Fraternité Matin (Abidjan)
J.G
2 Juillet 2004
analyse
Abidjan — Depuis le déclenchement de la guerre en Côte d'Ivoire, les Ivoiriens sont de plus en plus nombreux à témoigner. Regain d'intérêt pour la page imprimée, pan de mémoire sauvegardée, pour que demain soit meilleur.
Vers une renaissance des lettres ivoiriennes?
C'est à croire que les Ivoiriens ont de l'encre dans les veines. Depuis qu'ils ont été agressés, leur sang n'a cessé d'inonder les pages Cette boutade pourrait refléter le soudain regain de vitalité que connaît l'écriture en Côte d'Ivoire. En l'espace de deux années, une avalanche de livres a fleuri du terreau de nos douleurs.
L'écriture en Côte d'Ivoire ? On la croyait moribonde. Voilà qu'elle nous prend à contre-pied, déroute ceux qui la donnaient pour asthénique. Il aura donc fallu le coup de trombone de tristes événements, " la symphonie des canons ", pour déclencher la sympathie des crayons.
Le premier cri de cette renaissance à l'écrit aura été un essai au titre évocateur: La guerre de la France contre la Côte d'Ivoire (Abidjan, La Réfondation, mai 2003). Essai du Pr. Mamadou Koulibaly, professeur d'économie, l'oeuvre a voulu dénoncer " l'injustice de la guerre faite aux Ivoiriens". Volontairement militante, la contribution du président de l'Assemblée nationale entendait être " un appel pour que nous allions en croisade contre les déstabilisateurs de notre pays ". Quelques mois après ce premier cri, deux autres oeuvres verront le jour. L'une, d'un prêtre, l'autre d'un philosophe. Le prêtre, Jean-claude Djéréké, publiera Fallait-il prendre les armes en Côte d'Ivoire? (Paris, L'harmattan, juillet 2003). Interrogeant l'opportunité d'une solution armée en Côte d'Ivoire, le Père Djéréké déplorera la tournure guerrière prise par les événements, dès septembre 2002. Le philosophe, L. Boa Thiémélé, spécialiste de questions africaines, de son côté, revisitera un concept considéré à tort ou à raison comme à la base du conflit. Ainsi L'Ivoirité entre culture et politique (Paris, L'Harmattan, 2003) montrera comment la question de l'Ivoirité -culturelle au départ-aura été "pervertie par les politiques". Cette contamination, selon l'universitaire, ouvrira la voie aux dérives.
Un autre intellectuel, le Pr. Séry Bailly, ancien doyen de faculté et surtout ancien ministre de l'Enseignement supérieur, publiera, lui, un essai en forme d'étude comparative: Deux guerres de transition guerres civiles américaine et ivoirienne
(Abidjan, Educi, 2003). Allant au coeur de la guerre de Sécession américaine, il en décèlera les aspects susceptibles d'inspirer les Ivoiriens dans leur recherche de réconciliation et de réunification. Auparavant, le Dr. Amadou Koné avait publié Houphouet-Boigny et la crise ivoirienne
(Paris,Karthala,2003) une analyse qui se proposait de situer la responsabilité du premier Président de la Côte d'Ivoire dans la crise sociopolitique d'aujourd'hui.
Passée la première année de conflit, le même élan d'écriture s'est maintenu. Pour le seul mois de mars 2004, deux livres relatifs à la crise : Côte d'Ivoire chronique d'une guerre annoncée (Abidjan, 24 Heures, mars 2004) de Maurice Bandama (Grand Prix Littéraire d'Afrique Noire) et Mon combat pour la patrie (Abidjan, Puci, Mars 2004), de Généviève Bro-grebé, ont fleuri des vitrines. Le premier des deux est une compilation de chroniques écrites par l'écrivain ivoirien. Celles-ci avaient été rédigées avant le 19 septembre 2002, mais "interpellaient déjà l'opinion " sur les risques de déchirement. Réunies et publiées en 2004, ces chroniques semblent avoir été corroborées par l'actualité.
Le livre de G. Bro-Grebé, lui, est un témoignage. Celui d'une militante de la cause républicaine. Présenté à la vingt-quatrième édition du Salon du Livre à Paris, Mon combat pour la patrie a voulu annoncer l'aurore : " L'Ivoirien nouveau est une semence d'espérance ". Cette foi en l'avenir de la Côte d'Ivoire semble partagée par Hilaire Gomé Gnohité qui publiera un pavé tonique ne portant que trop bien son titre :
Le rempart (Abidjan, Institut éco-projet, 2004). Dans cet essai particulièrement documenté, H. G. Gnohité livrera un témoignage de limier sur la crise ivoirienne.
Si à ce printemps de la page, les essayistes se sont taillés la part du lion , les romanciers, les poètes et les dramaturges ne sont pas restés de marbre. Certains dramaturges auront eu l'opportunité de présenter leurs créations. Des pièces telles que Destination Boribana (Séry Kouaho, Attawa Mathieu) ou Le Canari de l'unité (Alain Tailly) et Monoko-zohi (Diégou Bailly) apportent leur part de leçon face à la crise. La pièce Les romanciers, eux aussi, ont pris "les armes". Les prisonniers de la haine (Abidjan, NEI, Frat-mat, 2003) de Venance Konan ou La Traversée du guerrier (Abidjan CEDA, 2004) de Diégou Bailly (Prix International Bernard Dadié 2004) s'inscrivent, dans une certaine mesure, dans la lignée des romans relatifs à la crise. Car, si le 19 septembre 2002 marque le début des hostilités, il faut bien admettre que la crise - larvée avant cette date - existait bel et bien. Ainsi le roman de Venance Konan et celui de Diégou Bailly, bien que portant sur les faits antérieurs à septembre 2002, s'inscrivent dans la logique d'anticipation des évènements.
Parus tous les deux en pleine crise, ils apparaissent aujourd'hui comme des miroirs du quotidien. Les poètes eux aussi sont venus au rendez-vous. Le livre Troisième de Fer de Lance (Abidjan, CEDA, 2002) du Pr Zadi Zaourou, est un rapport avec la crise actuelle. "Pap'rémo", le "petit homme au coeur de roc", semble bien difficile à évoquer sans référence à la guerre que nous vivons. Si à ces nombreuses publications s'ajoutent les textes en attente dans les maisons de publication, il est permis de dire que l'écriture en Côte d'Ivoire est en éveil. Rendant compte ou non de la crise, les oeuvres abondent, pour le plus grand plaisir d'un lectorat qui gagnerait, lui aussi, à s'étoffer!
Regards extérieurs
La Côte d'Ivoire, comme le disait un observateur de la scène ivoirienne, est trop importante pour être laissée aux seuls Ivoiriens. Cela se vérifie aussi au niveau du " printemps de l'écriture ".
Pendant que les auteurs Ivoiriens sont de plus en plus nombreux à témoigner de la situation en Côte d'Ivoire, des publications, outre atlantique voient aussi le jour sur le même sujet. Fantôme d'Ivoire (2003) de P. Duval et Flora Kouakou, un livre coécrit par un français et une ivoirienne, s'inscrit dans cette perspective.
La même année, une autre oeuvre revient sur le sujet : Parmi les rebelles : Carnet de route en Côte d'Ivoire, (l'harmattan 2003). Livre de Agnès Du Parge, ce témoignage fait vivre au lecteur l'ambiance de la rébellion ivoirienne. (L'oeuvre serait préfacée par Shérif Ousmane). Un troisième livre : Négrologie, pourquoi l'Afrique meurt ? de Stephen Smith (2003), essai controversé, réserve de larges extraits à la situation en Côte d'Ivoire, non sans susciter des réactions du côté de la lagune Ebrié.
Promouvoir le témoignage
La question de l'édition demeure, encore aujourd'hui, problématique. Problème de financement, difficultés d'impression et de distribution, les obstacles sont divers, et les oeuvres peuvent moisir dans les tiroirs des maisons d'édition. Pourtant, devant l'urgence d'une sauvegarde de la mémoire, les pouvoirs publics pourraient bien subventionner les oeuvres à même de restituer l'état d'esprit et les vérités historiques des temps cruciaux que nous vivons. Une commission nationale de sélection d'oeuvres: essais, romans, poésie, théâtre pourrait voir le jour. Car combien de pans, de vérité, combien de réflexions fécondes partent en fumée, faute d'une politique claire de sauvegarde de la mémoire?
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