Shyama Soondur
7 Juillet 2004
Port Louis — Le pire cauchemar des producteurs sucriers menace de devenir réalité : l'érosion des préférences européennes est imminente. L'industrie est rattrapée par le temps.
Elle se dit que la réforme entamée trois ans plus tôt aurait dû être menée avec plus de célérité. On a eu tort de focaliser sur le "Voluntary Retirement Scheme", l'élément sans doute le plus flamboyant du plan de réforme. L'Etat prévoit un plan d'urgence pour secourir le secteur. Un autre...
Le Msiri affirme possible de mécaniser complètement et à moindre coût les opérations sur une moitié de la superficie globale sous canne.
Il y a eu le dégraissage. Et puis, c'est tout. Trois années se sont écoulées depuis l'introduction du plan de sauvetage d'une industrie sucrière trop dépendante de la dépréciation de la roupie. Trois années durant lesquelles la seule réforme qui a été réalisée est de faire partir environ un salarié sur trois.
Il est vrai que l'application du plan de retraite a été plutôt compliquée en raison des implications foncières. Quand on connaît la rigidité qui caractérise la gestion des terres agricoles, on comprend aisément ce que cela a dû mobiliser comme ressources.
Encore que le volet foncier est loin d'avoir été complètement réglé. Seule la part revenant aux salariés partis en retraite a été libérée. Etant donné les difficultés financières confrontant le secteur, l'Etat lui a permis de vendre ses terres les moins productives pour financer la modernisation.
Quelque 2 400 arpents devront être vendus pour lever les Rs 2,8 milliards qu'aura coûté le plan de retraite. Pas un seul arpent n'a encore été vendu alors que les entreprises devront bientôt honorer cette dette. St-Antoine vient tout juste d'obtenir ses permis. Elle est la seule à les avoir à ce jour. Les autres morcellements proposés par des entreprises sucrières à travers le pays sont de vieux projets développés sous des incitations antérieures.
De manière générale, les sucriers se plaignent de la saturation du marché foncier et craignent de ne pouvoir lever assez de fonds dans les délais voulus pour honorer leurs engagements. Certains voient les choses autrement et assurent que le plan de retraite s'autofinancera à travers les économies qu'il générera. Point besoin de vendre des terres, disent-ils.
En réalité, tout dépend de la santé financière des entreprises concernées. Fin avril de cette année, les dettes des planteurs-usiniers s'élevaient encore à Rs 5,5 milliards. Ce chiffre inclut le coût du plan de retraite mais pas celui de l'aménagement des terres destinées aux anciens salariés. Quand on l'a fait, cela fait un colossal Rs 6,6 milliards.
L'industrie payait des intérêts de Rs 250 millions par an avant le plan de retraite. A présent, ce coût a enflé à Rs 468 millions, dont environ Rs 175 millions qui sont inscrits au compte des compagnies usinières.
Dans le cadre de la Midterm review du plan réforme, l'industrie sucrière a demandé un assouplissement des termes régissant le bridging loan devant financer le plan de retraite. Le taux d'intérêt a baissé de 2 % depuis l'introduction de cette facilité, fait-on remarquer. Et puis, vu la difficulté de vendre les terres, ce serait souhaitable de disposer de plus de temps pour le remboursement, plaide-t-on.
Si, par un coup de baguette magique, les compteurs pouvaient être mis à zéro, le Corporate Sector aurait pu respirer. Annulation de Rs 6,6 milliards de dettes ? Irréaliste. A moins que les choses tournent au pire et l'Union européenne va de l'avant avec son plan de réduction de prix. L'industrie pourrait alors convoiter une indemnisation...
Les patrons sucriers pourraient alors envisager avec plus de sérénité le prochain volet d'investissement : Rs 7 milliards d'ici 2008 pour mécaniser, irriguer, fermer deux usines et construire deux centrales. Ce plan d'investissement dépendra toutefois de la présence dans le business des 30 000 petits planteurs, responsables de 40 % de la production nationale...
Aujourd'hui, à Bruxelles, les lobbyistes mauriciens essaieront de gagner la Commission européenne à leur cause. Ils essaieront de gagner du temps. Parallèlement, l'Etat et l'industrie travaillent sur un plan d'urgence pour accélérer la réforme.
"Une réunion de travail est prévue le 13 de ce mois-ci avec le Premier ministre et le vice-Premier ministre. Nous allons très vite entamer les mesures concrètes pour préserver les intérêts des producteurs et des salariés", assure le ministre de l'Agriculture, Nando Bodha, joint au téléphone dans la capitale belge.
Mais peut-être qu'on n'aurait pas été si désespéré si on avait fait plus diligence dans l'application du premier train de mesures. Car les concurrents contre lesquels nous devons nous mesurer ne restent pas les bras croisés. Alors que Maurice peine à atteindre son objectif intermédiaire de ramener le coût de production d'une livre de sucre à 14 cents, le Brésil a déjà coupé les siens de moitié. Le demi-kilo de sucre brésilien ne coûte que 4 cents à produire...
Mécanisation et irrigation
Selon le Mauritius Sugar Industry Research Institute (Msiri), il est possible de mécaniser complètement et à relativement moindre coût les opérations sur une moitié de la superficie globale sous canne. Ce potentiel est déjà en train d'être exploité. Un peu moins de 50 % de la surface concernée a déjà été préparé pour accueillir les équipements agricoles et est sous irrigation.
Un autre quart de la superficie globale sous culture se prête également à la mécanisation complète. Mais cela nécessitera de gros investissement dans le réaménagement des champs. Le reste des 76 000 et quelques hectares sous canne ne se prêtent qu'à une mécanisation partielle au mieux.
La mécanisation complète des opérations au champ nécessite une coûteuse préparation du sol. Il faut épierrer, niveler, réaménager les drains et routes d'accès, planter en de longues rangées facilement accessibles aux machines ... Le seul épierrage d'un arpent peut coûter au- delà des Rs 100 000.
Les planteurs- usiniers ont de l'avance dans ce domaine, Belle Vue Mauricia et Médine se classant parmi les plus modernes. Ces agriculteurs prévoient d'investir encore Rs 1,6 milliard dans les champs d'ici 2008. En revanche, les petits planteurs qui contribuent à hauteur de 40 % à la production nationale, sont à la traîne. Leurs exploitations sont exiguës et ils ont jusqu'ici résisté à tout effort de les réunir.
Il était prévu d'introduire un plan d'action qui aurait permis de réaliser les objectifs identifiés par le Msiri. Celui-ci devait proposer un échéancier de même qu'un plan de financement. Trois ans après l'introduction du plan de réforme, n'y a rien eu.
Salaires
Les rémunérations représentent en général 55 % des coûts de l'industrie sucrière. Elles ont une plus forte incidence dans les entreprises agricoles. La main-d'œuvre y représente 60 à 65 pour cent des coûts globaux contre 30 à 35 pour cent à l'usine.
En juin 2001, l'Etat a introduit un plan de retraite presque exclusivement à l'intention des compagnies agricoles. Cela a permis d'alléger significativement leurs frais salariaux. Le coût des rémunérations a baissé par 25 %. Cela représente à son tour une régression d'environ 15 % dans les coûts globaux de ces entreprises.
Tous les gros exploitants, à l'exception de St Félix, ont pratiqué le plan de retraite. Deux ou trois autres s'apprêtent à le faire de nouveau. A fin 2003, 7 130 salariés avaient quitté leur emploi. Parmi, 4 600 étaient les plus âgés et ont coûté le plus cher aux employeurs.
Chaque retraité doit percevoir un lopin de terre et un lump sum en guise d'indemnités. La compensation financière, à elle seule, a coûté Rs 1,8 milliard à l'industrie.
Quelque 7 00 arpents ont été identifiés pour être partagés parmi ces ex-employés. Ces terres doivent être aménagées pour habitation en lots de sept perches au frais de l'employeur. L'investissement est estimé à environ Rs 1 milliard. Les sites ont été identifiés et on procède actuellement au tirage au sort pour l'allocation aux bénéficiaires. L'installation des infrastructures suivra.
L'Etat a avancé un prêt à des taux préférentiels à l'industrie pour financer le plan de retraite en attendant de pouvoir lever le fonds nécessaire à travers la vente contrôlée de terres. La Banque de Maurice a ainsi débloqué Rs 2 milliards, à un taux de 7,5 % et remboursable sur six ans après un moratoire de deux ans et demi. Ce moratoire est actuellement en voie d'expiration.
Le prêt gouvernemental devait servir essentiellement à permettre aux plus anciens de profiter du plan de retraite. Leur départ uniquement a coûté Rs 2,2 milliards.
Centralisation
Maurice produit en moyenne 5,5 millions de tonnes de canne à sucre et 600 000 tonnes de sucre. Quand le plan de réforme fut introduit trois ans plus tôt, 14 usines étaient en opération, dont neuf produisant moins de 40 000 tonnes de sucre.
La rationalisation des coûts d'usinage implique l'émergence de grosses usines, avec une capacité de production d'au moins 100 000 tonnes de sucre. C'était donc couru d'avance que certaines usines devront fermer et d'autres devront être agrandies.
Le plan de réforme prévoit que seules huit à neuf usines restent en opération d'ici 2008. Elles sont onze à opérer actuellement. Mon Loisir a demandé à fermer l'année prochaine. Riche en Eau est également programmé pour la fermeture. L'objectif du plan de réforme est donc à portée de main.
Ces deux fermetures nécessiteront un investissement de quelque Rs 1,4 milliard d'ici 2008. Outre les coûts sociaux, il faudra consolider les usines qui vont recevoir les cannes de celles qui ont fermé.
Les autorités estiment que la capacité de broyage peut être augmentée sans grand investissement. Il suffira de prolonger la récolte sur 150 jours au lieu de 130 actuellement et faire rouler les usines chaque jour de la semaine, y compris le dimanche décrété jour de repos. Le seul hic est que du point de vue agronomique, la canne ne suit pas.
"Cess"
Depuis un certain temps, le Global Cess Fund est un énorme sujet de contentieux entre les producteurs et l'Etat. Petits et grands agriculteurs sont tous d'accord que ce fond devra être ramené à des proportions plus raisonnables.
Le GCF est constitué d'un prélèvement au départ sur les revenus sucriers en faveur des services de support à l'industrie sucrière. Ce fonds finance le Msiri, temple de la recherche sur le sucre, le service d'extension offert par la Farmers Service Corporation, le vrac, le Cane Planters and Millers Arbitration and Control Board, la Sugar Planters Mechanical Pool...
La contribution obligatoire à ce fonds se situe à quelque Rs 1000 sur chaque tonne de sucre vendu. L'industrie insiste pour que les institutions bénéficiant de cet argent rationalisent leurs opérations. Ce fonds devra obéir à l'objectif global du plan stratégique qui est de réduire les coûts par plus de 40 %.
Outre le plan de retraite, la rationalisation du GCF est le seul élément du plan stratégique pour lequel un plan d'action a été préparé. Son application demandera certainement le même courage politique que celui démontré pour le plan de retraite. Cette fois, il s'agira de dégraisser une équipe de bureaucrates et de techniciens. L'industrie est d'avis que la retraite prématurée leur soit également proposée.
Le gouvernement a donné un signe d'encouragement en préconisant une baisse de Rs 19 millions. Le Premier ministre Paul Bérenger espérait ainsi augurer une rationalisation graduelle, étaler sur le temps. Mais il a été rattrapé par l'Union européenne.
Les charges sociales
Pour des raisons profondément ancrées dans l'histoire du pays, l'industrie sucrière est gouvernée par un régime spécial, rigide, souvent discriminatoire à son égard. C'est à ce prix politique que la paix sociale a pu établir son règne. Mais confronté à de graves difficultés conjoncturelles et structurelles, l'industrie estime s'être largement acquittée de sa dette. Elle demande à être désenchaînée.
Les exemples pour illustrer ces discriminations à l'égard de l'industrie sucrière sont légion. Sa contribution sociale s'élève à 14 % de ses frais salariaux contre 9,5 % pour tous les autres secteurs de l'économie. Rien qu'au Fonds national de pension, l'industrie sucrière contribue 10,5 % contre 6 % pour les autres secteurs.
Les job descriptions dans l'industrie ont la rigidité de la fonction publique ! Les Remuneration Orders régissant l'emploi dans ce secteur préconisent pas moins de 33 acquis pour les salariés contre 14 dans la zone franche et 12 dans le tourisme.
Depuis dix ans, l'industrie sucrière a essayé, avec un succès certain, de contourner ces provisions contraignantes en engageant ses salariés dans la négociation collective. Il est vrai que cette négociation est gelée pour l'instant en raison de désaccord. Il n'en demeure pas moins que la formule a marché.
Diversification
On espère produire 600 000 tonnes de sucre cette année. Ce sera peut-être la dernière fois qu'on en produira autant. La baisse des prix garantis par l'Europe où est écoulée 95 % de la production nationale ne sera pas sans incidence.
Le plan de réforme préconise la diversification à l'intérieure de l'industrie cannière. Il est question d'exploiter de manière optimale la moindre partie de la plante.
Certaines avenues sont déjà connues. Il en est ainsi pour la production d'électricité à partir de la bagasse. Il est prévu, à terme, que l'industrie sucrière fournisse deux tiers de la consommation nationale. Sa contribution tourne actuellement autour de 40 %.
L'industrie s'attend à investir dans deux autres centrales thermiques d'ici 2008. Cela nécessitera un investissement de quelque Rs 4 milliards.
La production du rhum agricole gagne également du terrain. Union St Aubin s'y est aventurée. Cinq autres entreprises s'apprêteraient à s'y lancer, parmi Médine et Belle Vue Mauricia. Ce rhum, produit à partir de jus de canne plutôt que de la mélasse, a une valeur ajoutée certaine.
Le plan stratégique flirte également avec l'idée de raffiner le sucre sur place. Il est conseillé de jouxter la raffinerie à une usine sucrière afin d'en minimiser les coûts d'installation et d'opération. Le sucre raffiné se vend à meilleur prix que le roux vendu aux raffineurs européens. Le marché régional offre également un certain attrait. FUEL semble être candidate pour ce projet. Cette entreprise peut d'autant plus se le permettre qu'elle appartient à un groupe qui opère également une sucrerie au Mozambique.
D'autres avenues de diversification, plus novateurs, restent encore à être explorées. On parle là d'incursion dans le secteur de la cosméto-pharmarceutique, éthanol...
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