Inter Press Service (Johannesburg)

Afrique: DEVELOPPEMENT :'Les guerres de l'eau' menacent-elles toujours l'Afrique?

Jacklynne Hobbs*

2 Juin 2004


Johannesburg — Lorsque les ministres de l'Eau des pays riverains du Nil se sont rencontrés récemment pour discuter du sort du fleuve, Boutros Boutros-Ghali n'était pas dans la salle avec eux. Mais la mémoire vague de son commentaire selon lequel les guerres futures se livreraient sur l'eau, y était probablement.

L'ancien secrétaire général des Nations unies a fait cette observation pour la première fois dans les années 1980. La notion de "guerres de l'eau" potentielles a été également explorée dans un livre du même titre et dans plusieurs rapports. En plus, la phrase revient plusieurs fois dans des articles qui traitent de la pénurie d'eau en Afrique, et la possibilité de conflit entre des communautés qui veulent à tout prix garantir l'accès à l'eau.

En plus du Bassin du Nil, diverses sources ont identifié des systèmes de fleuves transfrontaliers en Afrique qui sont sujets à des demandes croissantes de la part de populations en pleine expansion, de l'agriculture et de l'industrie. Au nombre de ceux-ci, figurent le Bassin du fleuve Niger en Afrique de l'ouest (qui comprend neuf pays), et le système Okavango, partagé par le Botswana et la Namibie.

Selon le Projet de politique mondiale sur l'eau basé à Amherst aux Etats-Unis, près de 36 pour cent de la population africaine n'a pas actuellement accès à l'eau potable.

Le Programme des Nations pour le développement a déjà estimé également que d'ici à 2025, environ un Africain sur deux vivra dans des pays qui seront confrontés à la pression de l'eau ou à la pénurie d'eau. (Le terme pression de l'eau décrit une situation où chaque individu dans un pays a accès à moins de 1.500 mètres cubes d'eau chaque année. Dans des cas de pénurie d'eau, cette quantité est réduite à 1.000 mètres cubes).

Mais, le continent a-t-il pris conscience du fait que la pénurie d'eau représente un défi qui devrait être abordé avec beaucoup plus de vigueur que cela n'avait été le cas précédemment?

Les discussions actuelles sur un partage plus équitable des eaux du Nil donnent quelque raison d'espérer, même si elles ont été émaillées d'exigences enflammées et même de menaces de représailles.

Actuellement, l'utilisation de l'eau du fleuve est régie par un accord de 1929 (révisé 30 ans plus tard) qui donne à l'Egypte et au Soudan le droit de déterminer si - et comment - d'autres Etats situés le long du Nil et ses affluents devraient utiliser cette ressource.

Bien que l'accord soit clairement un reflet des réalités coloniales dépassées, les tentatives pour le réviser ont précédemment rencontré une résistance de la part de l'Egypte, qui est entièrement dépendante du fleuve.

Toutefois, pendant une réunion de l'Initiative du Bassin du Nil qui s'est tenue du 15 au 19 mars au Kenya, le ministre égyptien des Ressources en Eau et de l'Irrigation, Mahmoud Abu-Zeid, a adopté une position plus modérée. "Quelles que soient les décisions qui seront prises dans ce cadre, l'Egypte les acceptera", a-t-il dit à IPS.

Ce cadre est l'esquisse d'un nouvel accord de partage de l'eau qui est en train d'être rédigé par l'initiative, une organisation créée en 1999 par les 10 pays au sein du Bassin du Nil en vue d'utiliser durablement l'eau. Selon le département de l'ONU en charge de l'information, 160 millions de personnes vivent dans le bassin.

Reste à voir si les propos de Abu-Zeid reflètent un véritable changement d'avis, ou s'ils sont simplement destinés à calmer les esprits tandis que l'Egypte réfléchit à d'autres stratégies pour avoir autant que possible d'emprise sur le Nil. Toutefois, le spécialiste en eau Anthony Turton croit que la nouvelle approche du ministre constitue une "percée de proportions astronomiques".

Membre fondateur du Partenariat des universités pour les eaux transfrontalières, Turton, travaille également au Conseil pour la recherche scientifique et industrielle, un institut partiellement financé par l'Etat et qui est basé dans la capitale sud-africaine, Pretoria. Dans un entretien avec IPS, Turton a répandu l'idée selon laquelle les structures inter-gouvernementales pour trouver une solution aux querelles dans l'utilisation des fleuves transfrontaliers peuvent être à la hauteur - même si tout est contre elles. Il attire, par exemple, l'attention sur la Commission technique permanente tripartite créée par l'Afrique du Sud, le Mozambique et le Swaziland en 1983. Ce groupe s'est réuni pour discuter de l'utilisation du fleuve Nkomati/Maputo au moment même où des tensions entre les trois Etats s'étaient ravivées à cause de l'implication sud-africaine dans la guerre civile du Mozambique, et de la politique d'apartheid de Pretoria.

"(C'était) très difficile de démarrer quelque chose (et) il y a toujours quelques problèmes - tout n'est pas rose. Mais nous avons maintenant en place, dans la période post-guerre froide et post-apartheid, toutes les bases pour une coopération internationale significative", affirme-t-il, ajoutant "qu'il n'y a pas un seul bassin fluvial en Afrique australe qui n'ait pas déjà soit eu une commission qui fonctionne, soit une commission qui est en train d'être développée".

Il est même optimiste par rapport à la situation dans l'Okavango. Les discussions sur le système se sont concentrées sur des plans pour construire une canalisation afin de détourner l'eau du Fleuve Okavango vers la capitale namibienne Windhoek, pour promouvoir le développement et donner à ce pays une plus grande sécurité en eau. La proposition a donné lieu à d'intenses débats, pas des moindres au sein des conservateurs qui craignent que l'initiative n'assèche l'eau du Delta Okavango, l'une des plus grandes régions désertiques d'Afrique. Selon Turton, le mécanisme de la circulation de l'eau à travers l'Okavango est bien compris : le fleuve connaît deux apports d'eau - ou 'poussées d'eau' - chaque année, qui sont d'une importance clé pour maintenir l'écologie du delta.

Les ingénieurs savent, ajoute-t-il, que l'eau ne peut pas être retirée du fleuve avant que deux poussées aient pu progresser à travers la longueur du cours d'eau. "L'Okavango est cité faussement comme un fleuve en guerre - il y a une commission du bassin fluvial qui fonctionne très bien", constate-t-il.

"Mais pour les gens qui ne sont pas bien informés, ils ont tendance à mal interpréter l'attitude des différents membres de la commission qui font certaines déclarations, sans comprendre la dynamique sous-jacente. Il y a un niveau élevé de coopération dans ce bassin fluvial".

A propos de l'Initiative du Bassin du Nil, Turton croit que cela pourrait être avantageux de déplacer le centre d'intérêt du partage de l'eau vers le "partage du bénéfice".

Ceci revient à dépouiller le bassin de son bagage politique, et à considérer simplement ce que serait l'usage optimal du Nil. En pratique, cela pourrait même impliquer le fait que les gouvernements permettent que 'leur' part de l'eau soit utilisée par les Etats voisins pour un plus grand bien de la région.

L'Ethiopie, avec son terrain montagneux, serait apparemment un lieu parfait pour la construction d'une série de petits barrages destinés à la production d'électricité et à des projets d'irrigations modestes. Cette électricité pourrait être utilisée pour construire une base industrielle dans un pays qui est actuellement l'un des plus pauvres au monde. Selon l'ONU, environ 80 pour cent des Ethiopiens vivent en dessous du seuil de pauvreté, avec moins d'un dollar par jour. Toutefois, le projet impliquerait probablement l'Ethiopie qui retient l'eau que les autorités égyptiennes pourraient affirmer être la leur, même si les vannes de ces barrages pouvaient être ouvertes pour libérer l'eau à l'Egypte en temps de besoin.

La question qu'on serait enclin à se poser est de savoir si Le Caire, avec sa longue histoire de relations acrimonieuses avec Addis Abeba, envisagerait une initiative qui pourrait accroître sa vulnérabilité, même lorsque cela améliorerait les chances de l'Ethiopie, et peut-être même de la région en la rendant attrayante aux investisseurs. En avril, les Etats qui composent l'Autorité du Bassin du Niger se sont rencontrés en France pour discuter de l'avenir de leur système particulier d'eau. Actuellement, le bassin du Niger supporte 10 millions de personnes. Le président du sommet, Mamadou Tandja, avait dit aux délégués à la réunion que d'ici à 2020, ce chiffre passera à 200 millions - au moment même où le système ressent les effets d'une pluviométrie en baisse.

Les chefs d'Etat participants ont publié une 'Déclaration de Paris' à la fin des discussions de deux jours. Entre autres choses, ce document engage les neuf pays membres du bassin à se consulter sur tout 'travail d'infrastructure' qui est fait le long du fleuve et qui pourrait altérer sa circulation.

Des mots plaisants, mais l'énormité du défi auquel est confrontée l'Afrique en matière de gestion de l'eau ne doit pas être sous-estimée. En plus de l'élaboration d'arrangements équitables pour la répartition des ressources en eau, plusieurs pays doivent encore trouver des stratégies pour s'assurer que leurs parts sont judicieusement utilisées. Tandis que plusieurs Etats membres de l'Initiative du Bassin du Nil parlent d'utiliser leur part du fleuve pour accroître l'irrigation - et par conséquent la production alimentaire - c'est un fait bien connu que les méthodes d'irrigation sont souvent grotesquement inefficaces.

Selon le Projet de politique mondiale sur l'eau, six pour cent seulement des terres cultivées d'Afrique sont irrigués à l'heure actuelle (en comparaison avec une moyenne globale de 18 pour cent), il y a donc certainement un argument pour l'accroissement de l'irrigation pour régler les pénuries alimentaires endémiques.

Néanmoins, un certain nombre de pays pourraient à la longue trouver "l'eau plus utile" en important des vivres, et en utilisant leur eau pour développer la base industrielle qui leur permettra de procéder ainsi. Ensuite, il y a la question de la pollution.

"Regardez le lac Victoria, par exemple", affirme Rosemary Rop de Maji na Ufanisi (Eau et développement), une organisation non gouvernementale au Kenya. "Il est devenu la toilette de l'Afrique de l'est. Des gens font toutes sortes de choses dans le lac - y compris uriner (et) faire des selles". "Toutefois, c'est le lac qui sera utilisé pour les projets de drainage d'eau à des fins de production agricole", a-t-elle dit à IPS. "Nous n'avons pas la capacité de traiter l'eau. Jusqu'où ces projets seront viables si les gens autour du lac continuent de mourir de choléra à cause du manque d'hygiène?"

De l'autre côté du continent, au Nigeria, Friday Mai, un pêcheur qui vit dans le village d'Akassa où le fleuve Niger se jette dans l'Atlantique, est confronté à son propre dilemme lié à la pollution. Ceci est surtout dû au pétrole qui se répand dans le fleuve puisqu'il coule à partir des installations pétrolières dans le Delta du Niger riche en pétrole.

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"La pollution nous affecte sérieusement. Elle tue nos poissons - et affecte également notre eau de boisson", a-t-il souligné dans un entretien. Par conséquent, "la population qui ne cesse d'augmenter doit se bousculer pour le peu de ressources disponibles, et vous assistez donc à une bataille où seuls les plus forts survivent".

Ses propos reprennent ceux de Sandra Postel, directrice du Projet de politique mondiale sur l'eau.

"Historiquement, l'eau a été à la fois une cible et un instrument de guerre, mais rarement la cause d'une guerre entre Etats", a-t-elle écrit dans un entretien par e-mail avec IPS.

"La probabilité de conflit sur l'eau est plus grand au sein des pays qu'entre eux, en particulier comme les fermiers commencent à connaître des pénuries d'eau d'irrigation qui menacent leurs moyens d'existence".

(* Avec des reportages de Joyce Mulama à Nairobi et Sam Olukoya à Lagos).

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