Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Petites banques, bonnes affaires : la fermeture de la Caisse d'épargne multiplie la clientèle des établissements de micro -crédits.

Eugène Dipanda

13 Juillet 2004


Certes, " pour plus de discrétion", certains responsables d'établissements de microfinance (Emf) préfèrent rester évasifs sur les chiffres. D'une manière générale cependant, le sentiment est le même : la banqueroute de la Caisse d'épargne postale (Cep) a fait le bonheur des gérants d'établissements d'épargne de petit calibre.

" Depuis le début de la criseyes ayant abouti à la fermeture du Centre de chèques postaux (Ccp), nous avons reçu plusieurs nouveaux clients ", affirme, par exemple, M. Alain Youta, le manager de la First Trust Savings and Loan à Yaoundé. Un flux de liquidité, qui est le fait d'une stratégie commerciale rapidement mise en place par l'établissement qu'il dirige. C'est que, conscients des nombreuses difficultés rencontrées par les épargnants de la Cep lors du retrait de leur argent, les dirigeants de la First Trust ont offert plusieurs facilités à ces derniers, question de les récupérer dans leur portefeuille client. Parmi les offres les plus déterminantes de cette stratégie, " l'ouverture du compte à zéro francs ", s'est avérée la plus porteuse.

Une tactique simple, qui a permis à certains nécessiteux d'ouvrir de nouveaux comptes d'épargne au sein de cet établissement de microfinance sans débourser le moindre sous. Les documents officiels composant le dossier juridique de chacun d'entre eux étant, en effet, les seules exigences du promoteur. Dès l'ouverture de son compte, le nouveau client de First Trust est cependant déjà débiteur de la somme de 10.000 F Cfa, représentant les frais qu'il n'a pas pu verser à cause de son insolvabilité du moment. Montant qui sera automatiquement défalqué sur son premier versement. Moins d'un mois plus tard, la mayonnaise a pris. First Trust a dénombré plus d'une centaine de nouveaux comptes dans son portefeuille, grâce à sa politique. " On s'est rendu compte que la majorité des épargnants de la défunte Cep n'y effectuaient plus aucun versement. Au contraire, les retraits de fonds constituaient leurs seules préoccupations. Or, avec les virements de salaires qui pointaient à l'horizon, il fallait vite trouver une solution. Nous avons simplement exploité la brèche ainsi ouverte... ", déclare, l'air satisfait, M. Alain Youta.

Double impact

Comme pour le cas de First Trust, la plupart des dirigeants d'établissements de microfinance installés dans les métropoles de Yaoundé et Douala notamment, disent avoir tiré un maximum de profit de la crise d'insolvabilité du Centre des chèques postaux. Avec des méthodes et une politique propres à chaque établissements. Et au détriment de la nouvelle Cameroon postal services (Campost), qui multiplie sans grand succès, les campagnes de sensibilisation visant à faire revenir les épargnants à " la maison ". Rien n'a cependant été facile. Mme Kamdem Lydienne, responsable du service de la clientèle de l'agence Cofinest de Yaoundé affirme à cet effet que, " au départ l'on a d'abord observé une espèce de réticence de la part des clients, apparemment déçus par la crise qui secoue ainsi une société étatique. Ces derniers semblaient ne plus vouloir faire confiance à aucune structure de finances de la place, qu'elle soit publique ou privée. Mais, progressivement, et avec les conseils de nos commerciaux, ils se sont rendus à l'évidence que leurs collègues et mêmes les agents de l'Etat qui ont leurs comptes domiciliés chez nous n'avaient pas les mêmes problèmes d'insolvabilité. D'où leur adhésion massive à notre projet dit de récupération.

Aujourd'hui, notre portefeuille se trouve nettement plus agrandi. Nos nouveaux clients ont notamment été motivés par la réduction des frais d'ouverture de leurs comptes, que nous avons instaurée à l'occasion du huitième anniversaire de Cofinest, et qui sont passés de 5935 F Cfa à seulement 3561 F Cfa". Toutefois, la situation financière de la Caisse d'épargne postale n'a pas fait que des heureux parmi les promoteurs de Emf. Certains, qui avaient eux-aussi domicilié les épargnes de leurs clients auprès de...la Cep, ont eu bien du mal à recouvrer leurs fonds à temps. Pour rentrer en possession de leur argent, certains promoteurs de Coopératives d'épargne et de crédit ont dû faire la queue comme tout le monde devant les guichets. Ils revendiquaient des sommes assez importantes, mais ne pouvaient malheureusement obtenir que des " miettes ". Le pire, c'est qu'il fallait accepter de perdre au moins 10% de leurs dépôts pour espérer être servis. Certains agents des postes pratiquant simplement l'usure. Il a donc fallu, pour ces derniers, de puiser dans les frais de fonctionnement et dans les autres comptes spéciaux, pour satisfaire les petits épargnants...

Au Ministère des Finances et du Budget (Minfib), le sous-directeur de la microfinance, M. Zo'o, affirme que l'on aurait pu intervenir directement auprès de la direction de la Campost afin que les promoteurs de Emf soient prioritairement désintéressés à la suite des manifestations des épargnants de la Cep. Mais, poursuit-il, " aucun responsable d'un établissement de microfinance ne s'est officiellement plaint auprès de nous, à propos d'un quelconque blocage de ses fonds. Cependant, nous imaginons que certains d'entre eux ont dû avoir des difficultés. Mais dans leur domaine, ils savent toujours comment jongler pour s'en sortir sans problème ". A propos des données chiffrées sur les migrations des épargnants de la Cep vers les établissements privés de finances, " on ne peut pas encore évaluer de manière exhaustive ", selon le sous-directeur de la microfinance du Minfib. Seules indications données de manière formelle, le secteur de la microfinance prend de plus en plus du volume au Cameroun. Avec près de 650 structures recensées, et environ 200.000 clients de différents calibres qui brassent un pactole estimé en centaines de milliards de francs Cfa !

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