L'Express (Port Louis)

Ile Maurice: Interview de Lindsay Collen: "Un auteur doit faire un acte de foi"

Propos recueillis par Jeanne Gerval Arouff

28 Juin 2004


interview

Port Louis — Traductrice, syndicaliste Lindsey Collen a plus d'une corde à son arc. Mais c'est à la littérature qu'elle donne le plus. Elle est l'auteur à succès de cinq romans, traduits en différentes langues.

Les romans de Lindsey Collen connaissent un succès considérable. L'écrivain prolifique a reçu la semaine dernière le premier exemplaire de Isyan, aux Editions Everest, le dernier de ses cinq titres traduits, en turc celui-là. Il s'agit de Mutiny. The Rape of Sita, déjà lu en plusieurs langues, qui est sorti récemment aux Etats-Unis, et Boy, version anglaise du roman en créole Misyon Garson, chez Bloomsbury, en février 2004. Getting rid of it sort bientôt aux Editions Dapper, en France, sous le titre on ne peut plus précis Une Affaire de femme. There is a tide, lui, traduit en allemand en 1998, paraîtra très bientôt en France aux Editions Gallimard sous le titre Le Moment de la mer. Lindsey Collen livre ses impressions devant ce succès qui n'aura mis, en moyenne, qu'une décennie pour rayonner, sans compter les prix prestigieux qui lui auront été décernés pour ses oeuvres.

A tenir entre vos mains Isyan, le premier exemplaire de la traduction de votre roman Mutiny en turc, que ressentez-vous ?

La couverture est belle et le livre d'une dimension plaisante. Ce qui me retient le plus, cependant, c'est bien la calligraphie, la lettre "s" avec une cédille, le "g" surmonté d'un tilde Le coût du livre se montant à 18 000 000 de lires m'indique que cette monnaie a, à un certain moment, été dévaluée. John Berger, philosophe, artiste et, de surcroît, critique d'art, est cité en 4e de couverture. C'est une référence qui me fait très plaisir.

Lors du couronnement de votre roman, The Rape of Sita, par le prestigieux Commonwealth Writers Prize for Africa en 1994, de mauvaises langues l'ont attribué au fait qu'il avait été mis à l'index. L'on constate aujourd'hui que tous vos romans galvanisent l'attention des milieux tant littéraires qu'ordinaires, et cela hors de Maurice. Quels sont vos commentaires devant la situation ?

Peut-être que le premier constat mettant mon livre à l'index était une erreur. Si le Commonwealth Writers Prize n'était pas littérairement conservateur, je ne crois pas que son jury se laisserait influencer par une situation politique. Je crois plutôt qu'il éviterait de se mêler de polémiques et de controverses extérieures à la littérature.

Vous êtes un cas à part de la littérature mauricienne. Vos cinq romans publiés, qu'ils soient en anglais ou en créole, ont tous été traduits en différentes langues. Parfois lancés à seulement trois mois l'un de l'autre, comme pour Boy chez Bloomsbury à Londres en février 2004, et Isyan, chez Everest en Turquie, en mai 2004. Quel temps mettent-ils à trouver des traducteurs ?

Tous mes livres ont trouvé, en un an après leur publication, des traducteurs et des éditeurs conséquents, quelle que soit la langue. Mes romans se lisent aujourd'hui, pour certains, en allemand, en danois, en néerlandais. Pour d'autres, en américain, en turc, et bientôt en français. Mon roman Misyon Garson, écrit en Kréol morysien, a été traduit en anglais.

Que pensez-vous de la traduction littéraire ?

J'ai une grande admiration pour la traduction. Cela peut généraliser la littérature partout sur terre. L'occasion est donnée pour un croisement des littératures entre les écrivains vivants. J'ai assisté à une rencontre d'une association de traducteurs autrichiens, qui a duré toute une nuit, baptisée Night of the Flying pen. C'était vraiment unique.

La traduction est une discipline que l'on sait peu simple, si l'on s'attache à restituer toute la saveur des oeuvres originales. Certaines des vôtres choisissent parfois pour s'exprimer une langue peu standard. Cela pose-t-il problème à vos traducteurs ?

Justement. Comme tous les dilemmes rencontrés par les traducteurs littéraires furent évoqués sous tous les angles cette nuit-là, cette question y trouve sa pertinence. Dans le cas de Sita und die Gewalt, la version allemande de The Rape of Sita, le traducteur Ludwig Laher, qui est aussi écrivain, avait choisi spécifiquement d'écrire dans un allemand autrichien, pour respecter l'anglais non standard que j'avais, à mon tour, choisi précisément pour ce roman. Il était en constante discussion avec les Editions Rowohlt qui, elles, tenaient à certains mots en un allemand standard.

Dans un tel cas, le traducteur aurait-il été choisi par l'éditeur ?

Ce qui est le plus intéressant dans ce cas précis, c'est que Ludwig Laher était à Granada lors de l'invasion américaine. Et il l'a ressentie comme un viol. Par coïncidence, c'est à son retour de Granada qu'il a lu The Rape of Sita en anglais. Il en a été saisi car la métaphore y était déjà présente pour illustrer l'invasion. Il a alors souhaité traduire mon roman.

Quelle en a été l'opinion des lecteurs allemands ? Ne sont-ils pas les premiers concernés ?

En effet. Ils étaient unanimes à dire qu'il s'agissait là d'un chef-d'oeuvre. Des séances de lecture avaient été organisées dans différentes villes d'Allemagne. Je lisais des passages en anglais et une actrice allemande lisait les mêmes, parallèlement, en allemand. L'audience en était ravie.

De quel type d'audience s'agissait-il ?

Il ne s'agissait pas d'universitaires. Ils n'étaient pas des critiques littéraires non plus, mais des lecteurs ordinaires très intéressés par la littérature. Ils avaient lu le même livre, dans le même temps. C'était un feed-back très spécial.

Un auteur peut-il vérifier si la traduction est fidèle à sa création ? Sinon, comment le prenez-vous ?

La réponse est courte. Non. Un auteur doit faire un acte de foi. (NdlR : cela dit les bras en croix). Même si je connais un peu d'allemand, de néerlandais et de français, je fais confiance au traducteur. C'est son oeuvre. Par contre, certains me contactent par e-mail au sujet de mots en créole ou autres. C'est alors une collaboration. Mais d'autres pensent que c'est contraire leur travail et qu'ils doivent tout comprendre d'eux-mêmes.

Vous êtes vous-même traductrice, ayant traduit en créole, parmi d'autres (voir encadré), An Anna Blume de Kurt Schwitters. Comment vous y prenez-vous ? Et votre réplique "moderne " du poème, toujours en créole, a été primé. Parlez-nous en.

La traduction littéraire implique dans un premier temps l'absorption de l'oeuvre dans sa totalité. L'on procède ensuite à une traduction fidèle à l'entité première. Et on laisse tout cela s'organiser dans son propre inconscient. Pour la réplique du poème, les organisateurs avaient souhaité recevoir 154 traductions poétiques de 137 pays pour "enn explosyon gramer" et en faire un livre. Dix de ces répliques ont été choisies pour être narrées en public par leur auteur, au LGN Hannover 2000. Un musicien-compositeur a enregistré en live la voix de chaque intervenant. Il a ensuite pris des extraits, qui sont devenus une symphonie. "Finn fer enn CD usi. Manifik !"

Auriez-vous un sixième roman en chantier ?

Oui. J'en ai terminé le premier jet. Les Editions Bloomsbury m'ont déjà communiqué leurs commentaires. J'y travaille actuellement.

Portrait

Lindsay, la polyvalente

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- Lindsey Collen fréquente bien des genres en écriture. Sa bibliographie, pour une jeune écrivain, est conséquente et illustre de façon éclatante sa polyvalence. Elle fait état non seulement de romans, mais aussi de nombreuses nouvelles, tant en Créole qu'en Anglais, publiées soit individuellement, soit en collectifs divers, ici et ailleurs. Elle a aussi publié des contes pour enfants, tout comme des traductions d'oeuvres littéraires de ses pairs. La poésie ne la laisse point insensible. Ni la composition de chansons pour l'un ou l'autre groupe de musiciens. Lindsey Collen est aussi critique littéraire d'auteurs à réputation internationale, tels que Bernard Malamud et Eric Berne. Son oeuvre, toutefois, ne se limite pas qu'au domaine littéraire. Syndicaliste-activiste du parti Lalit, sa contribution à divers genres est volumineuse. Elle passe par la recherche, la collaboration à des magazines, englobant des textes de réflexion en tous genres. Un exemple de collaboration avec Ledikasyon pu Travayer : Diego Garcia in Times of Globalization - 2003. Féministe notoire, elle signe sa publication Dawn dans Cracks in the Edifice : Critical African Feminist Perspectives on Women and Governance, SADEP, 2000. Elle est l'auteur, avec d'autres, de Free Zone Workers' Labour Law - 1987. Ses articles publiés dans les 94 éditions de la Revi Lalit (1976-1996) englobent la politique, l'économie, la culture

Elle publie in Index on Censorship, de septembre-octobre 1994, The Rape of Fiction, une analyse de la décision de mise à l'index de son ouvrage littéraire The Rape of Sita par l'Etat. Et encore Mauritian Melee, in Index on Censorship, UK, n°4, 1995. Et bien d'autres.

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