Le Soleil (Dakar)

Sénégal/Togo: Stephen Keshi, entraineur des "Eperviers" : « Ce qui a manqué aux «Lions» ? Ce n'est pas à moi de le dire »

C. F. Keita

22 Juin 2004


interview

Dimanche, il était sur le banc togolais pour conduire son équipe, les "Eperviers", à une victoire éclatante sur les "Lions" du Sénégal. Cet ancien libéro libéré de charme, au jeu élégant, l'un des meilleurs à son poste en son temps, a fait les beaux jours de plusieurs clubs africains (NNB du Nigeria et Stade d'Abidjan), européens (Lokeren et Anderlecht, Strasbourg) avant de s'exiler en Malaisie aussi où il a été joueur-entraîneur et enfin à Sacramento aux Etats-Unis. A 42 ans aujourd'hui et 125 sélections en équipe nationale, Stephen Keshi a joué pendant 15 ans avec l'équipe nationale et a été capitaine pendant 14 ans. A son poste de libero, il lui arrivait de marquer des buts décisifs, soit en club ou en sélection nationale (comme en ouverture de la CAN 92 contre le Sénégal, à Dakar même). Ce qui porte son capital buts à une soixantaine de réalisations. Avec sept (7) participations en coupe d'Afrique des nations à son actif, Stephen Keshi a raccroché les crampons en 1997 pour se consacrer entièrement au coaching. Après son pays le Nigeria, c'est le Togo qui lui a fait les yeux doux pour le difficile parcours des éliminatoires combinées de la coupe d'Afrique des nations et de la coupe du monde 2006. Discussions à bâtons rompus avec cet homme à l'abord facile.

Comment êtes-vous arrivé à prendre en mains l'équipe du Togo ?

C'était à l'occasion de la CAN en Tunisie alors que j'étais consultant de la BBC. Le président et le trésorier de la Fédération togolaise de football m'ont rencontré à cette occasion et m'ont demandé si je voulais diriger leur équipe. Nous avons discuté et nous sommes arrivés à un accord et j'ai remplacé le Brésilien Dumas.

Quels sont les objectifs que vous ont assignés les dirigeants du football togolais ?

L'objectif, c'est d'abord de se qualifier pour la coupe d'Afrique, mais ce n'est pas forcément qu'on doit se qualifier. Pour moi, il s'agit d'abord de préparer une équipe ici au Togo, une équipe efficace. Si on n'a pas une bonne équipe, on ne peut parler se qualifier. Il faut deux ans au minimum pour préparer une équipe efficace, et puisque j'ai un contrat de deux ans avec le Togo, je crois que je peux me consacrer à ça. Mon travail consistera aussi à aider le football togolais à travers l'organisation de séminaires avec les entraîneurs.

Comment avez-vous trouvé cette équipe togolaise ?

Individuellement, il y a de bons joueurs. Pour le moment, nous travaillons dans le sens d'avoir une équipe homogène. Je suis là depuis seulement deux mois et demi avec d'abord les locaux ensuite avec les professionnels qui nous ont rejoint, il y a une dizaine de jours. Vous savez, avant, les joueurs rechignaient à venir en équipe nationale. Maintenant, ils ont changé d'avis car ils veulent réussir quelque chose avec cette équipe nationale-là.

Que pensez-vous de la formule combinée de ces éliminatoires coupe d'Afrique des nations - coupe du monde ?

Moi je crois que c'est une bonne formule qui, en plus, est moins fatigante, parce que avant, on jouait séparément ces deux compétitions avec toutes les difficultés que cela engendrait pour les entraîneurs, les joueurs et les dirigeants aux plans de la gestion des joueurs, du coût financier des opérations et autres. Cela aidera donc tout ce monde à travailler dans la durée.

Et maintenant comment trouvez-vous la poule du Togo qui est en compagnie du Mali, du Sénégal, de la Zambie, du Libéria et du Congo ?

C'est une poule très très difficile avec la qualité des joueurs que regorgent certaines équipes. Le Togo est un petit pays, c'est difficile ; mais j'espère qu'on va réussir notre parcours. C'est vrai que nous rêvons d'une participation à la coupe du monde. Et comme je vous l'ai dit, ces éliminatoires combinées constituent une bonne chose puisqu'il n'y aura pas de calcul. Vous jouez contre une équipe avec une double préoccupation, puisque les deux compétitions ne sont pas dissociées. Mieux vaut alors jouer à fond ses chances. C'est au décompte final qu'on saura qui est qualifié pour l'une et pour l'autre.

Quelles sont, selon vous, les équipes susceptibles de se qualifier dans votre poule ?

Ca, je ne le sais pas pour le moment car la compétition ne fait que commencer. Pour le moment, seule la Zambie n'a pas perdu, toutes les autres ont perdu au moins un match. Il faut attendre donc pour se prononcer sur telle ou telle équipe.

Quelles sont, selon vous, les chances du Togo dans ces éliminatoires combinées ?

Pour le moment, je vous dirais que je joue les matches un à un pour voir ce que cela donnera, mais je sais que ce sera très dur et le parcours ne fait que commencer. C'est une bataille de nerfs, un parcours du combattant ; les plus réguliers pourront prétendre à une qualification ou même aux deux qualifications.

Pour en revenir au match de dimanche dernier contre le Sénégal, comment vous vous y êtes pris pour lui planter trois buts ?

L'équipe du Sénégal que j'ai vue en Tunisie n'est pas la même que celle qui a joué contre nous à Lomé. Je crois qu'il y a eu beaucoup de changements au niveau des joueurs. L'équipe de 2002 était une très grande équipe qui a émerveillé le monde entier. Vous voyez un joueur comme Fadiga, que je respecte beaucoup au passage, lui, il fait tourner l'équipe. Et mon opinion sur Fadiga, c'est qu'avec son absence, on dirait que l'équipe du Sénégal a perdu les trois quarts de sa force. Il y a quand même de bons joueurs au Sénégal, comme Diouf, Diao, Cissé et les autres. Mais ceux qui sont là maintenant sont capables de faire quelque chose ; il leur faut simplement du temps pour grandir et s'améliorer. C'est comme si l'on comparait l'équipe actuelle du Nigeria et de celle de 1994. Vous savez, il y a toujours des joueurs de talent au Nigeria, mais moi je m'inquiète surtout de la préparation de l'équipe. L'équipe nationale du Nigeria joue individuellement et ne pense pas au collectif. Ca, c'est mon opinion; sinon aucune équipe ne peut lui résister longtemps.

Quel a été alors votre secret pour battre le Sénégal ?

Je ne peux vous le dire, même si le match est déjà derrière nous, car il y a d'autres matches qui arrivent. Mais quoi qu'on dise, le Sénégal a une bonne équipe, mais nous, on a fait ce qu'il fallait faire pour gagner ce match. Je respecte beaucoup le Sénégal de même que les autres équipes. Mais quand même, votre botte secrète, en l'occurence Senaya Junior, a été le bourreau du Sénégal.

Où êtes-vous allé le chercher?

Je voulais faire entrer ce joueur dans l'équipe de départ, mais après j'ai changé d'avis parce qu'il est très jeune. C'est un gamin, mais il sait jouer au ballon. J'ai préféré alors débuter avec Olufadé et Adébayor, pour mieux fatiguer la défense sénégalaise. J'ai attendu donc le bon moment pour le faire entrer alors que j'avais constaté que la défense sénégalaise montait trop souvent aux avant-postes et que Junior est un joueur très très rapide.

Donc vous avez bien étudié l'équipe du Sénégal ?

Oui, comme du reste elle aussi nous avait bien étudié puisqu'ils avaient envoyé quelqu'un nous suivre contre la Zambie. C'est maintenant la règle en football. En somme, nous avons fait notre boulot et c'est bien tombé, Dieu merci. Pour moi, il a manqué quelque chose au Sénégal, mais ce n'est pas à moi de vous le dire (rires).

Maintenant, pour parler du football africain, que pensez-vous des choix portés sur les entraîneurs étrangers au détriment des locaux ?

Le continent africain regorge de très bons techniciens, mais vous savez quand on prend un technicien à la peau blanche, on pense aussitôt que c'est Dieu qui est arrivé dans notre pays. Ca, c'est un complexe et c'est dommage. Chez moi au Nigeria, j'ai toujours dit que je n'ai rien contre le Blanc et je ne suis pas raciste en plus. Mais vous voyez, on préfère donner dix millions à un entraîneur blanc que cinq millions à un entraîneur local. Et pourtant, ils font tous le même travail, ils sortent souvent tous de la même école de formation, mais on est plus tolérant envers le Blanc qu'envers le Noir. Ca aussi, c'est dommage. Des techniciens comme Jules Bocandé ou Kalusha Bwalya qui entraîne maintenant la Zambie ou encore Yéo Martial qui a permis à la Côte d'Ivoire de décrocher son titre de championne d'Afrique en 1992, illustrent bien que l'expertise africaine est de qualité. Moi je crois qu'on doit promouvoir les entraîneurs africains dans leur pays, leur permettre de travailler sans entraves afin qu'ils puissent produire quelque chose de concret.

Et quelle comparaison faites-vous entre le football de votre époque et celui d'aujourd'hui ?

En mon temps avec des joueurs comme Abédi Pelé, Roger Milla, Lakhdar Belloumi, Rabah Madjer, on jouait avec passion, on aimait le football. Maintenant, on parle trop d'argent dans le football. Même Michel Platini l'a dit la dernière fois lorsqu'il déclarait qu'il y a trop de l'argent dans le football, que les gens jouaient au football pour de l'argent. A mon avis, cela tue ce sport; et c'est vraiment dommage.

Vous voyez maintenant des joueurs demander à être dédommagés ou à être payés sinon ils ne viennent pas même si leur pays joue un match important. Où est le patriotisme dans cela ?

Moi je ne le vois pas. Le vrai football qui donne l'envie aux gens de venir au stade pour voir les joueurs disparaît peu à peu. Et il sera difficile d'inverser cette tendance puisque chaque année les sommes d'argent montent. C'est vrai que c'est bon d'avoir de l'argent pour régler des problèmes, mais aussi il faut jouer avec le coeur. Mais je suis optimiste pour le football africain, il suffit simplement que tout le monde s'y mette pour que les choses aillent de l'avant. Je n'en veux pour preuve les nombreux Africains qui jouent dans les championnats européens les plus relevés et qui y brillent de mille feux. C'est un signe que l'Afrique est un grenier inépuisable, il suffit donc de l'organiser pour que nous puissions en profiter davantage ".

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