Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Mor Talla Kane, directeur exécutif de la CNES : "La patente est augmentée dans des proportions qui font très mal"

Par : Propos recueillis par Ndakhté M. GAYE

8 Juillet 2004


Une hausse secrète de la patente est intervenue récemment et elle inquiète la Confédération nationale des employeurs du Sénégal (Cnes). Parce que l'augmentation s'est faite dans des proportions qui font mal aux entreprises, en particulier les sociétés à responsabilité limitée. Et il s'y ajoute, selon le directeur exécutif de la Cnes, Mor Talla Kane, que cette hausse est inopportune. Entretien.

La patente a connu récemment une hausse. Au niveau de la Confédération nationale des employeurs du Sénégal (Cnes), avez-vous évalué l'ampleur de cette hausse et les entreprises touchées ?

Il y a une augmentation de la patente dans des proportions qui font très mal. Certains nous disent que la proportion a été multipliée par trois dans certains cas. D'après les informations que nous avons reçues, les hausses sont très sensibles. Quand nous avons été approchés par nos membres, nous avons souhaité avoir des éléments tangibles. Depuis la semaine dernière, nous avons demandé à nos membres de nous dire le nombre d'entreprises qui ont été touchées et l'ampleur. Nous sommes en train de faire le recensement. Et c'est à la suite de ces recensements que nous pourrons avoir une situation exacte des entreprises qui ont été touchées. Mais d'ores et déjà, nous avons pris langue avec les autorités compétentes. Ces dernières sont dans de bonnes dispositions pour qu'on se retrouve et discute de cette question. Pour le moment, nous sommes à l'état du recensement des griefs, des plaintes de nos membres qui risquent d'avoir beaucoup de difficultés.

Quelles conséquences cette augmentation pourrait-elle avoir sur les entreprises ?

Nous sommes dans une dynamique de recherche de compétitivité. Et tout ce qui est charge fiscale pour une entreprise, est un coût qui risque de plomber sa compétitivité. Déjà, nos entreprises sont dans une situation délicate. Depuis quelque temps, beaucoup d'entreprises éprouvent des difficultés. Des hausses dans ces périodes-ci risquent d'avoir des conséquences fâcheuses sur elles. Ces entreprises ne peuvent pas toujours répercuter les coûts de charge parce que nous avons un marché qui se rétrécit. D'autant que, de plus en plus, il y a des fraudes. Cela veut dire que l'entreprise a des contraintes au niveau de son environnement. C'est à ce niveau qu'il faut voir ces conséquences.

Qu'attendez-vous des concertations que vous souhaitez avoir avec les autorités compétentes ?

Nous en attendons une plus grande compréhension de l'administration, qu'elle revoit cette patente. Cette concertation doit permettre de donner des arguments de part et d'autre, de nous retrouver autour d'un certain nombre de considérations qui permettront à l'administartion fiscale de comprendre qu'une hausse de la patente n'est pas opportune. Nous espérons convaincre nos partenaires.

Cette hausse intervient au moment où la Direction de la prévision et de la statistique (Dps) annonce une légère dégradation de la compétitivité de l'économie nationale. Cela ne vous inquiète-t-il pas ?

Ça n'a pas commencé avec la note de la Dps. De plus en plus, on assiste à l'épuisement des gains liés à la dévaluation. Jusqu'ici, les mécanismes de cette dépréciation avaient permis au Sénégal de rebondir. Est-ce que c'est l'épuisement de ces gains de compétitivté ? La rencontre que nous sommes en train de préparer sur la compétitivité y apportera des réponses. Parce qu'il est temps aujourd'hui de dépasser les appréciations conjoncturelles. Il faut aller au coeur du problème. Il est temps que le Sénégal réfléchisse sur les ressorts de sa compétitivité. Il faut que le Sénégal fasse une analyse appronfondie de l'ensemble des léviers sur lesquels il doit pouvoir s'appuyer pour asseoir une bonne compétitivité, durable et auto-entretenue.

Y a-t-il des préalables à cette compétitivité ?

Il y a un certain nombre de pistes que nous sommes en train de scruter. Par exemple, je suis heureux de voir un thème aussi important que la bonne gouvernance être abordé de manière frontale. Nous avons pris conscience qu'avant toute chose, c'est la bonne gouvernance. Et au Sénégal, on est en train de faire des efforts dans ce sens. Il faut saluer l'effort qui est fait pour assurer à la fois une bonne gouvernance publique et privée. Souvent, on a pensé que la bonne gouvernance n'était que publique. Or ce n'est pas vrai. Il y a une gouvernance privée qu'il faut aussi asseoir. Il faut que les opérateurs privés fassent une bonne gouvernance. La deuxième piste, ce sont les coûts des facteurs de production. Il y a des coûts qui baissent comme les télécommunications, mais d'autres font beaucoup de résistance, notamment l'électricité. Or, il faut qu'on soit raisonnable. Il y a aussi le coût de l'argent. Il faut que l'accès au crédit s'améliore. Un autre facteur qui commence à peser lourdement comme contrainte, c'est l'accès à la terre. On ne peut pas se développer si on ne peut pas avoir une expansion spatiale. C'est d'ailleurs une des causes de la non-mobilité. Or Dakar est à compte courant. Ce sont là les préalables de la compétitivité. Mais au-delà de tout cela, notre comportement est important. C'est l'acte que nous avons vis-à-vis d'une vision du développement. C'est la qualité des ressources humaines, mais aussi nos propres mentalités. Et de plus en plus, il faut qu'on travaille à cela. Qu'on partage une vision et que tous les efforts soient tendus vers la réalisation de cette vision-là.

L'heure est à la libéralisation du secteur des télécommunications. Quelle doit être l'attitude des pouvoirs publics pour que tout se passe dans les règles ?

Liens Pertinents

La Cnes a été la première organisation à dire qu'il faut un capitalisme populaire. Pour deux raisons principalement. On disait que quand on vend le bijou de la famille, il faut que chacun de ses membres puisse avoir quelque chose. La deuxième raison, ce sont les vertus pédagogiques parce que cela permet au Sénégalais de toute catégorie qui a un peu de ressources, de pouvoir s'entraîner au jeu de la prise de participation. La Cnes a toujours été pour une libéralisation, mais une libéralisation maîtrisée. Pas pour une libéralisation sauvage. Parce que le Sénégal est parvenu à mettre en place un outil performant que tout le monde salue, il ne faudrait pas qu'il soit laissé à la merci de prédateurs. Il faut que les conditions soient claires, qu'on ait une ligne de conduite qui permet de sauvegarder les chances du Sénégal d'être toujours en pôle position dans ce secteur stratégique qui est structurant pour l'ensemble de l'économie. Il faut que les nouveaux intervenants y ajoutent de la valeur ajoutée. Il s'y ajoute que les acteurs doivent être responsables et qu'un régulateur fort fasse respecter les règles du jeu. Et l'Agence de régulation des télécommunications (Art) doit être outillée pour remplir sa mission dans la ransparence, dans l'efficacité et dans la rigueur. Les acteurs nationaux doivent surtout être massivement présents. Sinon, nous le payerons cher.

Mais l'Art n'a pas un pouvoir de sanction...

Il faut lui donner ce pouvoir-là. Il y va de l'avenir et de la survie du secteur. Parce qu'avec le travail accompli par la Sonatel, il faut sécuriser le secteur.

La Cnes est-elle intéressée par cette libéralisation ?

Certains de nos membres s'y intéressent. Ce ne sont pas seulement les gens qui évoluent dans le secteur qui s'y intéressent. Il y a des gens qui sont dans d'autres secteurs, mais qui peuvent aussi être intéressés. Ce sont les affaires.

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