8 Juillet 2004
En mai dernier au festival du cinéma de Cannes, Ousmane Sembène présentait Molaade, le deuxième long métrage de sa trilogie sur l'héroïsme au quotidien.
Héroïsme féminin, doit-on préciser. Le travail sur ce film, présenté dans la section "Un certain regard" de Cannes, a duré trois ans. Quelques heures après la finition du film, le 11 avril 2004, Sembène a bien voulu accorder cette interview au Professeur Samba Gadjigo enseignant au Mount Holyoke College. Une interview recueillie à Rabat par cet universitaire qui l'a mise à la disposition de Walf. Et il est important de préciser que le Pr Gadjigo est celui qui a le plus suivi de très près l'itinéraire de Sembène, notamment lors du tournage de Moolaade. Il est aussi coauteur d'un livre collectif portraits croisés de Sembène et Assia Djébar, compulsions de communications lors d'une conférence internationale sur les deux cinéastes africains. On comprend donc que ce soit encore lui qui réalise le "making-off" (un documentaire sur le tournage) de Moolaade, ce long métrage tourné au Burkina Faso avec des acteurs burninabés, maliens , monté au Maroc et dont Sembène dit qu'il est "le plus africain" de ses films, non pas par ses acteurs mais par son substrat.
Walf: Que signifie particulièrement Molaade pour vous : votre carrière, votre lutte au quotidien ?
Ousmane Sembène : Non, je ne sais pas ce que l'objet signifie ; le produit fini. Je peux te dire que sur le plan de son contenu, le film est le deuxième d'un triptyque qui, pour moi, incarne l'héroïsme au quotidien. Il se trouve qu'aujourd'hui nous avons trop de guerres en Afrique, surtout au sud du Sahara. Il y a aussi notre vie ; la vie continue après tout ; avec nos actions au quotidien qui ne sont pas retenues par les masses. Les peuples ne les retiennent pas. On veut nous convaincre que nous "végétons". Or, cette lutte souterraine, cette lutte du peuple, semblable aux luttes de tous les autres peuples, c'est ce que moi j'appelle héroïsme au quotidien. Ce sont les héros auxquels aucun pays, aucune nation ne décerne des médailles. On ne leur édifie jamais de statue. Voilà, pour moi, le symbolisme du triptyque. J'en ai fait deux : Faat Kine, celui-ci Moolaade et je me prépare pour le troisième. Quant à Moolaade, c'est un film qui se passe en milieu rural, un village symbolique d'une Afrique verte. Cette Afrique, tout en vivant sa vie, est en liaison avec les "autres". Alors, nous avons quelques éléments extérieurs dont l'arrivée permet à l'Africain une meilleure connaissance de soi. Dans Moolaade, sont en conflit deux valeurs : l'une traditionnelle, qui est l'excision des femmes. Elle date de très longtemps. Avant Jésus Christ, avant Mohamed, du temps de Hérodote. C'est une tradition. On en a fait une valeur, pour, à mon avis, continuer l'assujettissement des femmes... L'autre valeur, aussi ancienne que l'existence humaine : le droit d'accorder sa protection au plus faible. Quand ces deux valeurs se rencontrent, se croisent, se multiplient, se heurtent, voilà la symbolique de notre société : des éléments modernes ; des éléments qui font partie de notre substrat culturel. Y ajouter ces éléments qui appartiennent à la superstructure, notamment la religion. Voila dans quel océan baigne ce groupe ; le film.
Walf:Vous avez dit que Moolaade est le plus africain de tous vos films... Pourriez-vous m'en dire plus ?
Ousmane Sembène :Je le dis dans la mesure où, ici, nous sommes dans le substrat culturel africain. Avec évidemment, des éléments venus de l'extérieur. Mais le tout se passe à l'intérieur d'une langue, d'une culture, avec ses métaphores et ses symboles. Nous assistons à l'arrivée de deux éléments extérieurs : l'un c'est un ancien militaire. Il a, au nom de l'humanité, participé à tous les théâtres de paix. L'autre était un exilé en Europe (pour son propre intérêt). C'est le fils du chef de village, le potentat du village. Pour moi, c'est le film le plus africain.
Walf:Depuis votre premier roman, Le docker noir (1956) et dont le premier chapitre s'intitule "La Mère", vous avez donné un accent tout particulier à la femme, à l'héroïsme de la femme africaine. Pourquoi cet héroïsme revient-il, en leitmotiv, dans votre oeuvre ?
Ousmane Sembène :Je pense que l'Afrique est maternelle. L'homme africain est très maternel ; il aime sa mère ; il jure par sa mère. Quand on insulte son père, l'homme peut supporter. Mais une fois qu'il est porté atteinte à l'honneur de sa mère, l'homme se sent indigne de vivre, s'il ne défend pas sa mère. Selon nos traditions, l'homme n'a aucune valeur intrinsèque ; il reçoit sa valeur de sa mère. Cette conception date d'avant l'Islam : la bonne épouse, la bonne mère, la mère soumise qui sait entretenir mari et famille. La mère contient notre société. Je continue à penser que "la société africaine est très maternelle. Peut-être l'avons nous hérité de notre matriarcat avant l'Islam. Cela dit, pour moi, tout homme aime une femme. Nous les aimons. Par ailleurs, plus de 50 % des populations africaines sont des femmes. Plus de la moitié des 800 millions que nous sommes sont des femmes. C'est une force qu'il faut pouvoir mobiliser pour notre développement. Il n'y a personne qui travaille autant que la femme rurale.
Walf:Sur les quelques 50 Etats africains, plus de 38 pratiquent aujourd'hui l'excision. Alors, pourquoi le choix du Burkina et de Djerisso alors que vous auriez pu aussi faire le film ailleurs. Pourquoi Djerisso ?
Ousmane Sembène :J'aurais pu le faire ailleurs, mais je n'aurais pas eu ce cadre que je cherchais et que je n'ai trouvé qu'ici. Je cherchais simplement un village qui réponde à mon envie de création. Pourquoi ne peindrais-je pas une rose noire ? J'ai fait des milliers de kilomètres. J'ai fait le Burkina, le Mali, la Guinée et la Guinée-Bissau. Mais quand j'ai vu ce village, je me suis dis : voilà le village ! Mais il y a plus. Cette mosquée à hérisson au milieu du village, son architecture unique dans la zone soudano-sahélienne. Mais cette architecture, personne d'autre ne nous l'a inspirée; nous la devons aux termites, aux termitières. Symbole du Moolaade. Voila le choix de Djerisso.
Walf:Vous avez souvent dit : "Pour moi, la création, c'est comme de la kora. Elle a plusieurs cordes. Je joue comme je l'entends et l'essentiel c'est que je sois libre." Quels plaisirs avez-vous goûté pendant le "production" de Moolaade ?
Ousmane Sembène :L'expérience n'est pas encore complète. J'ai travaillé avec une équipe venue du Maroc, de Côte d'Ivoire, du Bénin, du Mali, du Burkina, de France et du Sénégal. Maintenant que nous venons de terminer le film, j'attends de voir la réaction de mon peuple à ce film. Il ne m'appartiendra plus après. Les jouissances, les difficultés, les tribulations et le plaisir que je goûtais pendant sa confection ; ces plaisirs-là vont me quitter dès sa première projection. Malgré mon âge, moi je ne pense qu'au futur et je souhaiterais qu'il soit un film intemporel.
Walf:Si vous aviez voulu faire le travail de postproduction en Europe, en France, vous auriez pu le faire. Mais Rabat, pourquoi le Maroc ?
Ousmane Sembène :Ce n'est pas ma première expérience marocaine. J'ai déjà fait tout le travail de Faat Kine au Maroc. Montage, sonorisation, etc. Ma fierté c'est de pouvoir dire que ce film (Moolaade) est né sur le continent et du continent. Ça c'est ma fierté, mon orgueil personnel. Peut-être que je pourrai faire comprendre aux cinéastes africains, aux plus jeunes, que sans sortir du continent nous pouvons créer tout ce dont nous avons besoin. Nous sommes une terre élue. Nous ne sommes pas une terre riche : nous sommes une terre élue. On nous dit que les premiers hommes sont nés en Afrique et on nous parle de Lucie. On nous parle aussi de l'Egypte. Le conflit que nous avons avec le Maghreb et le monde européen, Cheikh Anta Diop, dans son livre que j'approuve, montre que toute civilisation est partie de l'Egypte pharaonique, qui était une civilisation noire. Même en ce qui concerne l'excision, c'est venue d'une déesse noire. Quand Hérodote l'a vue, pour la première fois on a parlé de l'excision. Parce que la première fois qu'on a parlé d'excision, c'était Hérodote, au IVème, Vème siècles. Sur ce continent, nous avons les valeurs de l'Egypte, nous avons le Zimbabwe, on a les valeurs nées au Nigéria. Mais alors, quelle est l'origine de cette rupture que nous vivons ? Nous devons nous poser cette question. Non pas pour pleurer sur le passé. Mais je pense que nous pouvons recréer ces valeurs, à partir de chez nous. Je ne parle pas d'exclure les "autres". Nous pouvons les recevoir. Mais nous habitons ici. Nous avons énormément d'histoire. C'est notre patrimoine. Il ne s'agit pas de pleurer sur le passé ; il s'agit de nous ressaisir et de nous dire que nous pouvons le faire. Mais c'est un problème mental. (A suivre)
Par : Propos recueillis par Professeur Samba GADJIGO
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