Une enquête de Alain Njipou Pesakue (Stagiaire).
17 Juin 2004
La vente aux enchères des vêtements,bijoux et articles électroménagers divers est un phénomène grandissant à Yaoundé. Activité menée en principe, par des huissiers de justice ou des commissaires priseurs à grand renfort de publicité, elle s'est taillée une place dans la gamme des techniques adoptées par des commerçants. Mutations s'est intéressé au phénomène pour apprécier son ampleur et jauger l'efficacité de cette technique de vente.
1 - Vu et entendu
Devant un immeuble en chantier, assortit déjà de marbre de couleur blanche, situé au lieu dit " Total Melen " et dont le fronton porte la mention."Immeuble saint Antoine ", se déroule un spectacle auquel les habitués du coin s'accoutument bon an, mal an. Un jeune homme aux biceps généreux et à la poitrine digne d'un catcheur,debout sur une étable surplombe la foule de curieux et autres mordus qui s'agrandit au fur et à mesure que les paroles laconiques prolifèrent. Autour de lui, des "sacs Mbanjock" au contenu pas évident à identifier,parce que placés en altitude, sont rangés et débordent néanmoins d'emballages cartonnés. Dans sa main gauche, une liasse de billets de banque qu'il serre avec une étrange précaution. Normal puisqu'en ces lieux, dit-on, pullulent des voleurs à la tire. "Ici, c'est l'argent qui parle", lance Collins, qui vient d'envoyer une main dans l'un des sacs pour en ressortir une chaîne qui semble tout en or. "C'est la chaîne qu'a portée pour la première fois Chantal Biya au sommet France-Afrique", prétend-il en exhibant fièrement le bijou. "Elle est belle", crie une jeune fille visiblement conquise. "Mise à prix 1 500 F Cfa", lance Collins. A peine a-t-il achevé son bout de phrase qu'un monsieur, lui aussi intéressé, s'empresse de proposer "1 600 F Cfa".
Un chassé-croisé de propositions s'ensuit avec au finish, comme meilleur renchérisseur,une dame qui enlève le bijou à 3 500 F Cfa. A la question de savoir ce qui l'amène à s'approvisionner au cours d'une telle opération commerciale, la dame répond sans ambages. "Jusqu'ici, je suis satisfaite par la qualité des objets que j'achète aux enchères et les prix sont, à mon avis relativement bons" Après la chaîne suivront des téléphones portables, des montres, des bagues, des écouteurs pour récepteurs-radio, qui sont à leur tour, ramassés comme du petit pain. De temps à autre, Collins ajuste son pantalon jean et enfoui dans une des poches arrières l'argent déjà collecté. Après, il présente à la foule ce qui l'appelle "micro-ordinateur portable" qui, en réalité, est tout simplement un agenda électronique qu'il vend à 3500 F cfa.
Pendant ce laps de temps, quelqu'un réclame à cor et à cri un autre téléphone non sans préciser la marque. "Du nokia 3310",vocifère-t-il laconiquement. A cet appel pressant, Collins fouille dans ses marchandises et retrouve le gadget désiré." C'est le diamant il est tout neuf. Vous l'achetez et à la maison mettez-le à la charge pendant six heures "Le bonhomme demandeur propose 10. 000 F Cfa. Lorsque nous l'approchons subrepticement, il fait des clins d'oeil à Collins comme pour lui dire de galvaniser davantage la foule."J'ai besoin d'installer un call box chez moi. Il me faut des appareils qui ne me coûtent pas cher mais qui fonctionnent", déclare-t-il à qui veut l'entendre. N'a til pas peur d'être floué dans cette affaire? ."Dans la vie, qui ne risque rien n'a rien, j'achète plein de choses chez Collins, qui est devenu mon pote. Donc il ne peut pas me faire un tel coup", conclut-il dans un élan de candeur.
Une fillette qui suivait sans mot dire cette courte conversation,murmure:"c'est un complice du vendeur. Ils travaillent toujours ensemble. Je te conseille de ne pas acheter un téléphone ici, mon frère". Elle s'assure que ses propos ne sont pas entendus par quelqu'un d'autre. Alors que le "pote" de Collins se bombe pratiquement le torse d'avoir acheté son nokia 3310 à 20.000 F Cfa, un garçon pleure sur ses bananes qui viennent de tomber par terre à la suite d'une bousculade née de la course à la bague que Collins a lancée au premier venu et "bradée" à 100 F Cfa "Tu vas me payer", pouvait-on entendre le gamin se lamenter "Oh!oh! va pleurer ailleurs",lui renvoie Collins dans une poussée d'adrénaline et pas content de ce que des emmerdeurs audacieux viennent distraire son auditoire de clients et freiner pour ainsi dire son business.
2 - Origine des marchandises
L'incident passé, le contact téléphonique de Collins obtenu, cap sur le carrefour Biyemassi. Pratiquement sur l'axe qui conduit à Etoug-Ebe. En contrebas d'une boulangerie qui jouxte un hôtel de la place. Là, un autre show commercial se déroule en présence d'une vingtaine de personnes. En face, une file de motos-taxis qui desservent le Centre des handicapés et ses environs sont alignées. Les conducteurs se tournent les pouces, las d'attendre des clients qui n'arrivent toujours pas. A coté d'eux,un groupe de " pousseurs ", assis chacun dans son engin. Manifestement, ils n'ont rien à se mettre sous la dent et se prêtent bon gré, mal gré à la scène. L'acteur principal est un monsieur en pantalon kaki et chemise en velours,répondant au nom évocateur de Kamdem "Celui qui ne voit rien ici, n'a rien dans les poches", clame-t-il à tue-tête en même temps qu'il déballe des vêtements. Des chemises, des pantalons, des polos et autres T-shirt pour homme sont exhibés aux cotés des corsages,bikinis,jupes et sous-vêtements féminins. Dans la foule,on constate qu'il y a plus de femmes que d'hommes et que celles-ci sont les meilleures clientes. Elles ramassent les articles et en redemandent encore.
Les prix qui oscillent entre 10000 et 5000fcfa constituent à coup sur une motivation supplémentaire. D'où la razzia qui s'opère au grand bonheur du vendeur, qui se frotte les mains et ne lâche pas prise. Sur ces entrefaites,Mme Alice Mam... nous confie : "C'est des articles de fin de série. Ils ont passé du temps dans les magasins et sont liquidés pour laisser place au nouvel arrivage A ce moment les prix sont imbattables. Généralement, ils sont de bonne qualité et ne présentent pas d'anomalies. C'est pour cette raison que j'assiste toujours aux enchères" Le débat houleux qui s'ensuit n'est pas du goût de kamdem.
Simon Gbétou, étudiant de son état, est friand des ventes d'articles aux enchères et soutient avec beaucoup de nuances qu'" on peut accorder un peu de crédit aux effets vestimentaires, car on a la possibilité d'apprécier la qualité sur le champ". Par contre, poursuit-il," un poste radio, une plaque à gaz, un téléphone,ou même un fer à repasser n'est jamais testé sur place. Dans la plupart des cas ces objets sont amputés de leurs pièces essentielles. D'où l'absence de garantie" Un troisième intervenant estime lui que "pour dire vrai, ces marchandises sont de bonne qualité selon les moyens mis en jeu pour les avoir. Mais, le problème est celui de leurs origines. Beaucoup d'entre elles sont des invendus des magasins et des supermarchés de la place alors que certaines proviennent du Nigeria, de Dubai, de la Chine et même de Douala ou tout simplement du vol".
3 - Illégalité
Pour sa part, Kamdem continue à héler les passants. Imperturbablement. Et pour clore les débats, il lance avec fureur, presqu'en pétaradant :"Mes vêtements sont de bonne qualité. Je ne fais pas de publicité. Les prix, c'est vous qui les proposez. Je vends, je perds. Il n'y a pas cette qualité à Mvog-Mbi, Mokolo ou ailleurs. Le meilleur choix, c'est moi. Même Popaul le sait...", souligne-t-il, comme pour dire qu'il est insensible aux discours qui visent à lui faire perdre le nord et surtout son latin. D'ailleurs, il n'est pas le seul à utiliser la technique de la vente aux enchères pour écouler ses vêtements. Alors pourquoi lui rabâcher les oreilles quand il lutte pour la survie? Trêve de casuistique. Des Kamdem, des Collins, on en trouve dans certains marchés phares, aux abords des carrefours et autres lieux populaires de la capitale. C'est dire combien le phénomène suscite des émules. C'est de bonne guerre. Seul point positif à mettre à leur actif, ils ne perturbent guère la circulation, même si au demeurant, ils occupent illicitement la voie publique.
Pour un huissier de justice,ayant requis l'anonymat parce qu'étant en attente de charge et donc pas habilité à faire des déclarations, la vente aux enchères est "une procédure de recouvrement des créances. C'est l'apanage exclusif des commissaires priseurs. Comme au Cameroun, on confond l'huissier de justice avec le commissaire priseur, les deux sont fondés à organiser des ventes aux enchères lorsque la procédure amiable est épuisée et les mises en demeure infructueuses" Et d'enfoncer le clou :"les commerçants qui procèdent à la vente aux enchères ne sont pas qualifiés pour le faire. Ils usurpent nos titres aux fins commerciales. Par conséquent, ils sont dans l'illégalité". A l'évidence, la vente aux enchères suppose des préalables. Des mesures procédurières doivent être mises en branle avant d'y recourir. Son objectif est de vendre ce qui a été saisi légalement chez un débiteur insolvable et de reverser la somme collectée au créancier. Toujours de l'avis de l'huissier en attente de charge, "l'intrusion maffieuse de certains commerçants qui se permettent d'utiliser nos titres, est une activité manifestement illégale qui doit attirer l'attention des pouvoirs publics. Un commerçant qui ne vends pas ses marchandises, peut organiser des soldes au lieu de procéder à la vente aux enchères qui n'est pas de son ressort" En attendant qu'ils fassent leurs ces conseils, les pseudo-huissiers font de bonnes affaires.
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