Le Patriote (Abidjan)

Côte d'Ivoire: M. Bamba C. Daniel (Secrétariat général du CNPRA) : "Désarmer ne veut pas dire forcément réconciliation"

Interview réalisée par KIGBAFORY Inza

7 Juillet 2004


interview

M. Bamba Cheick Daniel est le secrétaire général du Comité national de pilotage du redéploiement de l'administration (CNPRA). L'opération pilote a démarré il y a plusieurs mois à l'Ouest. Nous avons rencontré M. Bamba pour en faire le bilan et parler du financement de la suite de l'opération notamment dans les zones sous autorité des Forces Nouvelles.

M. le secrétaire général du CNPRA, vous avez récemment reçu les bailleurs de fonds. Vous ont - ils assuré de leur engagement auprès de vous pour le programme national de redéploiement de l'administration ?

Effectivement, lorsque cette opération était à sa phase de conception sous la haute autorité du Chef de l'Etat et du Premier ministre, de nombreuses initiatives avaient vu le jour tant au niveau de certains ministères que de certains bailleurs de fonds qui, dans le souci d'épauler la Côte d'Ivoire, avaient imaginé des approches d'appui tant au niveau sectoriel que de certaines ONG humanitaires. La mise en place du CNPRA tendait à les amener à repenser leurs appuis, leurs approches stratégiques et surtout à savoir si cette structure de mission créée par le gouvernement était fiable pour jouer un rôle d'interface entre ces bailleurs de fonds et la bataille de survie de la Côte d'Ivoire post crise. L'opération pilote a permis à ces bailleurs de fonds d'intervenir, d'agir, de juger la transparence, la méthode et le pragmatisme du CNPRA. Sans verser dans l'autosatisfaction, nous pouvons dire que c'est un véritable satisfecit qui a été adressé au CNPRA. Aujourd'hui, le positionnement de la coopération française avec un assistant technique qui a rang de conseiller spécial du Premier ministre auprès du CNPRA et qui va gérer le financement de la France post crise est un signal fort pour dire : voici le choix de la Coopération internationale avec, en première ligne la France. Depuis lors, même dans l'informel, ces bailleurs de fonds se réunissent avec ceux qui sont déjà à nos côtés pour peaufiner leur intervention. Pour la Belgique, il n'y a aucun souci à se faire, la Coopération l'a dit, le CNPRA est la structure d'interface pour faire le travail. Donc, non seulement le choix est fait mais les procédures sont en train d'être affinées avec ces bailleurs de fonds pour aller très vite. Tout le monde connaît aujourd'hui les délais. Certains sont en train d'aménager leurs procédures pour les rendre compatibles à la célérité qui commande aujourd'hui tous les délais que nous devons respecter pour toutes les autres phases (identification...) jusqu'au processus électoral.

Les bailleurs ont beau accepté de s'engager auprès de vous. Vous ne craignez cependant pas que si l'application de l'accord de Linas - Marcoussis continue de coincer, les bailleurs de fonds se rétractent- c'est Marcoussis, en effet, qui a prévu ce financement ?

Je ne partage pas votre avis. Je ne dirais pas que l'application de l'accord de Linas - Marcoussis coince. Je crois que des avancées notables ont été faites notamment le vote de la loi d'amnistie, l'arrêt de la belligérance...Certains textes majeurs ont été pris. Nous n'avons jamais pensé que tout allait se passer aussi facilement. Je crois que nous allons nous armer de patience et de courage. L'accord en lui-même ne coince pas. Il y a des aménagements à faire, pas de l'accord lui-même bien sûr, mais de la compréhension de certains points de l'accord au niveau du politique. Mais, nous techniciens, nous pouvons à notre niveau servir de point de convergence de toutes les énergies pour l'opération de redéploiement. Nous nous sommes rendus compte que tout le monde est d'accord aussi bien au niveau du gouvernement que des Forces Nouvelles pour qu'on redéploie au moins l'administration minimale de la santé, de l'éducation nationale et d'autres services. Nous ne désespérons pas. Il faudra nécessairement que les enfants aillent à l'école, que ce soit à l'Ouest ou au Nord. Il faut qu'on soigne les populations, qu'on puisse leur donner de l'eau potable, etc. Si les politiques tiennent à l'identification des populations, aux élections, il est donc tout à fait indispensable qu'une administration minimale qui est d'ailleurs le vivier par excellence des agents électoraux- 99% des agents électoraux sont des fonctionnaires- fonctionne, que l'accord ne coince pas. Nous sommes dans la ligne droite. Le Chef d'Etat, le Premier ministre et le Conseil de sécurité des Nations unies l'ont dit. Nous devons maintenant tout faire pour que des compromis honorables soient trouvés pour l'appliquer rapidement. Donc, nous techniciens, devons être prêts et ne pas nous laisser envahir par un ivoiro-pessimisme et ne pas agir. Nous devons être prêts pour que lorsque le politique sera prêt, nous ne soyons plus au stade de la conception. Nous devons être prêts pour agir immédiatement, car on ne nous pardonnera pas d'avoir attendu que les politiques se mettent d'accord avant d'affiner nos procédures et nos stratégies d'attaque. Si d'aventure un accord intervient, tout le politique interviendra pour nous demander d'agir assez vite. Je suis habitué à ce genre de situation.

Quelle est la situation, actuellement, au niveau de l'opération pilote ?

La situation est encourageante. Les leçons sont tirées. Nous n'en serons plus au stade de la réflexion sur la création du cadre institutionnel du CNPRA, le recrutement du personnel, les procédures d'approche, les contraintes qui se sont imposées à nous et auxquels nous n'avions même pas pensé. La phase pilote nous a permis aujourd'hui de maîtriser beaucoup de choses. Nous sommes contents. Des jeunes ont accepté d'aller dans les confins les plus réculés du pays pour se mettre au service de la Nation. Ils sont allés non pas à cause des primes, c'est tellement dérisoire. Nous étions avec vous à l'Ouest, vous avez vu des jeunes de toute origine ethnique de ce pays à l'oeuvre. Les mains vides, la peur au ventre, ils sont partout, à Taï, à Blolequin, à Toulepleu, dans de nombreuses sous - préfectures en train de se battre pour sauver l'école et d'autres secteurs de développement. C'est cela ma grande satisfaction. Vous savez, au départ, personne ne pariait beaucoup sur cette l'opération. Mais au finish, avec le génie des cadres ivoiriens et un financement à 100% ivoirien, nous avons réussi. Tout cela est réconfortant. Nous avons l'occasion avec cette expérience d'aller assez vite pour l'opération du Nord sans tâtonnement.

Concrètement, qu'est-ce qu'il reste à faire pour boucler l'opération pilote du Nord ?

L'opération pilote avait d'abord pour objectif l'installation d'une administration minimale. Elle n'avait pas pour objectif de reconstruire l'Ouest. C'est à ce niveau qu'il y a souvent maldonne. Nous devions redonner vie à la région à travers un certain nombre d'actions en attendant que la reconstruction nationale qui va durer deux ou trois ans. Ce qui reste à faire pour la reconstruction relève des travaux d'Hercule. Il faut par exemple reprofiler toutes les pistes villageoises. Il faut aller à la réconciliation des coeurs et des esprits, il faut ouvrir tous les petits centres de santé dans les villages. L'opération pilote s'est limitée aux grandes agglomérations, aux chefs lieux de circonscription et aux grands villages. On n'a pas pu aller dans le pays profond. Ce n'est pas le rôle de l'opération pilote. Son rôle, c'est après avoir installé l'administration minimale, celle-ci puisse prendre le relais et continuer. Nous ne pouvons donc pas dire qu'il reste grand chose. Ce qui reste aujourd'hui à faire, c'est de payer le reliquat du dernier redéploiement des fonctionnaires. Cela avoisine les 60 millions FCFA. Je viens de recevoir une lettre assez dure des enseignants. Voilà ce qui reste pour l'opération pilote qui est une opération test. Elle doit donc se limiter dans le temps pour qu'elle ne se mue pas en une opération de reconstruction. On peut dire aussi que l'équipement des bâtisses réhabilitées reste à fournir. Des appels d'offre ont été lancés et ce sera chose faite bientôt. Pour la santé, c'est déjà fait. Pour l'éducation nationale, des missions sont allées déposer les tables bancs. L'équipement des bâtiments réhabilités se poursuit.

On peut donc dire que le CNPRA est prêt pour attaquer les zones sous contrôle des Forces Nouvelles ?

Nous sommes fin prêts. Nos procédures sont balisées. Le personnel déjà redéployé est connu. Pour le personnel à redéployer, nous avons les grandes masses, mais pas le détail. Tous ceux qui étaient dans ces zones sont listés grâce au fichier de la Fonction publique. Nous connaissons l'administration minimale déjà redéployée. Nous savons les primes à verser sans distinction du passé récent ou lointain de chaque individu. Tout cela est su. La seule chose qui nous fait traîner, c'est l'autorisation des Forces Nouvelles pour aller rapidement évaluer le coût des réhabilitations sommaires et urgentes à faire. Nos craintes, c'est que les petits séismes politiques peuvent nous freiner dans notre élan. Cela peut nuire au retour des fonctionnaires. L'appel que nous pouvons lancer, c'est que ce personnel soit sécurisé par les Forces Nouvelles. Que ce personnel soit rassuré. Qu'il ait des rencontres pour que ces gens se sentent en sécurité et leur expliquer que ces crises (ndlr : leurs dissensions) sont internes aux Forces Nouvelles qui ne sont pas dirigée contre eux. Vous savez, le temps joue contre nous. Tant que nous resterons dans une situation de non-accessibilité de ces zones et que ces fonctionnaires déjà sur le terrain n'ont pas de contact avec leur Direction, ils se sentiront abandonnés. Il peut avoir des désertions et l'opération peut se solder par un échec. Il faut aller vite. Il faut que ces fonctionnaires sentent des missions venir vers eux, qu'ils sentent que l'opération a démarré et qu'en définitive, le politique se rende compte qu'il faut aller vite. Au CNPRA, nous sommes prêts. Nous avons même tenté, une fois, avec une forte délégation de directeurs départementaux et régionaux, d'aller simplement prendre les mesures et être prêts. Il s'agissait de repertorier les bâtiments à réhabiliter à Korhogo, Bouaké..., les coûts et les communiquer au gouvernement et aux partenaires au développement. Nous aurions gagné trois mois. Malheureusement, il y a eu maldonne. Cette opération est reportée sine die.

Avez - vous repris contact avec les Forces Nouvelles pour une mission similaire ?

La situation ne s'y prêtait pas. A partir du moment où tous les décideurs se sont retirés à Bouaké, il n'appartient pas au Secrétaire général, à ce niveau de responsabilité, de prendre contact avec le Secrétaire général des Forces Nouvelles. Le CNPRA n'agit que lorsque le politique donne le feu vert. Nous pensons que le Colonel Bakayoko et les autres responsables des Forces Nouvelles ont conscience des urgences de cette opération qui n'est d'ailleurs que technique. Le redéploiement de l'administration n'a pas eu la même attention que certains pans de l'accord de Marcoussis notamment le désarmement et les élections. Certains pays ont pêché à ce niveau. Ils n'ont jamais pensé qu'après le désarmement, il faut rapidement que l'administration s'installe. Une administration qui connaisse le pays profond. Le redéploiement est aussi un vecteur de la réconciliation. Nous avons privilégié le retour aux postes pour que la Côte d'Ivoire demeure ce qu'elle a toujours été. C'est-à-dire avec son melting-pot, un puzzle d'ethnies qui se côtoyaient et s'embrassaient. Il faut que cela revienne à travers le redéploiement de l'administration. Désarmer ne veut pas dire forcement réconciliation. Il faut que les hommes aillent vers les femmes et vice versa. Pour cela, nous fondons beaucoup d'espoirs dans le reploiement de l'administration. Sans le reploiement de l'administration, il ne peut avoir de réunification, il ne peut pas avoir d'élections, il ne peut avoir d'unité nationale. Le redéploiement est un préalable incontournable qu'il faut conforter, qu'il faut appuyer. Autrement, tout ce qui se fait est éphémère.

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