La Presse (Tunis)

Tunisie: Médecines naturelles, l'état des lieux

Neïla RhaÏm

1 Juillet 2004


«Je me souviens du temps où mes premières ordonnances de phytothérapie suscitaient l'hilarité de pharmaciens qui ne se gênaient pas pour les critiquer en présence de mes patients.»

Le docteur H.H., généraliste et phytothérapeute à Tunis, avait fini par perdre ses patients. Mais elle ne s'avoua pas vaincue et continua à prescrire à ses patients ce qu'elle pensait être le mieux pour eux. Le docteur H.H. a retrouvé une clientèle : de nouveaux patients gagnés à la cause des médecines naturelles qui ont choisi la phytothérapie, et d'autres qui consultent dans l'espoir de vaincre une maladie résistante aux traitements classiques, soulager une douleur tenace parce qu'ils ont entendu dire que cela marchait.

Des médecins, de plus en plus nombreux, ont repris le chemin de l'école, comme le docteur H.H., poussés par le désir d'apprendre, d'explorer d'autres voies de la guérison. Les uns par curiosité, les autres par humilité, par passion aussi, comme le docteur F.B.M., installé à Tozeur, qui a suivi trois formations (phytothérapie, homéopathie et acupuncture). D'autres, il est vrai, l'ont fait pour des raisons plus terre à terre. Ils reconnaissent que c'était le seul moyen de prendre du galon. Le docteur S.F., phytothérapeute dans une structure de la santé publique, fait partie de ces derniers. Elle admet qu'elle «n'y croyait pas». Aussi a-t-elle été «surprise par les très bons résultats obtenus, surtout chez les enfants».

Cet intérêt grandissant pour les médecines non conventionnelles est, de plus en plus souvent, partagé par un patient plus informé que par le passé et plus soucieux de préserver sa santé. Mme N.K., 45 ans, employée de bureau, a commencé à souffrir de douleurs au dos après avoir eu son premier bébé. On lui avait alors prescrit des corticoïdes, des anti-inflammatoires «Jamais,raconte-t-elle, un médecin ne m'a dit que ces médicaments pouvaient être nocifs. Il a fallu que je le découvre toute seule. Depuis quelques années, j'essaie de me soigner par les plantes. Ce n'est pas simple, car on ne me rembourse pas mes ordonnances».

Progression de l'enseignement

Il y a à peine 20 ans, les médecins tunisiens pratiquant des méthodes complémentaires n'étaient pas légion et, dans un premier temps, la formation n'avait été possible que grâce à l'enseignement associatif, essentiellement la Société tunisienne des biothérapies, qui a formé le gros des troupes. «Depuis 1981, date de la création de notre association, déclare monsieur M.A. Farah, l'actuel président, nous avons formé des centaines de médecins et de pharmaciens». Rien qu'en homéopathie, la Sotubio a formé 205 médecins et pharmaciens (38 autres sont actuellement en cours de formation) et encore 43 médecins en acupuncture, 76 en auriculothérapie, 54 en posturologie, etc.

1981-1982, c'est aussi l'année de la première promotion de pharmaciens formés à la faculté de Pharmacie de Monastir. Dès 1988, le laboratoire de pharmacognosie de la faculté avait initié diverses actions d'information sur la phytothérapie. A partir de 1991, en association notamment avec des facultés de pharmacie françaises, la faculté élabore un programme d'enseignement de phytothérapie clinique et plantes médicinales, dont le contenu, entériné par le Conseil scientifique, fait l'objet d'un enseignement post-universitaire à l'intention des médecins et des pharmaciens. En 1995, un enseignement d'acupuncture est instauré au centre hospitalo-universitaire Mongi-Slim, qui, à ce jour, a formé une cinquantaine de médecins.

Parallèlement à la formation théorique, des consultations médicales voient le jour, dont une consultation de phytothérapie au centre de soins de santé de base de Monastir, qui débute en octobre 2001. Deux années plus tard, un premier bilan est rendu public : les résultats sont remarquables. La consultation a déjà accueilli 940 patients, âgés de 3 mois à 83 ans, venant d'un peu partout et représentant diverses catégories socioéconomiques, souffrant, pour la plupart, de pathologies rebelles aux traitements. Les maladies les plus fréquentes sont les affections respiratoires, dont l'asthme représente 8,9%, et les affections dermatologiques. On consulte également pour les lombalgies, la migraine, l'arthrose des genoux, l'obésité, l'énurésie 40% de ces patients sont revenus pour un contrôle, dont 76% ont vu leur état s'améliorer. Le Centre d'acupuncture du CHU Mongi-Slim assure également une consultation. Des consultations d'homéopathie sont assurées par l'hôpital régional de Kheïreddine et par deux dispensaires des Forces de sécurité intérieure (FSI), où se relaient douze homéopathes formés en Tunisie. La médecine scolaire n'est pas en reste : des médecins de la Santé publique y pratiquent homéopathie et phytothérapie. De nombreux médecins pratiquent les méthodes complémentaires dans le privé, ainsi que des médecins vétérinaires, des dentistes, des pharmaciens.

Plantes tunisiennes

Dès les années 70, la pharmacopée traditionnelle tunisienne était l'objet de l'intérêt des chercheurs. Entre 1976 et 1985, une enquête officielle ethnobotanique permettra d'identifier et de répertorier 191 plantes médicinales «représentant probablement les espèces à usage thérapeutique les plus répandues» en Tunisie, nous apprend le Pr M.K. Boukef, chargé de cette enquête, dans l'introduction de son travail. Cette enquête fit la preuve, si besoin était, que «dans nos campagnes et, d'une manière moindre, dans nos villes, on continue à recourir aux plantes pour se soigner», ajoute-t-il.

En 1983, une Contribution à une étude ethnobotanique de la flore tunisienne est publiée par Edouard Le Floc'h, dans le cadre d'un projet Flore et végétation tunisiennes qui réunit des documents correspondant à la description de 2.150 espèces.

En 1993, un programme national de recherche est chargé d'une enquête ethnobotanique sur l'ensemble du territoire tunisien selon les normes et les exigences en vigueur, c'est-à-dire, explique M. R. Chemli, professeur en pharmacognosie-phytothérapie à la faculté de Pharmacie de Monastir «Par un groupe mutlidisciplinaire, comprenant un botaniste, un médecin, un pharmacien, un agronome et un guérisseur traditionnel.» L'ensemble des données est disponible à la faculté de Pharmacie de Monastir et fait, actuellement, l'objet d'un projet, Le Plamenet, impliquant cinq pays d'Afrique, dont la Tunisie. «Il ne faut pas oublier, ajoute le professeur Chemli, les travaux effectués par des étudiants dans le cadre de leurs DEA et DES.»

De nombreuses plantes médicinales à usage traditionnel ont fait l'objet de travaux scientifiques, chimiques et pharmacologiques. Récemment, et pour la première fois en Tunisie, une structure semblable à celle développée par les laboratoires Pierre-Fabre en France avec le Cnrs, a vu le jour. «Ce projet, explique le professeur A. Toumi, directeur général de la Pharmacie et du Médicament au ministère de la Santé publique, se base sur une technique de pointe, le criblage à haut débit». Ce procédé permet de tester l'activité thérapeutique d'une plante. C'est un «projet-phare qui permettra à la Tunisie d'entrer de plain-pied dans le domaine de la recherche, et ouvrira des perspectives intéressantes pour les chercheurs dans le domaine des plantes médicinales», ajoute le Pr Toumi.

Des patients plus nombreux

Combien sommes-nous à avoir choisi de faire confiance à la phytothérapie, à l'acupuncture, à l'homéopathie ou à une autre thérapie naturelle pour calmer une douleur rebelle, dormir ou avoir raison d'une allergie? Les statistiques manquent mais les pharmaciens spécialisés dans les homéo et phytomédicaments vous diront que les Tunisiens sont plus nombreux que dans le passé à le faire. Monsieur N. Essid, préparateur dans une officine de la capitale, nous assure n'avoir jamais vu autant d'ordonnances de phytothérapeutes. Ils sont aussi plus nombreux que par le passé à ne pas être remboursés par les organismes sociaux ou par les assureurs. «Apparemment, il y a un problème avec la Cnrps, mes patients m'ont en parlé», confirme le docteur S.B. dermatologue, phytothérapeute et homéopathe, exerçant dans une structure de la Santé publique. Même chose pour les patients de la consultation phyto du Centre de soins de santé de base de Monastir qui se voient refuser le remboursement de leurs ordonnances. Sur les 940 patients traités au cours des deux années d'activité de la consultation, 579, soit 60%, ne sont plus revenus après un premier traitement de deux mois. Quand on sait, par ailleurs, que sur 600 patients traités, 186, soit le tiers, sont sans profession, on imagine sans peine les motifs de cet abandon. Une seule exception : les mutuelles des FSI remboursent à hauteur de 80% les prescriptions délivrées par les homéopathes des deux dispensaires, Houcine-Bouzaïane et Montfleury.

Bien que les homéomédicaments et les phytomédicaments coûtent moins cher que les autres, «une ordonnance de trois mois, ça chiffre et peut devenir trop lourde pour le patient qui abandonne», explique le Dr H.H. De plus, ces médicaments sont parfois introuvables. Qu'est-ce qui nous empêche, du moins en ce qui concerne les phytomédicaments, de les cultiver ces fameuses plantes médicinales? Sachant que notre climat se prête très bien à la culture de la majorité des plantes inscrites à la pharmacopée européenne? Et, surtout, qu'est- ce qui nous empêche de les transformer sous différentes formes galéniques (du nom de Galien, qui préparait lui-même ses remèdes), gélules, gouttes, pommades, etc.? «Il existe, en Tunisie, plusieurs institutions spécialisées qui peuvent garantir le contrôle de qualité de ces produits avant leur mise sur le marché, assure le professeur Chemli. Les départements de la faculté de Pharmacie de Monastir peuvent assurer ce contrôle.»

Les médicaments non-allopathiques ne sont pas les seuls à avoir été un peu malmenés ces derniers temps. Les formations dans l'une des trois disciplines (acupuncture, homéopathie et phytothérapie), ne sont désormais reconnues comme compétences que si elles sont assurées par une institution universitaire et cela depuis le 2 avril 2004. «Une drôle de façon de récompenser tous les pionniers qui ont jeté les bases de ces médecines complémentaires, faisant de la Tunisie le leader en Afrique et dans le monde arabe», s'étonne le docteur Farah. Le problème qui se pose est le suivant : de nombreux médecins, ayant suivi ces dernières années une formation assurée par une association, n'ont pas réussi à faire valider leur compétence. L'arrêté du 2 avril 2004 serait-il rétroactif ?

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