Thierry Ngogang
12 Juillet 2004
Alors que les problèmes de la Caisse d'épargne, des instituteurs vacataires, du choléra... perdurent
Stratégie
Paul Biya aime Bozizé
Le président camerounais offre un milliard et demi à son homologue centrafricain comme contribution à la paix.
Grâce aux commérages colportés par l'entourage du président centrafricain François Bozizé, l'hebdomadaire panafricain Jeune Afrique l'Intelligent, vient de nous informer d'un acte à la fois spectaculaire et discret du chef de l'Etat camerounais, Paul Biya. Sous le titre " Centrafrique: Bozizé loves Biya ", paru dans la rubrique " Confidentiel politique " du N°2269 du 4 au 10 juillet 2004, l'hebdomadaire panafricain basé à Paris relate exactement ce qui suit : "Déçu de n'avoir pu prolonger sa participation à l'inauguration de l'oléoduc Doba-Kribi, le 12 juin, par une visite officielle au Cameroun, François Bozizé, le président centrafricain s'est aisément consolé, quelques jours plus tard, en découvrant le montant du chèque que lui a adressé son " grand frère " Paul Biya. Une aide substantielle qui lui permettra de faire face à quelques-unes des échéances les plus urgentes de l'État centrafricain, en permanence au bord de la banqueroute. Si le chiffre exact demeure secret, la réaction de Bozizé, elle, ne l'est pas : " Je ne m'attendais pas à tant ", a-t-il confié, impressionné, à son entourage. Le montant de cette " aide substantielle " est désormais connu. En effet, selon nos informations, le général centrafricain a reçu un chèque de 1,5 milliards de F.Cfa.
Cette pratique, très fréquente dans les relations inter-africaines, s'inscrit avant tout dans l'aide que la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (Cemac) a promis de verser à la République centrafricaine (Rca) pour l'aider à se relever économiquement et régler ses problèmes de sécurité. Une iniative qui n'est pas nouvelle. Déjà, sous le régime de Ange Félix Patassé, lors du sommet de la Cemac qui s'était tenu à Yaoundé, les chefs d'Etat avaient décidé d octroyer une assistance financière à la Rca afin de l'aider à alléger les effets nocifs des crises récurrentes qu elle a connues. Après avoir reconnu le nouveau régime de Bangui dirigé par François Bozizé, les mêmes leaders n ont pas hésité à lui accorder 5 milliards de F Cfa. Il y a des mois de cela, la mesure d'urgence prévoyait que chaque Etat lui verse un milliard de F.Cfa. Ce que, apparemment, le Cameroun n'avait pas encore fait.
De manière globale, si l'on s'en tient aux propos du président tchadien Idriss Deby, ce sont près de 14 milliards de Francs Cfa que la Cemac doit verser comme contribution à la Rca.
Pour comprendre cet afflux de dons en ce moment précis, il faut se souvenir que, depuis son arrivée au pouvoir par un coup d'Etat le 15 Mars 2003, François Bozize rencontre toutes les difficultés du monde à pouvoir régler ses contraintes financières. Boudé par les principaux bailleurs de fonds internationaux, le chef de l'exécutif centrafricain n'arrive presque plus à tenir le pays. Il doit faire face à une situation marquée par la question des arriérés de salaires des fonctionnaires et agents de l'Etat, des bourses des étudiants et des pensions des retraités, la situation sociale est dramatique et la paix précaire. Bien entendu, cette crise financière a des répercussions évidentes sur une " armée ", essentiellement constituée de troupes rebelles et de mercenaires étrangers.
Théorie des dominos
Pas plus tard que le 17 avril dernier par exemple, plus de 500 mercenaires en majorité tchadiens, mécontents des indemnités versées par le pouvoir en récompense de leur contribution au coup d'Etat, ont pris position à la sortie Nord de Bangui, bloquant par la même occasion les sorties de la capitale, tout en s'en prenant à une partie de la population. Pour la circonstance, le chef de l'Etat centrafricain est descendu personnellement sur le terrain afin de négocier. A l'issue desdites négociations, ces ex-rebelles, ont officiellement décidé de quitter Bangui fin avril vers le nord de la Centrafrique ou vers le Tchad. Cependant, malgré cette médiation, depuis cette date, des affrontements sporadiques avec des armes lourdes entre les soldats de fortune tchadiens et les forces armées centrafricaines ont déjà fait, selon diverses sources, plusieurs dizaines de morts et d'importants dégâts matériels.
En fait, victimes de manière quasi quotidienne, d'arrestations arbitraires, de tortures, d'exécutions sommaires, de pillages, de viols, de vols et de meurtres, il n'est pas exagéré d'affirmer que les populations civiles sont littéralement prises en otage par les forces régulières de sécurité et de défense, tant nationales qu'étrangères. Cette insécurité s'est développée de façon extrêmement préoccupante sur l'ensemble du pays avec des véritables zones de non droit telles que les régions du Centre, du Nord-Ouest et du Nord-Est où sévissent en toute impunité les bandits de grands chemins appelés Zaraguinas et les bandes de mercenaires tchadiens. Non contents de commettre leurs exactions en Centrafrique, ces bandes de hors la loi attaquent de plus en plus fréquemment les pays voisins. Comme cela a été le cas il y a encore quelques semaines dans la localité de Toktoyo (province de l'Est), frontalière avec la Rca, le Cameroun n'est pas du tout épargné.
Et c'est justement à ce niveau que le "geste" posé par Paul Biya prend tout son importance. Au delà des liens historiques et économiques (la Rca dépend par exemple essentiellement du port de Douala pour ses activités d'import-export) qui existent entre les deux pays, il est évident que, selon la théorie dite des dominos, une déstabilisation éventuelle de ce pays de trois millions d'habitants aurait des conséquences absolument désastreuses pour la propre sécurité du Cameroun. Hormis les problèmes d'insécurité mentionnés ci-dessus, le Cameroun devrait alors faire face à un flot de réfugiés, de militaires et d'armes sur son territoire. Absolument incapable d'assurer pleinement pour diverses raisons la sécurité de sa frontière orientale, le chef de l'Etat camerounais semble avoir choisi de régler le problème centrafricain en amont, en octroyant des subsides à François Bozizé afin qu'il puisse momentanément se dépêtrer des ses difficultés internes en rétablissant la souveraineté de l'Etat sur le pays le plus tôt possible.
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