Neïla RhaÏm
27 Juin 2004
L'idée de l'existence, parallèlement à la médecine classique, d'un ensemble complexe d'autres thérapies pouvant être intégrées dans le système de soins dominant commence à faire son chemin dans les esprits. Cependant, cette ouverture ne concerne que l'institution médicale car, et tous en conviennent, la population n'a jamais cessé de consommer ses plantes et de consulter ses naturopathes. Une tendance qui, d'ailleurs, va en s'affirmant, les chiffres sont là pour le prouver.
Dans de nombreux pays, les chercheurs accumulent les preuves de la pertinence des savoirs théoriques et pratiques traditionnels. Ces preuves existent, il suffit de les chercher. L'OMS parle d'«essais cliniques convaincants» pour «diverses utilisations de l'acupuncture, pour certaines plantes médicinales et pour certaines thérapies manuelles». En fait d'essais, on recense pour la seule acupuncture pas moins de 700 «essais contrôlés randomisés», le meilleur en matière d'évaluation des méthodes thérapeutiques.
Pour vaincre la maladie, découvrir de nouvelles molécules et mettre au point de nouveaux médicaments représente une impérieuse nécessité. Dans cette quête incessante, les plantes constituent une source irremplaçable. De très nombreuses plantes ont donné des médicaments contre des maladies aussi graves que le cancer, et on poursuit les études sur d'autres, moins connues. Artemisia annua, une armoise issue de la pharmacopée chinoise, depuis toujours utilisée contre la fièvre, a récemment donné naissance à une nouvelle classe de médicaments contre le paludisme résistant. On étudie, actuellement, en Afrique du Sud, l'efficacité de la plante Sutherlandia microphylla, pour soigner les patients atteints du sida.
Monopoles médicaux
Ces succès ne semblent pas émouvoir institutions officielles et lobbies pharmaceutiques, qui, souvent, continuent leur petite guéguerre contre les thérapies non conventionnelles, dont ils mettent en cause la valeur thérapeutique et la qualité de la formation des intervenants. A en croire leurs détracteurs, ces thérapeutiques ne résisteraient pas à l'épreuve scientifique. Ce à quoi le docteur A.F., généraliste homéopathe, répond que «la validation scientifique n'a pas empêché certains médicaments de s'avérer inefficaces, voire dangereux. Le dernier en date est le traitement hormonal substitutif (THS), présenté comme la solution à tous les troubles de la ménopause et dont on vient de découvrir le danger.»
De nombreux médicaments allopathiques, dont on a, dans un premier temps, chanté les louanges, ont, par la suite, été jetés aux orties. En matière de médicament, il semblerait que ce qui est bon aujourd'hui ne l'est pas toujours demain. C'est un domaine, où, souvent, l'on avance par tâtonnements, en usant de procédés purement empiriques. Et c'est précisément cela qu'on reproche aux médecines complémentaires. C'est pourtant le monopole de ces traitements qui est de règle. Ainsi, nous dit un mésothérapeute, «la mésothérapie, une technique thérapeutique efficace, en plus d'être sans risques pour la santé du patient et de coûter moins cher, est bannie de l'arsenal thérapeutique conventionnel, sous prétexte que nous ne savons rien d'elle, alors qu'on continue à prescrire des médicaments, les corticoïdes et les antiinflammatoires, dont la nocivité est notoire.»
Les attaques se concentrent souvent sur l'homéopathie, accusée de n'être qu'un placebo, lire un produit ressemblant à un médicament, mais qui n'en possède pas les principes actifs. A ce jour, insistent les adversaires de l'homéopathie, aucun essai thérapeutique n'a pu donner la preuve de son efficacité. Ce à quoi les homéopathes répondent que le fait que la science (et la médecine) soit incapable d'expliquer certains faits ne signifie pas pour autant qu'ils n'existent pas. La réponse ne résiderait-elle pas plutôt dans les propres limites de la connaissance? Mieux : combien d'activités médicales peuvent-elles vraiment prétendre être fondées sur des preuves scientifiques?
Rien que la matière
Quant aux résultats, parfois spectaculaires, que les thérapies non-conventionnelles obtiennent là où la médecine classique a échoué, ils n'auraient rien à voir avec la science, mais avec un penchant, tout à fait humain du reste, pour l'irrationnel. «Ici, nous fait observer un médecin vétérinaire, il faut faire une petite précision : certaines de ces thérapies (acupuncture et homéopathie) étant pratiquées par les vétérinaires, il faudrait donc envisager la propension à l'irrationnel des chevaux de course, des vaches laitières, des poules pondeuses sans parler des petits de l'homme.»
Les choses étaient sans doute plus simples, du temps où la médecine occidentale considérait que seul le corps était son affaire, l'esprit, lui, étant le domaine du prêtre et, à la limite, du psychiatre. Mais on n'arrête pas le progrès: la découverte de la chlorpromazine, le premier psychotrope, a établi que, comme le corps, l'esprit est, lui aussi, le siège d'un ensemble de réactions biochimiques qu'on pouvait donc traiter. Pour la médecine occidentale, l'esprit était devenu matière physique. La médecine occidentale se considérant une méthode scientifique, il était normal qu'aucune médecine se réclamant d'un autre système de pensée puisse prétendre faire partie de la science. Même s'il n'a pas été démontré que la matière physique est la seule réalité et que le croire rappelle les systèmes de croyances portés par la foi, censés être à l'opposé de la science!
Cette approche autoritaire de la santé place de nombreux médecins non conventionnels dans une position d'hérétiques et pénalise les patients, en leur rendant plus difficile l'accès à ce type de soin. Mais le plus grave, c'est que loin d'empêcher le développement de ces médecines, elle laisse, en fait, la porte ouverte aux dérives commerciales et aux charlatans.
Le patient, un support de symptômes
En considérant, à tort, que le danger réside dans le fait de partager son pouvoir, la médecine officielle court le risque de perdre de vue l'essentiel, c'est-à-dire sa mission première qui est de prendre soin de la personne humaine. C'est le principal reproche que lui adressent certaines associations de patients. Pour eux, le développement des connaissances scientifiques et des savoir-faire techniques a fini par chasser la personne humaine du centre des pratiques médicales, pour la remplacer par un support anonyme, porteur de maladies et de symptômes, supposé être le patient. Comment, sinon, expliquer la situation d'échec où elle se trouve? Car toutes les avancées de la médecine moderne et la révolution de ses techniques n'ont manifestement pas empêché la santé humaine de se dégrader. Cette médecine serait, aujourd'hui, victime de ses choix philosophiques. Les maladies ont augmenté de façon inquiétante. Parmi les progressions les plus spectaculaires : les maladies cancérologiques, les maladies auto-immunes, les maladies émergentes, les maladies dites de civilisation et aussi toutes les maladies liées aux facteurs environnementaux. On met en cause l'efficacité des traitements officiellement validés qui ne reposeraient que sur des critères objectifs de maladie (ou encore sur des intérêts purement financiers), excluant le patient et la prise en compte des causes de la maladie.
Evidemment, c'est là que les médecines non conventionnelles marquent un point : elles s'intéressent non pas à une maladie, mais à un malade unique que le praticien appréhende dans son environnement naturel, familial et social. Le médecin alternatif prend le temps d'écouter le patient qu'il encourage à mobiliser ses propres ressources de guérison. La consultation ne séparant pas la prévention du traitement, il lui apprend à préserver son capital-santé. Les résultats de cette approche sont souvent à la mesure des attentes.
«Médecine intégrée»
Si le principe de confiance entre soignant et soigné est toujours la base de toute thérapie, il n'est plus question que le médecin décide de tout. L'existence et le succès des thérapies complémentaires ont imposé une nouvelle appréciation du rôle du patient et de sa responsabilité à l'égard de sa propre santé, dont on sait maintenant qu'elle est tributaire de la manière dont il se nourrit, gère son stress ou passe son temps libre. Ils ont également imposé une nouvelle appréciation de la relation patient- thérapeute et de l'importance des déterminants non physiques de la santé. Mais, surtout, ils ont participé à la création d'un nouveau patient qui revendique son droit à s'adresser à la médecine de son choix.
L'avenir de la médecine serait-il la «médecine intégrée», un concept venu d'Amérique du Nord, une combinaison du meilleur de la médecine classique et des thérapies complémentaires qui auront gagné leur droit à la reconnaissance? De quoi demain sera-t-il fait? Assurément, cela dépend de la capacité de la médecine conventionnelle à partager son pouvoir et à reconsidérer l'apport de toutes les autres médecines.
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