Libération (Casablanca)

Maroc: Violences urbaines et anomie

Gilbert Achcar

8 Juillet 2004


Dangereux et effrayant, notre monde l'est décidément de plus en plus. Mais ces scénarios apocalyptiques que la réalité rattrape à grande vitesse, lorsqu'elle ne les dépasse pas, ne sont que les parties les plus visibles, les plus spectaculaires, de la violence croissante du monde des dernières décennies.

Les divers terrorismes, étatiques ou non gouvernementaux, s'inscrivent dans une croissance généralisée des violences urbaines. Le directeur exécutif par intérim du Centre des Nations unies pour les établissements humains (UNCHS - Habitat) soulignait, en 1998, «l'inquiétude grandissante que suscite la montée de la violence urbaine», phénomène que l'auteur décrivait ainsi: «A l'échelle de la planète, on estime en effet que la violence urbaine a augmenté d'environ 4% par an au cours des vingt dernières années. C'est vrai non seulement dans les régions fortement urbanisées telles que l'Europe et l'Amérique du Nord, mais aussi en Afrique, à la fois le continent le moins urbanisé et celui qui connaît les taux de croissance urbaine les plus élevés.»

Aucune région du monde n'est épargnée: en fait, et contrairement aux idées reçues, les violences contre les personnes sont même nettement plus fréquentes en Occident que dans le monde asiatique (faudrait-il en tirer des leçons en termes de «civilisation» ?). Selon les chiffres des agences onusiennes, les pourcentages de personnes ayant subi des violences dans les zones urbaines de plus de 100.000 habitants, sur la période 1988-1994, étaient de 11% pour l'Asie, ainsi que l'Europe de l'Est (avant que la crise ne frappe ces deux régions en 1997-1998), contre 15% pour l'Europe de l'Ouest et 20% pour l'Amérique du Nord. Ce dernier chiffre n'était dépassé que par l'Amérique du Sud et l'Afrique, avec 31 et 33% respectivement.

L'importance du phénomène de la violence urbaine aux États-Unis, leader du «monde civilisé», est bien connue, mais les chiffres en sont toujours sidérants, et ils laissent présager un avenir inquiétant. Ainsi, selon une étude réalisée à Boston, un enfant sur dix parmi les moins de cinq ans a été témoin d'une attaque à l'arme à feu ou à l'arme blanche (shooting or stabbing) et près d'un jeune sur quatre, en milieu urbain à bas revenus, a été témoin d'un meurtre! Certes, les années l990 ont connu une baisse du taux des agressions physiques aux États-Unis, comme dans d'autres pays occidentaux, du fait de l'amélioration des conditions économiques; mais ce fut aussi, et parfois surtout, au prix d'un accroissement considérable de la répression.

Les chiffres du Bureau of Justice Statistics l'indiquent bien: le taux d'homicide avait plus que doublé depuis le milieu des années 1960 pour atteindre, avec la crise, 10,2 pour 100.000 habitants en 1980; il connut ensuite une baisse relative, puis une nouvelle hausse jusqu'à 9,8 en 1991. Le chiffre de 1999 accusait une forte baisse à 5,7: c'était le résultat de la plus longue période de croissance économique de l'histoire des États-Unis, mais aussi d'une autre croissance au taux encore plus élevé, celle de la population carcérale qui a augmenté, en moyenne, de 6% par an, au cours des années 1990, passant de 292 détenus pour 100.000 habitants au 31 décembre 1990 à 478 au 31 décembre 2000, soit 1.381.892 prisonniers!

Le phénomène universel de la montée de la violence urbaine au cours des deux dernières décennies n'est pas difficile à expliquer. Franz Vanderschueren, conseiller technique au Programme de gestion urbaine d'Habitat, en a bien identifié les causes:

«La violence n'est pas un phénomène spontané, mais le produit d'une société caractérisée par l'inégalité et l'exclusion et le manque de contrôle institutionnel ou social. Toutefois, la marginalité urbaine et la pauvreté ne conduisent pas automatiquement à la violence, mais peuvent la favoriser dans certaines circonstances. La grande misère de quartiers mal dotés en services stimule la violence. La Conférence des maires à Montréal (1989) a identifié "les causes fondamentales de l'augmentation de la violence: croissance urbaine avec marginalisation des défavorisés et isolement de groupes à risques, insuffisance qualitative et quantitative des programmes de logement social et des commodités communautaires, chômage des jeunes". Dans une société qui promeut la consommation et la concurrence au détriment du partage et de la solidarité, des jeunes sans espoir d'emploi ou de réussite cherchent des moyens de survivre et de gagner un sentiment de reconnaissance, au moins de la part de leurs pairs. Cela mène souvent à la violence et aux bandes de jeunes.»

Et le rapport 2001 d'Habitat sur «l'état des villes du monde» contribue à mettre les points sur les i, au sujet de la cause de ces phénomènes:

«A partir des années 1970, le monde s'est engagé dans une phase de mondialisation visant à la déréglementation des marchés mondiaux, à la privatisation des fonctions gouvernementales et à la libéralisation de la finance. La libéralisation financière était censée déplacer les épargnes des pays développés vers les pays en développement, baisser le coût de l'emprunt, réduire les risques au moyen de nouveaux instruments financiers, et accroître la croissance économique. C'est largement le contraire qui s'est produit en réalité: les épargnes sont passées des pays pauvres aux pays plus riches, les taux d'intérêt ont généralement augmenté, les risques se sont accrus et la croissance économique s'est ralentie dans le monde entier pour la grande majorité des pays, riches et pauvres.»

Ajoutons à ce constat celui du creusement inexorable des inégalités interétatiques et intra-étatiques depuis deux décennies et l'on aura une énumération assez complète des principaux facteurs socio-économiques qui produisent la très forte «anomie» qui caractérise notre époque. L'anomie, la désagrégation des normes et repères sociaux, est, comme on sait, le concept forgé par Emile Durkheim à titre d'explication majeure, parmi d'autres, du phénomène social des suicides, dont l'étude a assuré sa célébrité. Le grand sociologue pensait que le même facteur pouvait également expliquer les homicides.

«L'anomie, en effet, donne naissance à un état d'exaspération et de lassitude irritée qui peut, selon les circonstances, se tourner contre le sujet lui-même ou contre autrui; dans le premier cas, il y a suicide, dans le second, homicide. Quant aux causes qui déterminent la direction que suivent les forces ainsi surexcitées, elles tiennent vraisemblablement à la constitution morale de l'agent.»

Aussi désuets qu'aient été les remèdes que proposait Durkheim à ce problème social, il n'en reste pas moins que son diagnostic était, pour l'essentiel, remarquablement pénétrant. Durkheim utilisait le terme «anomie» comme synonyme de «dérèglement», et donc aussi de déréglementation et de dérégulation économiques. A la fin du XIXe siècle, il pouvait résumer ainsi un siècle de développement du capitalisme:

«Depuis un siècle, en effet, le progrès économique a principalement consisté à affranchir les relations industrielles de toute réglementation. [...] Le pouvoir gouvernemental, au lieu d'être le régulateur de la vie économique, en est devenu l'instrument et le serviteur.»

Depuis un quart de siècle, c'est à nouveau le cas, et plus massivement que jamais. Après trente années de régulation d'inspiration keynésienne quasi généralisée dans les économies de marché, dans l'après-1945, l'offensive néolibérale menée par Thatcher et Reagan, après Pinochet, a triomphé à l'échelle planétaire en brisant toutes les résistances. Déréglementation, libéralisation des échanges et privatisation sont les maîtres mots de cette mondialisation néolibérale, qui a produit une formidable anomie, d'un degré historiquement inégalé à une telle échelle. Outre la montée des violences urbaines, ce contexte a grandement favorisé la montée du terrorisme, du crime international organisé et des trafics divers, qui constituent bien «la face sombre de la mondialisation», comme l'a si bien dit un membre de l'administration Clinton.

Durkheim reconnaissait déjà que le progrès peut s'accompagner de pathologies, et que - pour reprendre les termes de la discussion déjà entamée dans ce chapitre-la marche même de la Civilisation peut donc s'accompagner de formes de Barbarie, prêtes à prendre le dessus à l'occasion d'une dérive anomique. Il avait compris que ce problème nécessitait pour sa solution une action sur les structures sociales, même si celle qu'il préconisa lui-même est passée à la poubelle de l'histoire.

«Il y a donc lieu de croire que cette aggravation [des suicides] est due, non à la nature intrinsèque du progrès, mais aux conditions particulières dans lesquelles il s'effectue de nos jours, et rien ne nous assure qu'elles soient normales. Car il ne faut pas se laisser éblouir par le brillant développement des sciences, des arts et de l'industrie dont nous sommesles témoins; il est trop certain qu'il s'accomplit au milieu d'une effervescence maladive dont chacun de nous ressent les contrecoups douloureux. Il est donc très possible, et même vraisemblable, que le mouvement ascensionnel des suicides ait pour origine un état pathologique qui accompagne présentement la marche de la civilisation, mais sans en être la condition nécessaire. [...] l'altération du tempérament moral qui nous est ainsi révélée atteste une altération profonde de notre structure sociale. Pour guérir l'une, il est donc nécessaire de réformer l'autre.»

L'anomie de notre époque est d'autant plus forte qu'aux facteurs socio-économiques produits par la mondialisation néolibérale s'est ajouté un facteur politique d'une importance historique considérable. C'est l'effondrement du «socialisme réellement existant» et, avec lui, le discrédit majeur apporté à l'idée même du socialisme, aussi injuste que l'on puisse trouver l'identification de l'un à l'autre. Or, cette alternative sociale -entre le capitalisme et l'espérance utopique d'une société fondée sur la justice et l'égalité sociales-a structuré la représentation politique du monde, pendant près d'un siècle, et même plus en ce qui concerne l'Europe. Son effondrement a produit une extraordinaire perte de repères idéologiques, aggravant considérablement l'anomie générale.

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La conjugaison de ces deux dimensions-l'anomie socio-économique et l'anomie politico-idéologique-a inévitablement entraîné des replis sur ces autres facteurs de solidarité sociale que sont «la religion, la famille, la patrie», comme Durkheim l'avait déjà relevé pour son temps. Replis «identitaires» qui ravagent notre planète derechef, depuis plusieurs années maintenant. La résurgence des intégrismes religieux n'en est qu'une des nombreuses manifestations, comme on a tenté de le montrer ici. Pour renverser cette tendance néfaste, il faudrait, certes, agir sur ses causes fondamentales inhérentes aux structures sociales, comme le préconisait l'auteur du Suicide. Mais à défaut de pouvoir les transformer immédiatement-et, en toute logique, afin de pouvoir les transformer-il faudrait que surgisse une alternative progressiste crédible au capitalisme néolibéral, capable de couper l'herbe sous les pieds des replis réactionnaires en canalisant le mécontentement social vers une action transformatrice dans le sens de la démocratie et de la justice. Cette même problématique a été exposée, dans le précédent chapitre, au sujet de l'intégrisme islamique.

En ce sens, et contrairement aux propos calomnieux de ceux qui croient pouvoir les renvoyer dos à dos, le mouvement progressiste de lutte contre la mondialisation néolibérale-né dans les dernières années du XXe siècle et que caractérise, en cette orée du XXIe siècle, sa croissance rapide au sein de la nouvelle génération -apparaît bien comme le principal contre-feu aux intégrismes religieux et autres fanatismes identitaires.

Editions Complexe (10/18)

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