrique: L'utilisation des NTIC à l'école : l'outil informatique dans l'enseignement en Afrique

Par Pr Saliou Touré *

18 Mai 2004


analyse

Abidjan — En tissant un vaste réseau mondial de communication où chacun peut aller puiser le savoir permettant de soutenir ses efforts de développement personnel et d'adaptation aux changements, mais aussi de partager ses expériences familiales et professionnelles avec les citoyens du monde entier, les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication (NTIC) facilitent l'accès au savoir et favorisent l'appropriation de la culture.

Elles génèrent des comportements nouveaux et ouvrent la voie aux "écoles virtuelles" et aux "universités virtuelles", contribuant ainsi à "mondialiser " l'éducation et la formation.

Aujourd'hui, les technologies modernes de l'information et de la communication ont dépassé le stade de la révolution scientifique et sont en passe d'accéder au rang de phénomène mondial. Il est donc indispensable et urgent de préparer les jeunes africains à maîtriser ces nouveaux outils afin de favoriser leur entrée dans la "Société de l'Information ".

L'objectif de notre exposé n'est pas de faire une présentation théorique des NTIC mais plutôt de proposer quelques éléments de réflexion qui pourraient servir de base à des réflexions plus approfondies sur le rôle de ces nouvelles technologies dans l'enseignement et, plus particulièrement, dans l'adaptation et la rénovation de l'enseignement des mathématiques en Afrique.

Dans les années 1970, les ordinateurs étaient devenus des outils indispensables non seulement pour les disciplines scientifiques, mais aussi pour les domaines les plus divers de l'activité économique, sociale, culturelle, voire politique des nations.

Grâce à leur puissance de calcul, ils avaient permis aux sciences exactes appliquées, aux sciences médicales, biologiques, sociales et humaines de réaliser des découvertes à un rythme jamais enregistré dans le passé.

Dans cette partie de notre exposé, nous nous proposons de rappeler brièvement les premières expériences d'introduction de l'informatique dans l'enseignement en Afrique.

Plusieurs pays africains ont, en effet, perçu très tôt la nécessité d'utiliser les ordinateurs comme outils pour renforcer le processus d'enseignement et d'acquisition des connaissances.

En Afrique au sud du Sahara, les premières tentatives d'introduction de l'informatique dans l'enseignement remontent au début des années 1980.

Au Bénin, au Burkina Faso, en Côte d'Ivoire et au Sénégal, plusieurs écoles privées ont mis en place, dès 1980, des cours d'initiation à l'outil informatique à l'intention des élèves du primaire et du secondaire.

Toutefois, de nombreuses critiques ont été formulées à l'encontre de ces formations.

Tout d'abord, ces cours d'initiation étaient presque toujours optionnels, donc facturés en plus des frais de scolarité des élèves. Par conséquent, seuls les enfants dont les parents étaient assez fortunés pouvaient suivre ces enseignements. Ensuite, le contenu des programmes de cette formation et le nombre d'heures qui lui étaient consacrées étaient mal étudiés et n'étaient pas toujours harmonisés.

Enfin, les enseignants et les animateurs recrutés pour assurer l'encadrement informatique des élèves intéressés, n'avaient pas toujours la qualification et la compétence pédagogique requises.

En Côte d'Ivoire, les élèves de certains lycées privilégiés ont reçu une initiation à l'utilisation des calculatrices programmables et plusieurs stages de formation à l'informatique ont été organisés à l'intention des professeurs des lycées et collèges par l'Institut de Recherches Mathématiques (IRMA) à partir de 1980, par la Direction de la Pédagogie du Ministère de l'Education Nationale à partir de 1982, et par la Société Mathématique de Côte d'Ivoire à partir de 1984.

Ce que nous souhaitions, c'était d'introduire l'informatique dans l'enseignement des lycées à travers quelques disciplines traditionnelles (notamment les mathématiques et les sciences physiques), en permettant d'illustrer par des exemples informatiques certaines questions rencontrées dans l'étude de ces disciplines; l'informatique devenait ainsi un facteur d'innovation dans les disciplines choisies.

Les expériences menées alors avaient pour objectif unique d'initier les élèves et de former les enseignants à l'outil informatique ; elles n'étaient nullement destinées à former des spécialistes en informatique.

Les nouvelles technologies de l'information et de la unication dans l'éducation en Afrique

Dans cette troisième partie de notre exposé, nous nous proposons d'examiner le rôle des technologies de l'information et de la communication dans le système éducatif et, en particulier dans l'enseignement des mathématiques en Afrique.

La problématique des systèmes éducatifs en Afrique

Lors de la Conférence de Jomtien (Thaïlande), organisée par l'UNESCO en 1988, tous les pays africains s'étaient fixés pour objectif, la réalisation de " l'éducation pour tous en l'an 2000 ".

Mais, malgré des progrès indéniables, les systèmes éducatifs des Etats africains se trouvent aujourd'hui confrontés à un ensemble de contraintes internes et externes qui freinent leur développement tant sur le plan qualitatif que sur le plan quantitatif.

Les contraintes internes sont liées, entre autres, à :

- l'encadrement pédagogique insuffisant ;

- la multiplication des goulots d'étranglement, d'où

l'élimination d'un trop grand nombre d'élèves du cursus scolaire;

- l'inadaptation du contenu et des méthodes d'enseignement aux réalités africaines.

Quant aux contraintes externes, elles concernent :

- la trop grande centralisation administrative ;

- l'écart grandissant entre l'offre et la demande d'éducation ;

- l'accroissement des coûts de la formation ;

- l'insuffisance des ressources budgétaires ;

- les effectifs pléthoriques à tous les niveaux d'enseignement ;

- la quasi-inexistence de matériels didactiques.

Par ailleurs, l'information scientifique et technique (IST), si essentielle à la gestion globale d'un système éducatif, n'est accessible qu'à une infime minorité d'élèves et d'enseignants.

Partant des faiblesses constatées de nos systèmes éducatifs, il nous

paraît utile d'examiner en quoi les nouvelles technologies de l'information et de la communication peuvent contribuer, d'une part, à renforcer le

processus d'apprentissage et de transmission des connaissances et,

d'autre part, à améliorer la situation de l'éducation et de la formation en Afrique.

En effet, les expériences menées depuis plusieurs décennies en Europe et en Amérique du Nord, ont montré que les nouvelles technologies multimédias peuvent jouer de multiples rôles dans l'enseignement, la formation, et plus généralement dans toutes les formes d'apprentissage et qu'elles contribuent à améliorer la qualité de l'enseignement.

Utilisés comme outils d'aide aux élèves des écoles primaires et secondaires, les outils multimédias :

- peuvent ouvrir l'esprit des élèves à une nouvelle culture, à la fois technique, visuelle et interactive leur permettant de maîtriser facilement le développement des techniques nouvelles de collecte, de stockage et de traitement de l'information ;

- offrent à l'élève la possibilité d'apprendre à son propre rythme et de s'entraîner, l'ordinateur jouant le rôle de répétiteur ;

- facilitent les activités de simulation et de modélisation dans des disciplines telles que les mathématiques, la physique et la chimie.

Utilisées comme outils d'aide aux enseignants, les nouvelles technologies éducatives :

- peuvent assister ces derniers dans leurs pratiques pédagogiques (préparation des cours, contrôle de l'assimilation des connaissances, etc.);

- facilitent l'introduction dans les classes de nouveaux concepts et de méthodes de calculs (règle à calcul, table de logarithme, tracé de courbes, calcul d'intégrales, etc.) ;

- permettent d'expérimenter de nouvelles approches et méthodes d'enseignement et d'en étudier l'impact sur l'apprentissage ;

- permettent de construire et de diffuser les connaissances (traitement de texte, accès aux banques de données, production ou adaptation de textes) ;

- permettent d'améliorer les relations maîtres-élèves ;

- permettent de développer la formation à distance ;

- permettent d'optimiser les ressources humaines et matérielles.

Les nouvelles technologies et l'enseignement des mathématiques

Les dernières innovations technologiques ayant simplifié les relations entre l'homme et la machine, les technologies de l'information et de la communication sont aujourd'hui présentes, en Afrique, dans l'enseignement de la plupart des disciplines traditionnelles. Elles sont devenues des outils pédagogiques efficaces et performants, aussi bien pour les élèves que pour les enseignants qui les utilisent.

Les mathématiques, comme l'ont montré les derniers Séminaires d'Harmonisa-tion des Programmes de Mathéma-tiques (HPM), participent activement à ce vaste mouvement de rénovation, les NTIC ayant largement contribué à en faire évoluer les contenus et les méthodes d'enseignement.

Les nouvelles technologies de l'information (notamment les moyens informatiques), utilisées pour enseigner et résoudre des problèmes de mathématiques, permettent une formation interactive, une formation à la carte et un apprentissage individualisé.

Aujourd'hui en effet, des logiciels spéciaux permettent d'apprendre par la pratique (expliquer, montrer, faire " faire " et tester...) ; ils permettent de développer une approche " expérimentale " des mathématiques en offrant aux élèves la possibilité de découvrir certains objets mathématiques et leurs propriétés, mais aussi, de conjecturer des hypothèses. C'est le cas, par exemple, du logiciel Cabri Géomètre qui permet de créer et de construire des figures géométriques et de voir les mouvements et les propriétés invariantes d'une figure lorsqu'on déplace certains de ses éléments.

Les élèves peuvent ainsi être associés à l'élaboration des connaissances qu'ils doivent acquérir et leur progression est basée, non pas sur des exposés magistraux, mais bien sur l'analyse de situations- problèmes. Les propriétés de Thalès, les relations métriques dans le triangle rectangle, les transformations du plan, la résolution de l'équation du second degré, le tracé d'une courbe, les notions de dérivée, de limite et de continuité d'une fonction, de calcul d'intégrales, sont autant d'exemples qui permettent aux élèves d'acquérir, non seulement un contenu, c'est-à-dire un ensemble structuré de résultats, mais aussi quelques techniques d'analyse de situations qui pourront leur être utiles au cours de leurs études ou de leurs activités professionnelles futures.

Cette interaction entre mathématiques et nouvelles technologies doit se développer de plus en plus car la formation mathématique doit aussi avoir pour finalité, l'acquisition d'un savoir-faire conduisant à la résolution de nombreux problèmes (de géométrie, d'algèbre, de théorie des nombres, d'analyse, de calcul des probabilités, etc.) pour laquelle l'ordinateur est aujourd'hui l'auxiliaire indispensable.

Même le statut de la preuve que l'on croyait immuable est en train de changer puisque l'on voit apparaître de nouveaux types de démonstration: preuves numériques, où interviennent de grands nombres non manipulables à la main, et preuves algorithmiques basées sur l'utilisation d'un algorithme.

Ainsi, utilisées comme supports, les technologies éducatives modernes (ordinateurs, calculatrices, moyens audiovisuels) pourront servir à motiver les élèves, à les faire agir et à les amener à mieux comprendre certaines notions de géométrie, d'algèbre, d'analyse, de théorie des nombres ou de calcul des probabilités.

Il apparaît donc clairement que, lorsqu'on les exploite judicieusement, les technologies de l'information et de la communication sont de puissants outils qui permettent de renforcer et d'améliorer le processus d'apprentissage et de transmission des connaissances mathématiques, tout en rendant cet apprentissage agréable et incitatif.

Mais, même si les NTIC facilitent l'accès au savoir mathématique, il est évident que leur utilisation ne suffit pas, à elle seule, à garantir des progrès dans l'apprentissage des mathématiques, car un élève émerveillé par ce qu'il aura vu sur l'écran d'un ordinateur n'aura pas nécessairement envie de prendre du papier et un crayon pour retrouver et résoudre les problèmes posés.

La nécessité de mettre en oeuvre un plan d'action

Même si l'introduction des NTIC dans l'enseignement des mathématiques en Afrique est aujourd'hui une réalité indiscutable, il est cependant important de noter que l'utilisation de ces technologies ne pourra être généralisée sans que certains facteurs soient maîtrisés.

Ces facteurs sont liés essentiellement à la formation des enseignants, à l'acquisition des équipements et des logiciels et à leur entretien. D'où la nécessité de mettre en oeuvre un plan d'action dont les grands axes pourraient être :

- la formation des formateurs dans le domaine des nouvelles technologies de l'éducation ;

- l'équipement des établissements secondaires ;

- l'initiation des élèves des établissements secondaires.

La formation des formateurs

Il est primordial que les enseignants de mathématiques intègrent les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication dans leurs pratiques pédagogiques ; faute de quoi, ils seront rapidement déqualifiés

Mais pour que l'introduction des NTIC dans l'enseignement des mathématiques ait des chances de succès, il est nécessaire que les enseignants qui seront chargés d'encadrer les élèves soient motivés et préalablement formés à l'utilisation de ces nouveaux outils.

Cette formation devrait permettre de développer de nouvelles compétences :

- la maîtrise de l'usage des matériels disponibles ;

- la capacité à trouver la meilleure façon d'intégrer les NTIC dans l'enseignement des mathématiques, d'où la nécessité de mener des recherches appropriées ;

- l'aptitude à travailler en réseau et à distance ;

-l'aptitude des professeurs déjà formés à développer des logiciels et à les expérimenter dans les classes ;

- la capacité à connaître et à faire comprendre l'impact des NTIC sur la société.

Enfin, en plus de la formation des enseignants en poste, il convient d'introduire les NTIC dans les programmes de formation des Ecoles Normales Supérieures et des autres Centres de Formation de formateurs.

Les équipements

Il serait vain d'envisager une introduction des NTIC dans l'enseignement, si les enseignants et les élèves ne disposent pas d'équipements en nombre suffisant. Il est donc indispensable que chaque pays acquière des équipements informatiques et audiovisuels modernes, adaptés aux besoins de l'enseignement.

Ces équipements doivent

- faciliter l'accès aux banques de données internationales via l'Internet

- permettre de créer un réseau de communication entre les élèves eux-mêmes d'une part, et, d'autre part, les élèves et les enseignants ;

- disposer de logiciels classiques (traitement de texte, tableurs, gestionnaires de fichiers, etc.) et de logiciels spécialement conçus pour les besoins de l'enseignement des mathématiques (par exemple le Cabri Géomètre en géométrie).

Le coût des équipements pourrait être considéré comme un obstacle à l'introduction des NTIC dans l'enseignement en Afrique. Heureusement, les avancées technologiques dans le domaine des microprocesseurs ont fait baisser le prix des ordinateurs et de leurs accessoires de façon spectaculaire, de sorte que ces matériels sont devenus accessibles aux particuliers et aux écoles dans un grand nombre de pays africains.

Conclusion

La crise économique qui frappe les pays africains, si dure soit-elle, annonce peut-être une mutation et donc des perspectives de progrès. Parmi les nombreuses mesures nécessaires au développement économique, social et culturel, celles concernant la science et les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication doivent être considérées comme essentielles et prioritaires si l'on se réfère aux exemples des pays émergents du Tiers Monde qui réussissent leur décollage économique.

L'impact que les NTIC ont déjà- et continueront à avoir- sur la société, sur l'éducation et la formation dans certains pays africains, est un facteur décisif de nature à influencer favorablement le développement de ces pays.

C'est pourquoi, tous nos pays doivent s'engager résolument sur la voie de l'innovation et de la maîtrise de ces nouvelles technologies, à travers la rénovation de l'enseignement d'une discipline comme les mathématiques, s'ils ne veulent pas continuer à accentuer leur retard par rapport aux pays développés.

* Professeur à l'UFR de Mathématiques et informatique Université de Cocody-Abidjan et IRMA

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