Zoodnoma Kafando
30 Juin 2004
opinion
Qu'est-ce que le sankarisme ? A cette question, on risque d'avoir autant de réponses que de personnes à qui elle est posée.
Et pour cause : est-ce une doctrine ? Si oui, relève-t-elle de la politique, de la morale ou de la philosophie ou de tout cela à la fois ? Même les sankaristes ne peuvent malheureusement pas en donner une définition acceptée par l'ensemble de leur camp. Aussi n'est-il pas aisé de parler du sankarisme ; à moins de prendre le risque, comme nous le faisons à ce moment précis, d'aborder un sujet dont les contours sont loin d'être nets.
Cela étant, on peut affirmer, à la lumière de ce qui se dit çà et là, que le sankarisme met au centre de ses préoccupations une regénérescence de la société burkinabè à travers l'intrégrité, la justice sociale, la solidarité, l'équité dans les relations internationales, une économie de marché à visage humain.
C'est donc un ensemble d'idées générales, que le défunt président du Conseil national de la révolution (CNR), en collaboration avec son entourage, a tirées des vertus de notre peuple et des grands courants de la pensée politique et économique contemporaire, et qu'il a essayé d'appliquer.
C'était chose difficile, car dans l'histoire des Etats et des peuples, ils ne sont pas nombreux les praticiens de la politique qui ont réussi dans l'accouchement des théories politiques et vice-versa. Soit ils sont absorbés par les réflexions profondes qui donneront naissance à leur doctrine et ils désertent ainsi le terrain des réalités (qui sera vite occupé par quelqu'un d'autre), soit ils sont submergés par la gestion quotidienne des questions existentielles de leurs concitoyens et dans ce cas leur esprit ne peut pas convoler en justes noces avec les muses.
Ces limites objectives, dans le cas du président Thomas Sankara, auraient pu être comblées par ceux qui se considèrent comme ses héritiers politiques ; mais hélas, tous se sont lancés dans la conquête du pouvoir. Personne en tant que chercheur (même si par ailleurs on peut être leader d'un parti sankariste), n'a réussi à répertorier et analyser les actions, les discours et les interviews de Thomas Sankara afin de construire une doctrine.
A l'évidence, c'est un travail ingrat qui, au bout du compte, ne fait pas du chercheur un ministre, un député, un conseiller municipal avec à la clef les avantages qui y sont liés. Mais au plan humain, il contribuerait à réhabiliter ce héros national et à rendre service aux Burkinabè et à certains Africains dont il est une des idoles.
Certes, la doctrine, même si elle avait été élaborée par Thomas Sankara, ne pourrait pas être comme un dogme qui s'impose à tous. Son rapport avec la réalité susciterait des débats et des polémiques ; son interprétation également, mais ce serait déjà quelque chose de gagné. Rares sont les sankaristes qui ont vraiment connu le président du CNR. Si bien que certaines références à lui frisent l'idolâtrie. Ce qu'il n'aurait pas accepté de son vivant, car c'est du fétichisme, pas de la politique.
Certainement avons-nous été très sévère à l'endroit des héritiers du n°1 de la Révolution démocratique et populaire (RDP). C'est pourquoi il faut reconnaître aux intéressés des circonstances atténuantes.
En effet, dans un pays qui n'a pas encore atteint l'autosuffisance alimentaire et où quand on perd son poste de responsabilité on devient presqu'aussitôt nécessiteux, c'est compréhensible comme attitude.
Un sprint trop tôt lancé
Il y a quelques mois de cela que le débat et la polémique sur la légalité ou/et la légitimité d'une éventuelle candidature à la magistrature suprême de Blaise Compaoré font rage au Pays des gens intègres. Le sujet en lui-même n'est pas inintéressant, mais était-il opportun de le soulever maintenant quand on sait que poser ce problème amène presque automatiquement à évoquer la question suivante : si Blaise Compaoré est candidat, qui devra être son challenger en tant que candidat de l'opposition ?
S'il n'est pas candidat, quelle stratégie adopter et quel candidat choisir du côté de l'opposition pour battre celui du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) ? Or, si toute l'opposition est contre une éventuelle candidature de Blaise Compaoré, elle n'est pas prête à s'unir autour d'un seul candidat. Conséquence : après le débat (ou en même temps que ce débat se déroule) sur la candidature de Blaise Compaoré, ce sont les luttes intestines au sein de l'opposition et certainement au sein des partis d'opposition.
Si l'on ne peut nier la véracité de la sagesse selon laquelle l'asticot le plus gros et le plus charnu est à la portée du bec du coq qui se lève tôt (c'est-à-dire avant les autres) une autre sagesse enseigne que précipitation rime souvent avec précipice au sens propre comme au sens figuré. Dieu merci, ce n'est pas encore le cas avec notre opposition, mais on n'en est pas loin. Et c'est la démocratie qui perdrait en bonification.
Si fait qu'il est à se demander si le comportement de ces partis n'est pas plus dû à une volonté de jauger leur popularité et celle de leurs candidats pris isolément (dans le meilleur des cas) ou de profiter des subventions de l'Etat (dans celui du pire) qu'à celle de battre Blaise Compaoré. Dans la dernière hypothèse, nous en connaissons qui crieraient haro sur le baudet, mais qui ne feraient pas mieux s'ils étaient mis dans les mêmes conditions.
Dans cette ambiance, il convient de noter, sans avoir l'intention de faire du charlatanisme politique, que ce qui arrive aux sankaristes n'est pas chose surprenante. Effectivement, faut-il s'étonner de ce qu'à défaut d'erreur politique grossière du pouvoir à se mettre sous la dent, les opposants se retournent contre eux-mêmes à l'instar des sankaristes ?
Une autre explication du panier à crabes sankariste : c'est connu, les militants d'obédience gauchisante sont souvent plus rancuniers et vindicatifs à l'endroit de leurs propres camarades qu'envers leurs adversaires. S'il est vrai que cela peut se justifier du fait que celui qui aime bien doit bien châtier, il devrait être plus question de rigorisme et de sévérité que de rancune et de vindicte. Mais même dans cette perspective, les motifs du rigorisme et de la sévérité à l'endroit des militants ne sont pas comme une vérité scientifique contenue dans une formule et susceptible de faire l'unanimité au sein de ceux qui sont initiés.
Le sankarisme sans sankaristes
Au regard des faits, si on ne peut qu'admettre en dépit de ce que nous avons dit qu'il y a un courant politique sankariste, on ne peut non plus manquer de relever que la majorité de ceux qui se réclament du sankarisme semble agir contre Thomas Sankara ou tout au moins à l'encontre de ses idéaux.
En effet, quelque quatre mois avant sa mort, le président du CNR, s'étant aperçu des erreurs de la RDP et de l'écart qui se creusait entre le CNR et le peuple, songeait à mener des actions qui le réconcilieraient avec les Burkinabè victimes de ces erreurs ou laissés au bord de la route de la construction de la nation ou encore jetés par dessus bord. Il voulait également que les révolutionnaires dépassent leur appartenance groupusculaire pour édifier une organisation politique unique.
Malheureusement, cette orientation plus humaine de la RDP ne semble pas avoir fait l'objet de débats démocratiques approfondis au sein de l'instance dirigeante ; tant et si bien que des lézardes sont vite apparues en son sein et ont certainement apporté leur part de contribution négative dans la tragédie du 15 octobre 1987.
Si donc Thomas Sankara voulait que tous les révolutionnaires se retrouvassent sans distinction de chapelle et se réconciliassent avec les victimes innocentes des excès de la RDP, pourquoi aujourd'hui ceux qui se réclament de lui n'ont rien en commun que ce qui les divise ?
Sans le savoir (peut-être), les sankaristes, à chaque fois qu'ils opèrent une scission pour créer un autre parti, tuent une fois encore leur idole ; car c'est un parti concurrent, qui naît du parti initial avec toute la forte charge rancunière et vindicative que l'on puisse imaginer.
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