Fraternité Matin (Abidjan)
Landry Kohon
15 Juillet 2004
Abidjan — Une enquête menée dans la région par notre envoyé spécial donne une ouverture sur ce qui se serait réellement passé à Ity dans la nuit du 6 juin.
Des éléments des FANCI à Guiglo, à Toulepleu, à Bin-Houyé et à Zouan-Hounien distant d'environ 19 kilomètres d'Ity révèlent que le village d'Ity n'a pas été attaqué par les rebelles comme on l'a fait croire ces derniers temps. En fait d'attaque, ils soutiennent mordicus qu'il s'agit plutôt d'une simulation faite par les militaires loyalistes en poste à Ity pour des raisons évidentes d'intérêts mercantiles. Des raisons d'intérêts qui seraient liées à la qualité de ce village à l'extrême Ouest du pays. Ity, en effet, abrite, sur son sol une importante société minière. Il s'agit de la SMI (Société des mines d'Ity).
Parti le 23 juin 2004 à la découverte de ce qui se serait passé à Ity, des obstacles relatifs aux procédures militaires se sont dressés sur notre passage et nous n'avons pas pu, de ce fait, atteindre notre destination finale. Comme nous le pressentions déjà à Duékoué avec le colonel des Fanci assurant l'intérim du commandant du Front Ouest, le colonel Mangou, nous avons été bloqué au poste militaire de Zouan-Hounien par le Lieutenant Amani de la Marine nationale, commandant le secteur de Zouan-Hounien. Lui et ses hommes disent n'avoir pas reçu de consignes de la hiérarchie militaire pour nous laisser passer. Même la possibilité d'entrer dans le village d'Ity ou même dans la ville de Zouan-Hounien pour avoir tout contact avec quelqu'un nous a été catégoriquement refusée. C'est pourquoi, en l'absence d'une déclaration officielle, nous nous contentons des données d'une enquête auprès de quelques militaires de rang qui ont requis l'anonymat. Tous affirment que contrairement à la ville de Gohitafla, le village d'Ity n'a pas subi une attaque des rebelles dans la nuit du dimanche 6 juin. Nos interlocuteurs indiquent cependant que des tirs de rafales ont été entendus pendant trois heures d'horloge sur le village ce dimanche-là à partir de 5 h du matin. C'est-à-dire un peu moins d'une heure après que des rebelles venus pour la plupart de Kounahiri eurent donné l'assaut sur Gohitafla.
A l'exception de deux soldats, qui ont accepté de nous entretenir sur le sujet, nous avons entendu avec presque tous nos autres interlocuteurs militaires anonymes des propos du genre : " Vous-là, il est trop dangereux de parler avec vous Sachez seulement qu'il n'y a pas eu de rebelles à Ity. " " Pensez-vous honnêtement qu'avec notre détermination et tous les moyens à notre disposition, nous aurions repoussé une attaque des rebelles dans un petit coin comme Ity sans faire de cadavres ni de prisonniers !? Soyons sérieux ! " " Je ne suis pas prêt à me faire renvoyer de l'armée. Pour ce que vous me demandez, je vous conseille d'approfondir votre enquête à Ity et surtout prenez les militaires de là-bas en aparté Vous saurez vraiment s'il y a eu attaque des rebelles ou autre chose. " " Mon frère, il y a eu des tirs à Ity. Maintenant si tu veux savoir qui a tiré, même sérieusement une enquête. Vous les journalistes, vous êtes trop dangereux. Ce n'est pas avec ma bouche que tu vas manger piment. "
Au-délà de ces affirmations et insinuations vagues et à équivoque, nous avons de façon très précise les dires de deux militaires qui précisons-le, sont sur l'un et l'autre des fronts très proches d'Ity. Ils disent être des acteurs des coups de feu qui ont fait croire à tout le monde que Ity a été attaqué par les rebelles très tôt le matin du lundi 7 juin. Sur les raisons de ce comportement qui frise l'insurrection, ces militaires racontent que c'est pour protester contre l'attitude des responsables de la société minière de la localité . Et l'un d'eux s'en explique : " Alors que c'est nous les loyalistes qui avons repoussé les rebelles d'Ity et qui assurons la surveillance de la zone, les responsables de la SMI passent par la zone des rebelles pour accéder à la société. Le faisant, ils payent pour chaque véhicule la somme de 75.000 f aux rebelles. " Selon ce soldat, depuis que la prétendue attaque d'Ity s'est faite, les responsables de la société minière, pris d'inquiétude, auraient abandonné la zone des rebelles et n'utilisent désormais que la route passant par Toulepleu. Avec les responsables des Fanci, ils auraient alors convenu de payer des primes aux soldats sur les lignes de front jusqu'à Ity. Tout en se réjouissant de ce que les loyalistes sur cette ligne auront désormais en plus des primes de guerre cette prime exceptionnelle venant de la SMI, notre interlocuteur avance que beaucoup de ses camarades en ont profité pour commettre des pillages. " Tu vois mon frère, un militaire qui n'est pas riche dans la guerre ne le sera plus jamais ! " ironise-t-il. Comment alors explique-t-il que cette simulation d'attaque à Ity soit faite au même moment que l'attaque de Gohitafla par les rebelles? A cette question, le soldat nous fait savoir que le coup a été longtemps mûri avant d'être mis en exécution. Selon lui, les militaires du secteur attendaient impatiemment qu'une attaque des rebelles se déclenche quelque part en zone gouvernementale pour passer à la phase active du plan. L'occasion aurait été donc donnée avec l'attaque de Gohitafla. "Dès que nous avons appris par radio militaire que Gohitafla est attaquée, nous sommes passés à l'action" affirme-t-il.
Les révélations faites suscitent bien des interrogations. Comment en effet expliquez que l'attaque d'Ity par les rebelles puisse obliger le passage par la route de Toulepleu ? A cette interrogation et à beaucoup d'autres, les militaires du front que nous avons rencontrés bien que fournissant des explications légères et contradictoires soutiennent que l'attaque d'Ity n'est pas le fait de rebelles.
Les informations sur l'attaque par les rebelles de la ville de Gohitafla au Centre-Ouest et le village d'Ity à l'extrême Ouest du pays ont été abondamment diffusées des jours durant dans la presse tant nationale qu'internationale. Informations d'ailleurs confirmées par les autorités militaires et politiques. Dès son retour des Etats-Unis, le Chef de l'Etat, le Président Laurent Gbagbo, en avait fait cas dans son discours. Après Gohitafla où populations civiles et militaires ont fait la description de l'attaque, qui a occasionné plusieurs morts de part et d'autre, et de laquelle 22 rebelles ont été faits prisonniers, nous avons décidé de voir ce qui se serait passé du côté d'Ity.
De Guiglo qui est le poste de commandement militaire de tout le front Ouest jusqu'à Zouan-Hounien dernier poste militaire avant Ity, tout se passe bien. Il nous restait seulement à parcourir 19 kilomètres pour atteindre Ity quand s'est dressé sur notre chemin le Lt Amani, nous obligeant à rebrousser chemin. Heureusement, et comme guidé par un esprit prévoyant, nous avons commencé notre enquête depuis Guiglo jusqu'à Zouan-Hounien. Au niveau de la population civile, beaucoup de villageois qui revenaient du marché à Zouan-Hounien ont échangé sur la question avec nous. Que ce soit dans les villages de Katouo, Goulaleu, Gan-Houen, Dimapleu etc. personne n'a vu de rebelles ni tué ni vivant ni blessé ni prisonnier : " Au moment des tirs, les gens étaient tous enfermés chez eux. "
Bizarre tout de même...
Les déclarations faites par des militaires sous le couvert de l'anonymat sont à prendre avec des pincettes. Puisqu'elles ne sont pas de sources officielles et que leurs auteurs, pour discipline militaire, refusent de se dévoiler. Cependant avec une analyse assez objective de la situation, il est permis d'accorder un brin de crédit aux affirmations de nos interlocuteurs anonymes, tant la présumée attaque d'Ity par des rebelles laisse apparaître trop de zones d'ombre.
En effet, pour une attaque comme ce fut le cas à Gohitafla, il n'y a vraiment pas eu à ce jour tant du commandement militaire que de l'autorité politique des déclarations officielles et explicatives sur la situation. Le Chef de l'Etat, le Président Laurent Gbagbo de retour des Etats-Unis d'Amérique où il était en visite, avait juste rappelé dans sa déclaration que des rebelles ont attaqué Gohitafla et Ity à son absence. Le plus ambigu dans cette affaire, c'est comme l'a dit l'un des militaires que nous avons rencontrés, le fait que l'attaque n'a fait ni mort, ni blessé, ni prisonnier et n'a même pas occasionné le déplacement de populations comme on en voit dans toutes les régions attaquées.
Cette affaire décidément doit être élucidée. Car s'il s'est agi d'une simulation d'attaque perpétrée par les loyalistes pour des raisons qui frisent ainsi la délinquance pure, comme l'ont révélé les militaires interrogés, il est alors à craindre que notre armée soit sérieusement gangrenée. Une telle action peut-elle se mener au sein des troupes sans que le commandement dans tous ses échelons ne soit avisé ou même impliqué ?
ENVOYÉ SPÉCIAL
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