Une enquête de Serge Alain Godong, à Paris
8 Juillet 2004
Les employés rejettent la nouvelle grille des salaires. Les clients annulent les réservations
Comme souvent, les nouvelles à la Camair, se suivent et se ressemblent tristement. Toutes mauvaises, sur la route d'une fin que l'obsession des hommes tente de repousser de façon insensée. C'est donc de Paris que bruissent les nouvelles rumeurs. Rumeurs de grève que promettent le gros des 23 agents de l'agence, si jamais le directeur général en arrive à ne pas reculer sur la nouvelle offre salariale qu'il vient de leur adresser de façon sommaire et unilatérale pour, dit-il, amortir les troubles économiques de la compagnie : diminution de leurs coefficients de progression, malgré un maintien apparent de leurs salaires actuels. Un peu comme si on demandait à un fonctionnaire d'indice 580, d'être rétrogradé à 340, tout en conservant son salaire de base, 140.000 Cfa. Rébellion évidente donc de tous ceux qui n'y voient qu'un coup fourré de leur hiérarchie, cachant de plus sombres desseins encore pour l'avenir. Aux problèmes traditionnels d'absence d'avions, se greffe ainsi une pesanteur encore plus forte : celle de la démotivation de travailleurs qui, au Cameroun, n'ont pas eu de salaire depuis quatre mois ; et en France, n'ont pas de garantie d'en avoir dans les mois qui viennent.
Joint au téléphone par la rédaction, le responsable de la communication de la camair dit n'être pas au courant de ces menaces de grève.
1- Thomas D. Kamga : "Il faut lisser les salaires"
Ainsi donc, la quasi totalité du personnel de l'agence Cameroon Airlines de Paris aurait l'intention, tout à fait sérieuse, de se mettre en grève dans les tous prochains jours. Dans juste quelques jours si jamais leur directeur général, Thomas Dakayi Kamga, s'amusait à ne pas revenir en urgence sur la modification des contrats de travail et les nouvelles offres salariales, qu'il vient de leur proposer. Qu'il leur a proposées depuis le 11 juin dernier, dans des courriers expédiés sous forme de "lettres recommandées". Lettres recommandées de façon individuelle, pour faire savoir à chacun de quoi est désormais fait l'incertitude de ses lendemains. Lendemains ténébreux dès lors que les visages du quotidien ne sont plus qu'un ciel d'orage sans fin. Amoncellement de drames existentiels et de faillites collectives dans lesquelles M. Dakayi Kamga trouve une encre suffisamment noire pour décrire la portion de tragédie qu'il a en charge de parachever. Il parle en effet, sans fard de toutes les évidences connues, notamment, de ces "réelles difficultés économiques" sur lesquelles les religions sont constituées. Difficultés qui l'obligent, explique-t-il, à ne plus tenir au mieux ses engagements. Le premier de tous ? Celui qu'est censé tenir toute entreprise qui prétend à un minimum de viabilité : payer, en toute convenance, ceux qui y donnent leur sueur, leur motivation et leur intelligence à l'avancée de son ambition collective.
Ambition collective qu'on sait désormais difficile à cerner, depuis que la longueur des semaines n'a eu de cesse d'enchaîner les catastrophes devenues banales et les crises d'humeur désormais sans grand intérêt. La situation serait en effet entrain d'atteindre un point tel que, pour le directeur général, il faut d'urgence couper dans les coûts de fonctionnement de la compagnie pour tenter de faire quelques économies de bouts de chandelle. Mais alors, dans quels coûts ? S'interrogent avec amertume les employés de la maison. Qui observent déjà, à partir de leur agence de Paris, comment ceux de la base, au Cameroun, moisissent depuis bientôt quatre mois sans la moindre trace de salaire et comment, pour ce qui les concerne, la rémunération à ces fameux coefficients n'a en tant que telle jamais été respectée, tout comme ne sont presque plus payées les quelques primes auxquelles ont légitimement droit les agents. Les raisons à ce désastre étant bien entendu, celles qu'on sait : il n'y a pas d'argent. Pas d'argent pour acheter les avions, très peu pour payer la location de ceux qui volent déjà, une infime quantité pour tenir les fournisseurs et de moins en moins pour assumer le paquet de procès de toutes sortes que les incohérences d'une gouvernance sans gouvernail entassent comme une malédiction toute camerounaise.
Malédiction que les quelques 23 employés de Paris veulent de toute façon voir écrire loin des jolis murs de leur maison. Les lettres du directeur général viseraient en effet à faire en sorte que leurs coefficients de progression - sorte d'indice que les fonctionnaires connaissent sous le nom d'"avancements" - soient ramenés à leurs niveaux minimes, "sans aucune explication, ni justification", dénoncent les employés, alors que la plupart des personnes frappées par cette mesure "absurde" avaient déjà servi pendant au moins une dizaine d'années, voire une vingtaine, dans le cas de quelques vieux briscards. Cas ainsi de Remy Etsegue Tolo, comptable de l'agence, 16 ans à son poste, à qui M. Dakayi Kamga fait savoir qu'il devrait désormais passer d'un coefficient de 340 à un nouveau de 240 ; tout comme Marie-Madeleine Oleng, agent comptable qualifiée, 22 ans passés dans la maison, qui se voit rétrogradée de 290 à 200 ; alors que Brigitte Suzanne, assistante commerciale, dans son cas, se verrait renvoyée de 360 à 250. Une dégringolade qui n'en laisse donc pas un seul sans écorchure. Et qui fait dire au directeur général, presque romantique, qu'il s'agit en fait d'une procédure de "lissage du statut des salariés" devant parvenir à une "mise en conformité avec la convention collective française du transport aérien".
Toute la subtilité de la manoeuvre du directeur général réside donc dans un fait : garder l'indexation des salaires inchangée. C'est-à-dire que ceux qui gagnaient 1000 euros avant cette modification vont paisiblement continuer à gagner les mêmes 1000 euros. Comme si de rien n'était. Comme si rien n'avait bougé. Alors que, dans le fond, les choses ne sont plus du tout les mêmes : "Tout se passe en effet comme si on revenait au tout début de nos carrières", explique l'un des mécontents. "Il est en effet incompréhensible, ajoute un autre, que des gens qui ont travaillé pendant de si longues années voient leurs carrières sabotées de la sorte, comme s'ils ne représentaient rien. Les coefficients sont en effet le seul élément viable à partir duquel on arrive à mesurer l'ancienneté et la qualité d'un agent de la Maison. Dès lors qu'on galvaude cette référence, que nous restera-t-il donc ?" Les agents se plaignent en effet de voir partir, par cette mesure apparemment douce et sans conséquence immédiate sur leurs revenus actuels, la garantie de leur progression dans la maison. "Et surtout, ajoute une dame aux certitudes établies et à la voix déchirée, il est certain que, par un tel procédé détourné, la direction générale viendra nous expliquer dans quelques temps que ce sera nécessaire d'aligner les nouveaux salaires en question sur les nouveaux coefficients. Ce qui sera alors d'autant plus facile à faire que nous aurions, au préalable, accepté la modification de statut qu'ils sont entrain de nous proposer en ce moment".
2- Chef de représentation de Paris : 10 millions de Cfa de salaire mensuel
Autant dans sa tonalité que dans son contenu, la démarche de M. Dakayi Kamga présente ainsi par ailleurs d'autres zones de malentendus. D'abord, dans sa forme, par des menaces à peine voilées contre tous ceux qui voudraient éventuellement se laisser aller à de quelconques "revendications, fondées ou non, tant individuelles que collectives", générées par "l'hétérogénéité des statuts et situations particulières". Ensuite, par le côté éminemment dogmatique et unilatéral de cette lettre par laquelle il donne un sens à des conclusions qui, dans une structure comme la Camair, auraient dû s'édicter à la suite de négociations clairement établies avec les organisations syndicales et professionnelles représentant l'ensemble des salariés. Enfin, par l'épouvantail du "licenciement pour motif économique" qu'il agite comme une aventure certaine à tous ceux qui feraient cas de leur "refus" à la "sagesse" des propositions qu'il leur impose. Malentendu également, bien entendu, dans le fond où la direction générale fait part de cette éventualité de "licenciement économique" à tous les agents qui diraient non, sans avoir pris la peine de faire savoir, au préalable, en quoi la mesure qu'elle propose procède d'une réelle diminution de charges et, de ce fait, en quoi le refus des agents rebelles compromettrait réellement les réajustements qu'elle évoque si tapageusement.
L'entreprise s'est ainsi déjà retrouvée, à maintes reprises dans le passé, dans de procès où elle a perdu des masses d'argent, simplement parce qu'en son sein ,certaines options de gestions du personnel, avaient été prises. Des procès sans fin se sont ainsi accumulés dans les juridictions parisiennes, amenant à chaque fois la compagnie à perdre de l'argent, comme elle devrait encore le faire, dans le cas où l'actuelle décision du Dg est maintenue. Car, il y a quelques mois, la Camair perdait des quantités d'argent après avoir perdu toute une série de procès aux prud'hommes français. Ce qui devrait se réitérer sur ce coup, étant donné que, pour la plupart, les agents frustrés se sont abandonnés aux bons soins des avocats français, sous le territoire duquel la compagnie est appelée à répondre sur le plan judiciaire. La seule raison d'ailleurs pour laquelle les agents de Paris bénéficient de ces protections que voient forcément d'un mauvais oeil ceux qui, à Douala, les accusent de ne rien faire, en se marmonnant dans des salaires confortables et les lustres d'une vie parisienne que tout le monde, au pays, aimerait bien vivre de près.
Autant de raisons donc, pour lesquelles les agents Camair de Paris disent non à Thomas Dakayi Kamga. Question de ne pas passer pour les gogos, les boucs-émissaires d'une crise qui est plus longue et plus profonde qu'on ne le dit, notamment à l'agence de Paris. Territoire devenu concentré extrême de toutes les politiques erratiques que charrient des décennies entières et des hérésies sans fin : nombre des 23 agents régulièrement affectés dans ces bureaux se trouvent en effet en France en situation irrégulière, simplement parce qu'il y a longtemps que la Camair a explosé son quota de personnel à garder sur le territoire français ; quelques agents y sont affectés mais ne mettent jamais les pieds au bureau, comme c'est le cas d'une certaine ex-coiffeuse de Chantal Biya qui, après avoir été recrutée dans l'entreprise il y a trois ans et envoyée tout de suite à Paris, ne s'est presque jamais crue obligé de mettre ses pieds au bureau, alors même qu'elle émarge tranquillement à chaque fin de mois ; cas enfin, plus grave, d'un responsable de la société "Aviation & Tourism international", qui travaille comme consultant avec la Camair, comme "assistant aux fonctions de chef de représentant Camair pour l'Europe et l'Amérique" mais dont les revenus attendraient en tout quelques 16.611,66 euros (plus de 10 millions de Cfa par mois) - soit 15.611,66 euros de brut et 1000 euros "d'entretien de véhicule", équivalent en cumulé au salaire d'au moins cinq agents du même niveau, sans parler des charges payées à cet effet, à presque moitié du salaire indiqué, au fisc français - alors même que son travail et son apport à la compagnie souffrent de la plus grande contestation auprès de ses principaux collaborateurs.
3- 75% de remboursements aux clients
Anne-Marie Biyogo, responsable du service des réservations est claire : depuis les derniers troubles de fonctionnement ayant été occasionnés par le retrait des avions de Anset Worldwide, la société loueuse des avions de la Camair, il ne s'est pas passé de jours sans que l'agence de Paris ne voit défiler dans ses murs des colonnes entières de clients furieux et inquiets, décidés à venir procéder au retrait de l'argent que la plupart d'entre eux avaient pourtant déjà versé pour des déplacements prévus pendant la période des vacances courante. "On est carrément passé à près de 75% de remboursements", confie-t-elle, la voix morne et la mine non moins désespérée. Elle ajuste sa fine monture de lunettes et ajoute : "Toute une série de vols, qui affichaient pourtant déjà complets, comme c'était le cas de celui du 1er août prochain, sont ainsi redescendus très bas dans le taux de remplissage, sans que l'on ait la moindre garantie de ce que les données vont de quelque manière s'inverser.
Il est clair que ces problèmes d'avions ont un coût énorme et que la crise de confiance qui en découle est toujours longue et profonde dans notre rapport avec la petite niche de clientèle qui aurait pu encore continuer à nous faire confiance, malgré les retards et toutes les mauvaises réputations qui nous entourent déjà à l'ordinaire".
Dans les services financiers, on estime le préjudice d'autant plus énorme que, assez souvent, ces remboursements s'effectuent sous des conflits ouverts avec des clients et donc, sous la contrainte d'huissiers à qui il faut évidemment payer des droits toujours plus élevés à chaque fois. Des pertes d'argent, qualifiées de "stupides", qui pourraient pourtant, estime l'un des responsables des lieux, "être évitées si, en amont, une logique de résolution des conflits à l'amiable, était mise sur pied non seulement dans le but de payer à tous ceux qui le méritent leurs droits", mais aussi, de toute évidence, pour éviter à la compagnie le long lamento de toutes ces voix qui viennent perpétuer sur des années, le discrédit d'une compagnie devenue risible aux yeux de tous et notamment, aux yeux de ceux qui sont censés lui fournir ses revenus.
Le problème, confient presque en choeur la plupart de ces dames qui travaillent au corps à corps dans le quotidien des réservations, c'est bien que, malgré le fait de rapporter à la Camair l'essentiel de son chiffre d'affaires, presque rien de ce qui est fait à Paris n'est décidé au niveau de cette agence. Alors que, dans le même temps, Paris dispose de tout un directeur commercial, de nationalité française, rémunéré du reste à presque 4000 euros tous les mois, dont le travail s'en trouve donc, de ce fait même amoindri pour ne pas dire, injustifié. "Il est quand même difficile de se dire qu'on va continuer dans ces conditions", s'indigne l'une de celles qui sont fâchés. "Les mauvaises nouvelles, venant presque toujours de Douala, nous passons notre temps à subir les coups à ne même pas avoir de moindre capacité de réaction lorsque arrivent les détresses. Parce que nous sommes parfois aussi mal informés que ceux qui nous appellent pour avoir des renseignements et que c'est même plutôt parfois la presse qui nous informe de ce qui se passe à Douala", ajoute une autre. Aussi, se borne-t-on à se plaindre. A se plaindre sans suffisamment se faire écouter. A se faire écouter sans toujours se faire entendre. Et à sa faire entendre pour se laisser dire que ceux qui laissent entendre des voix dissonantes n'ont qu'une voie à leurs pas : celle de la porte.
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