Saphie Ly
29 Juin 2004
opinion
Affrontements entre populations et gendarmes Ouakam à l'issue d'un match de football, affrontements entre populations et gendarmes à Ngor à propos de terrains, affrontements à Tambacounda à propos de taxes de marchés, affrontements Touba à propos de taxes de marchés.
Assistons-nous à une dégradation de l'autorité publique ? Le trouble à l'ordre publique est-il entrain de s'installer sans qu'il y ait un pouvoir en légitimité et en capacité d'y remédier ? Les civils ont-ils perdu la mesure ? Sont-ils en situation d'outrage à représentants de l'Etat ? Les forces de l'ordre ont-elles perdu la mesure ? Etaient-elles en situation de légitime défense ? De préservation de l'ordre public ? Ou ont-elles oublié leur devoir de protection des civils ?
Ces questions sont trop sérieuses pour que l'on s'amuse à évaluer une telle évolution à la légère. Laissons aux corps de l'Etat tels que le Conseil Constitutionnel le soin de se pencher sur l'évaluation de questions aussi fondamentales et qui garantissent la stabilité de la nation. Tout au plus, déplorerons-nous que la part d'évaluation qui nous revient, soit gâchée par la régression de notre capacité à débattre. Il est de notoriété publique que plus une assemblée nationale est turbulente, plus elle a le courage de débats houleux, plus le pays qu'elle représente a de chances d'être stable.
En attendant, et sans jouer les apprentis-sorciers, avec les grands principes et piliers de la république, on peut s'entendre à constater que le sens de l'ordre se perd. Autorité confrontée, communautés en perte du sens de l'ordre. C'est la sécurité qui est en jeu.
S'il s'avérait que nous sommes dans un mouvement de dérive, s'il n'y avait plus d'autorité digne de ce nom, le risque est de voir émerger une culture de justice citoyenne. Le concept existe certes ailleurs mais pas chez nous. Et c'est bien ainsi pour le moment, car la nation est encore en construction et l'autorité commune reste encore à être un vécu culturel uniforme. Même si dans certains cadres précis, comme celui de l'entreprise, l'évolution en est à promouvoir le dialogue social et les médiations entre parties avant de requérir l'arbitrage de l'Etat, devenu facteur d'exacerbation des conflits avec les syndicats.
Les tentations de justice citoyenne sont symptomatiques d'un manque de cadres structurés et forts d'expression de la société civile dans les nouveaux rapports qu'elle bâtit avec l'Etat, en dehors de la traditionnelle médiation par les religieux.
Les risques : la tentation de se faire justice dans des cadres extra-judiciaires ; la justification de surenchères d'autoritarisme. Déjà la tendance inquiète. A se demander si cette défiance n'est pas une réaction spontanée - et saine ? - à une dérive autoritariste. Comme tension dynamique et manière de rétablir des équilibres.
Citoyens, commerçants, consommateurs sont-ils entrer de faire sauter la chape qui contenait leurs frustrations face au présent et leurs inquiétudes face à l'avenir ? Le corset de la patience et de la résignation que leur imposaient les médiateurs traditionnels.
Le décor a changé. Les marabouts et autres médiateurs religieux sont rattrapés par une conjoncture économique sans pitié et dépassés par les nouvelles formes de négociations sociales. Leurs enfants rejoignent le rang des goorgorlu. Les seuls recours que semblent pouvoir offrir les leaders de confréries, selon leur génération, sont, soit l'espoir d'un au-delà plus serein, soit un pis-aller social pour les laissés pour compte de la société. Le genre de mobilisation sociale que propose Serigne Modou Kara et Serigne Moustapha Sy à des jeunes en mal ou en quête de repères.
Mais, cela ne suffit plus lorsque la pression vient de la Senelec pour payer rubis sur l'ongle ce que l'on a consommé et dans les délais. Pour rebâtir la maison qui s'est effondrée parce que construire avec des granulats à rabais. Pour remettre les enfants expulsés de l'école après le 5 du mois faute d'avoir payé. Pour payer les taxes municipales. Il faut soit trouver plus d'argent et s'exécuter, soit choisir la désobéissance sociale. Dans les deux cas, on se tourne vers l'autorité publique. Soit pour attendre d'elle la construction d'un environnement favorable à la création de richesses, soit pour une négociation, un refus des impôts. Apparemment, les populations, les commerçants en tête, choisissent de plus en plus la voie de la confrontation.
Même si la pression ne fait que transiter par les institutions politiques locales et les grandes compagnies nationales, on comprend qu'elles viennent des institutions financières internationales qui tiennent les cordons de la bourse et dessinent les cadre de la gestion, dirigent selon leur vision l'économie nationale, sous le vocable euphémique de " bonne gouvernance ", depuis que le Sommet de La Baule, en 1990, a imposé aux Etats et dirigeants africains de se prendre en charge et de cesser d'être des enfants gâtés à la charge éternelle de leurs anciens colonisateurs et de nouveaux perfuseurs.
Même si le remède de cheval qui a été administré à coup d'ajustements structurels a fait plus de mal au malade ou à l'adolescent en apprentissage d'autonomie, une chose restait valable sur le principe, voire deux : la nécessité d'apprendre à bien gérer ; la nécessité de se prendre en charge. Et là-dessus, jusqu'à présent, les tâtonnements ont fait la preuve de l'incompétence de trop de dirigeants africains.
Et pourtant, à bien y regarder, la seule chose qui vaille pour ces dirigeants, face au défi posé, est de savoir mettre les gens au travail. Parce qu'à la différence des manifestations que l'on observait dans les années qui ont suivi le Sommet de La Baule, les revendications ne sont plus tant liées au besoin de libertés et de démocratie. Cela est conquis. Ceux qui battent le pavé maintenant, avec hargne, ont un discours social et économique. Ce sont soit les commerçants qui refusent des taxes dont le prélèvement ne leur semble pas justifié, soit des populations qui défendent bec et ongles des patrimoines fonciers, derniers biens face au dénuement rampant. Comme si la tension ne suffisait pas, la politique telle qu'elle se pratique en ces temps troublés, use de canaux tels que la décentralisation pour jeter de l'huile sur les débuts d'incendie liés à toute négociation entre autorité et administrés. Quel que soit le camp.
L'Etat-providence, les bailleurs-providence sont partis. Laissant un terrain nu sur lequel il faut dessiner un nouvel échiquier des rapports politiques, économiques, sociaux. Et le seul médiateur durable semble bien n'être que le travail. Les religieux trouvant un nouveau rôle de rempart en cas de débordement. Alors, il faut travailler, toujours travailler, beaucoup travailler. Ce que trop de monde ne fait plus depuis longtemps. L'oisiveté est bien la mère de tous les vices.
Beaucoup trop entrent en politique faute d'autre occupation. Il faut un code moral. Le travail pour faire consensus ?
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