Notre Voie (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Thierry TAN (PDG d'Ivoir-Café) : "Les multinationales nous maintiennent dans le noir "

Interview réalisée par Robert Krassault

15 Juillet 2004


interview

"LE FMI et la Banque mondiale n'ont jamais pu développer l'Afrique". Pour Thierry TAN, Président-directeur général d'Ivoir-Café, auteur de ces propos, l'avenir de l'Afrique et ses Etats réside dans la transformation des matières premières produites. Notre interview.

Depuis plusieurs années, vous faites de la transformation des matières premières votre cheval de bataille. Pouvons-nous savoir pourquoi un tel entêtement pour voir se réaliser ce rêve en Afrique ?

A l'heure actuelle, notre économie est basée sur l'exploitation de nos matières premières. Or, il se trouve que les prix de nos matières premières ne sont pas fixés par nous mais par les multinationales européennes. Et comme ces prix sont fixés dans l'intérêt des multinationales, elles les fixent aux prix les plus bas.

A l'heure actuelle, les cours des matières premières sont à leur plus bas niveau depuis 100 ans. Aujourd'hui, ces prix sont nettement inférieurs à ceux pratiqués au temps de la colonisation. Et pendant que les prix de nos matières premières n'arrêtent pas de baisser, les prix des produits transformés par les usines en Europe n'arrêtent pas de monter.

Est-ce cela qui explique votre combat ?

Mon combat, c'est qu'on cesse d'exporter nos matières premières à l'état brut. Car, il y a une grande injustice qui s'installe et qui fait que les usines des multinationales européennes touchent 20 000 à 30 000 Fcfa le kg et qu'elles redonnent aux producteurs ivoiriens seulement 100 à 200 Fcfa le kg. C'est un océan entre les prix de ces deux produits. Les matières premières à 200 Fcfa, les produits transformés 20 000 à 30 000 Fcfa le kg. C'est pour cela que je me suis toujours battu pour qu'on cesse d'exporter nos produits bruts. Il faut les valoriser à tout prix avant de les exporter.

Ces rapports doivent avoir des conséquences terribles sur nos économies

Oui, parce qu'à 200FCFA le kg, il est impossible de financer notre développement. Il est impossible pour nous de créer des emplois. Il est impossible pour nous de résoudre les problèmes nés de la pauvreté.

Par exemple, nos routes ne sont pas construites. Vous savez pourquoi ? Parce qu'on n'a pas de l'argent pour le faire. Les gens n'ont pas non plus de l'argent pour se nourrir. Donc malnutris, ils sont sujets à toutes sortes de maladies. Et étant malades, ils n'ont pas d'argent pour se soigner. Nous sommes dans "un cercle vicieux de la pauvreté" et on ne peut pas s'en sortir tant qu'on reste dans la même situation, c'est-à-dire avec l'économie basée sur l'exploitation de nos matières premières. Donc il faut à tout prix qu'on transforme. C'est une nécessité. Il n'y a pas d'autres solutions.

Vous avez une admiration pour les pays d'Asie du Sud-Est. La Malaisie vous fascine. Tout comme le Singapour. Et vous semblez convaincu que l'avenir de nos Etats producteurs de matières premières passe par l'industrialisation. Est-ce à dire qu'un Etat ne doit pas attendre grand' chose de la coopération avec les institutions financières internationales ?

Vous savez, j'admire toujours ceux qui réussissent. C'est ce qu'on appelle BENCH MARKING. Cela veut dire qu'on regarde les méthodes des meilleurs élèves dans une classe pour savoir comment ils ont réussi à avoir de meilleures notes que nous. Et on essaie de les copier, de les imiter. Or, à l'heure actuelle, les meilleurs élèves reconnus à travers le monde entier sont justement ces pays qu'on appelle les Dragons. Ils sont partis de rien et ils sont aujourd'hui prospères.

Comment sont-ils devenus prospères ?

Il faut que je vous rappelle que ces pays sont tout-petits. Taiwan est 10 fois plus petite que la Côte d'Ivoire. La Corée du Sud n'a que 90 000 km2. Elle est 3 fois et demie plus petite que la Côte d'Ivoire. Singapour n'a que 613 km2. La forêt du Banco fait 3000 km2, soit 5 fois la taille du Singapour. C'est vous dire que ces pays sont tout- petits. Et pourtant, ces pays sont devenus de grandes nations à respecter. Parce qu'ils sont devenus prospères. Comment cela a-t-il été possible, dites-vous ?

Bien ! Ces pays n'ont même pas de matières premières. Mais ils ont simplement compris qu'il faut passer par l'industrialisation, la transformation de tous les produits avant de les exporter. Ce sont la transformation et l'exportation des produits finis à travers le monde qui leur ont donné toutes les richesses qu'on connaît aujourd'hui.

Vous pensez que la Côte d'Ivoire peut imiter ces pays et pourtant, on nous chante à longueur de journée que c'est avec l'aide des bailleurs de fonds que ce pays pourrait s'en sortir. Qui croire ?

Je ne crois pas que les bailleurs de fonds soient la bonne solution. Je disais que ces pays ont à peu près le même climat que nous (un climat chaud et humide) et à peu près la même taille que nous. Mais si ces pays ont réussi par la transformation des produits qu'ils ne possèdent même pas, pourquoi pas nous ?

Je prends un exemple très simple : dans les Arts martiaux, notamment le Taekwondo, vous avez des champions africains. Pourquoi ? Tout simplement parce qu'ils ont appliqué les recettes des Arts martiaux et du Taekwondo. Et avec cela, ils sont devenus des champions. Si on applique les recettes de quelque chose qui marche, on ne peut ne pas réussir.

Que deviendra la Côte d'Ivoire si elle veut se passer de la dépendance vis-à-vis des institutions financières internationales ?

Le problème d'une économie réside dans le financement de son développement. Pour financer le développement d'un pays, il y a 3 moyens. Il y a, soit, l'épargne nationale, soit l'investissement direct étranger (I.D.E.), soit les institutions financières internationales.

En Côte d'Ivoire, à l'heure actuelle, il y a très peu de gens qui peuvent épargner. Avec 200 Fcfa par kg, vous ne pouvez pas épargner. Cela vous suffit à peine pour survivre. En plus, les "nantis", les Africains riches, placent leur épargne à l'étranger. 40% de l'épargne africaine ne reste pas en Afrique mais va en Suisse ou dans d'autres pays. Il y a donc la 2ème solution qui est l'investissement direct étranger. Des investisseurs étrangers qui disent : "Je vais investir dans tel pays pour le développer". Or, concernant l'IDE, l'Afrique entière a reçu en 2003, 14 milliards de dollars, ce qui représente la même somme que reçoit la seule ville de Hong Kong. C'est dire que c'est insignifiant. Surtout quand on sait que ces 14 milliards sont destinés à exploiter toutes les ressources pétrolières et minières africaines sans chercher à créer beaucoup d'emplois pour les Africains. Sur ce plan là aussi, nous n'avons pas beaucoup d'investissements directs étrangers pour financer notre développement.

Il reste la 3ème solution qui est l'intervention des institutions financières internationales, notamment celles de Bretton Woods. La Banque mondiale et le Fonds monétaire international ?

En effet ! Mais vous devez savoir que les institutions de Bretton Woods ne financent pas le développement. Le FMI par exemple, n'apporte qu'un soutien provisoire aux pays en difficulté pour une période allant de 18 mois à 3 ans au maximum. C'est juste pour soutenir et non pour développer. Pour preuve, depuis son indépendance l'Afrique n'a jamais pu se développer même avec l'apport du FMI et la Banque mondiale: l'économie africaine est toujours en déclin.

Il faut aussi savoir que ces institutions ne donnent pas de l'argent. Il n'y a pas de don. Le FMI ne donne pas. Le FMI prête. Mais avec beaucoup de conditions. Ces conditions, c'est la baisse des salaires, la hausse des prix des produits de première nécessité dont le prix de l'essence, etc. , augmentation des taux d'intérêt, diminution et restriction des crédits. Une série qu'on appelle les conditions des prêts d'ajustement structurel. Et ces conditions font plus de mal aux malades que nous sommes qu'elles n'apportent de guérison

Vous nous parlez souvent de ce qui s'est passé en Asie du Sud-est avec le FMI dans les années 1997-1998

En effet, il y a deux exemples concrets. En 1997-1998, il y a eu un crack financier. Durant les années 80 et 90, il y a eu un fort développement en Asie. Et après avoir beaucoup investi dans les industries, les gens ont fait la spéculation immobilière. Les villes sont devenues de véritables champignons. Les prix de l'immobilier doublent tous les ans. Donc tout monde se dit qu'on va spéculer sur l'immobilier parce que ça rapporte beaucoup. Or pour financer l'immobilier, tous ces pays, les Dragons, vont emprunter auprès du Japon, auprès de certains centres financiers tels que Hong Kong. Le 1er juillet 1997, Hong Kong est rétrocédé à la Chine communiste. Les capitalistes, les banquiers prennent peur et cherchent donc à récupérer rapidement l'argent prêté. Ils ont prêté avec l'argent du court terme, puisque c'est sur un marché monétaire, pour investir dans l'immobilier qui est du long terme. Donc la panique s'installe. La Thaïlande a dû dévaluer sa monnaie locale, le BAHT, de 45%. Et du coup, il y a eu la contagion. La panique financière a touché tous les pays. A partir de ce moment-là, deux pays, la Malaisie et l'Indonésie, ont dû recourir aux institutions de Bretton Woods (la Banque mondiale et le FMI).

Et qu'est-ce qui s'est passé ?

Les deux institutions ont accepté de leur prêter de l'argent nécessaire à leur problème. Mais à des conditions : baisse des salaires, augmentation des taux d'intérêt, restriction du crédit, etc. Le Premier ministre de Malaisie, Dr Mahathir, a dit que ces conditions sont inacceptables. Parce que cela va créer des troubles sociaux. Les institutions de Bretton Woods ont dit : "Dans ce cas-là, on ne vous prête pas. Débrouillez-vous ! ".

Dr. Mahathir a donc décidé de ne pas recourir aux institutions de Bretton Woods. Il s'est débrouillé seul en prenant un certain nombre de mesures gouvernementales telles que le contrôle de change pour éviter la fuite des capitaux, la dynamisation des entreprises locales, etc. Et cela a donné de très bons effets, puisque 2 années après, la Malaisie est sortie des problèmes financiers et retrouve son taux de croissance de 8% par an.

Et vous pensez que la Côte d'Ivoire peut prendre une telle option aujourd'hui ?

Bien sûr ! La Côte d'Ivoire peut le faire à condition qu'elle prenne les mêmes mesures. Je prends l'autre exemple. L'Indonésie était gouvernée par le vieux président Suharto. Lui, se dit :

"Ne cherchons pas d'histoire. Il faut se faire voir bien par la communauté internationale. On va donc accepter toutes les conditions du FMI et de la Banque mondiale ". En prenant les mesures préconisées par la Banque mondiale et le FMI, cela a provoqué la faillite des entreprises et des banques indonésiennes. La monnaie indonésienne, la Roupie, a été dévaluée de 85% en 1998. Même les entreprises nationales ont été bradées au profit des multinationales. L'augmentation du prix de l'essence et la baisse des salaires ont jeté la foule dans la rue. Troubles sociaux. Cela a entraîné, non seulement la destitution du Président Suharto, même certaines îles comme Timor- Est, se sont soulevées et il y a eu partition du pays.

Quelle leçon la Côte d'Ivoire devrait tirer de ces exemples ?

L'exemple de la Malaisie est très frappant. Ne pas accepter les conditions de la Banque mondiale/ FMI ne veut pas dire que vous allez vous noyer. L'exemple de l'Indonésie est parlant aussi. Cela veut dire que si nous voulons accepter les conditions du FMI, il faut s'attendre à des troubles sociaux très graves. Parce que le remède au lieu de guérir, tue plutôt le malade. Mais ne pas accepter signifie pour nous, qu'il faut prendre des mesures qui sont l'inverse de celles préconisées par le FMI/ Banque mondiale. Surtout ne pas baisser les salaires, ne pas augmenter le prix de l'essence, etc. Mais prendre des mesures courageuses telles que tout faire pour que les industries nationales se développent. En ce qui concerne la Côte d'Ivoire, il n'est pas nécessaire de recourir aux institutions de Bretton Woods.

Mais comment ?

Depuis le 14 juin 2004, la Banque mondiale a coupé tout lien avec la Côte d'Ivoire, c'est-à-dire l'arrêt de décaissement, l'arrêt de négociation de prêt, l'arrêt même de négociation de report d'intérêt de quoi que ce soit. Plus aucun lien entre la Banque mondiale et le FMI. Tout simplement parce qu'on avait un retard de 7 milliards à l'échéance. Et pour 7 milliards, la Banque mondiale a pris des mesures vraiment humiliantes en ce qui nous concerne. Et psychologiquement, cela est grave pour nous. Parce que cela veut dire que les banques qui se réfèrent à la note de la Banque mondiale, vont aussi couper les liens avec la Côte d'Ivoire. Parce que la Côte d'Ivoire est considérée par la Banque mondiale comme un mauvais élève, quelqu'un qui ne paye pas ses dettes, etc. Or il ne faut pas oublier que depuis septembre 2002 jusqu'à maintenant, la Côte d'Ivoire a remboursé à la seule Banque mondiale, 245 milliards et n'a reçu en retour que 69 milliards sous forme de prêt. Cela veut dire deux choses. Qu'on paye 3 à 4 fois plus que ce qu'on reçoit sous forme de prêt. Et ce qu'on paye, c'est à fonds perdu.. Mais ce qu'on reçoit, ce sont des prêts qui vont grossir ce qu'on appelle les encours de notre dette extérieure Je ne vois pas quel est l'intérêt qu'on a de continuer de la même manière. Et se faire insulter par la suite.

Mais l'indépendance économique a un coût. Est-ce que la Côte d'Ivoire a les moyens d'engager des politiques volontaristes ?

Absolument. Je vous ai dit qu'on est dans une situation de dépendance économique. Puisqu'on nous oblige à ne produire que des matières premières. Et ces matières premières sont payées à des prix de misère. Donc on cherche à nous appauvrir de plus en plus et ensuite à nous faire endetter de plus en plus. On est plus qu'un esclave. Un esclave n'a pas de dette. On le nourrit. Alors que là, on ne nous nourrit pas. Et on nous fait endetter de plus en plus. C'est pire que la condition d'un esclave.

A supposer un seul instant que la Côte d'Ivoire arrive à transformer ses matières premières, il va se poser le problème des débouchés et surtout le problème de la qualité des produits. On estime généralement que les produits fabriqués en Afrique sont de mauvaise qualité.

Je ne suis pas d'accord. Ce sont des images qu'on a voulu donner à l'Afrique en général et à la Côte d'Ivoire en particulier.

Depuis plusieurs années, vous faites de la transformation des matières premières votre cheval de bataille. Pouvons-nous savoir pourquoi un tel entêtement pour voir se réaliser ce rêve en Afrique ?

A l'heure actuelle, notre économie est basée sur l'exploitation de nos matières premières. Or, il se trouve que les prix de nos matières premières ne sont pas fixés par nous mais par les multinationales européennes. Et comme ces prix sont fixés dans l'intérêt des multinationales, elles les fixent aux prix les plus bas.

A l'heure actuelle, les cours des matières premières sont à leur plus bas niveau depuis 100 ans. Aujourd'hui, ces prix sont nettement inférieurs à ceux pratiqués au temps de la colonisation. Et pendant que les prix de nos matières premières n'arrêtent pas de baisser, les prix des produits transformés par les usines en Europe n'arrêtent pas de monter.

Est-ce cela qui explique votre combat ?

Mon combat, c'est qu'on cesse d'exporter nos matières premières à l'état brut. Car, il y a une grande injustice qui s'installe et qui fait que les usines des multinationales européennes touchent 20 000 à 30 000 Fcfa le kg et qu'elles redonnent aux producteurs ivoiriens seulement 100 à 200 Fcfa le kg. C'est un océan entre les prix de ces deux produits. Les matières premières à 200 Fcfa, les produits transformés 20 000 à 30 000 Fcfa le kg. C'est pour cela que je me suis toujours battu pour qu'on cesse d'exporter nos produits bruts. Il faut les valoriser à tout prix avant de les exporter.

Ces rapports doivent avoir des conséquences terribles sur nos économies

Oui, parce qu'à 200FCFA le kg, il est impossible de financer notre développement. Il est impossible pour nous de créer des emplois. Il est impossible pour nous de résoudre les problèmes nés de la pauvreté.

Par exemple, nos routes ne sont pas construites. Vous savez pourquoi ? Parce qu'on n'a pas de l'argent pour le faire. Les gens n'ont pas non plus de l'argent pour se nourrir. Donc malnutris, ils sont sujets à toutes sortes de maladies. Et étant malades, ils n'ont pas d'argent pour se soigner. Nous sommes dans "un cercle vicieux de la pauvreté" et on ne peut pas s'en sortir tant qu'on reste dans la même situation, c'est-à-dire avec l'économie basée sur l'exploitation de nos matières premières. Donc il faut à tout prix qu'on transforme. C'est une nécessité. Il n'y a pas d'autres solutions.

Vous avez une admiration pour les pays d'Asie du Sud-Est. La Malaisie vous fascine. Tout comme le Singapour. Et vous semblez convaincu que l'avenir de nos Etats producteurs de matières premières passe par l'industrialisation. Est-ce à dire qu'un Etat ne doit pas attendre grand' chose de la coopération avec les institutions financières internationales ?

Vous savez, j'admire toujours ceux qui réussissent. C'est ce qu'on appelle BENCH MARKING. Cela veut dire qu'on regarde les méthodes des meilleurs élèves dans une classe pour savoir comment ils ont réussi à avoir de meilleures notes que nous. Et on essaie de les copier, de les imiter. Or, à l'heure actuelle, les meilleurs élèves reconnus à travers le monde entier sont justement ces pays qu'on appelle les Dragons. Ils sont partis de rien et ils sont aujourd'hui prospères.

Comment sont-ils devenus prospères ?

Il faut que je vous rappelle que ces pays sont tout-petits. Taïwan est 10 fois plus petite que la Côte d'Ivoire. La Corée du Sud n'a que 90 000 km2. Elle est 3 fois et demie plus petite que la Côte d'Ivoire. Singapour n'a que 613 km2. La forêt du Banco fait 3000 km2, soit 5 fois la taille du Singapour. C'est vous dire que ces pays sont tout- petits. Et pourtant, ces pays sont devenus de grandes nations à respecter. Parce qu'ils sont devenus prospères. Comment cela a-t-il été possible, dites-vous ?

Bien ! Ces pays n'ont même pas de matières premières. Mais ils ont simplement compris qu'il faut passer par l'industrialisation, la transformation de tous les produits avant de les exporter. Ce sont la transformation et l'exportation des produits finis à travers le monde qui leur ont donné toutes les richesses qu'on connaît aujourd'hui.

Vous pensez que la Côte d'Ivoire peut imiter ces pays et pourtant, on nous chante à longueur de journée que c'est avec l'aide des bailleurs de fonds que ce pays pourrait s'en sortir. Qui croire ?

Je ne crois pas que les bailleurs de fonds soient la bonne solution. Je disais que ces pays ont à peu près le même climat que nous (un climat chaud et humide) et à peu près la même taille que nous. Mais si ces pays ont réussi par la transformation des produits qu'ils ne possèdent même pas, pourquoi pas nous ?

Je prends un exemple très simple : dans les Arts martiaux, notamment le Taekwondo, vous avez des champions africains. Pourquoi ? Tout simplement parce qu'ils ont appliqué les recettes des Arts martiaux et du Taekwondo. Et avec cela, ils sont devenus des champions. Si on applique les recettes de quelque chose qui marche, on ne peut ne pas réussir.

Que deviendra la Côte d'Ivoire si elle veut se passer de la dépendance vis-à-vis des institutions financières internationales ?

Le problème d'une économie réside dans le financement de son développement. Pour financer le développement d'un pays, il y a 3 moyens. Il y a, soit, l'épargne nationale, soit l'investissement direct étranger (I.D.E.), soit les institutions financières internationales.

En Côte d'Ivoire, à l'heure actuelle, il y a très peu de gens qui peuvent épargner. Avec 200 Fcfa par kg, vous ne pouvez pas épargner. Cela vous suffit à peine pour survivre. En plus, les "nantis", les Africains riches, placent leur épargne à l'étranger. 40% de l'épargne africaine ne reste pas en Afrique mais va en Suisse ou dans d'autres pays. Il y a donc la 2ème solution qui est l'investissement direct étranger. Des investisseurs étrangers qui disent : "Je vais investir dans tel pays pour le développer". Or, concernant l'IDE, l'Afrique entière a reçu en 2003, 14 milliards de dollars, ce qui représente la même somme que reçoit la seule ville de Hong Kong. C'est dire que c'est insignifiant. Surtout quand on sait que ces 14 milliards sont destinés à exploiter toutes les ressources pétrolières et minières africaines sans chercher à créer beaucoup d'emplois pour les Africains. Sur ce plan là aussi, nous n'avons pas beaucoup d'investissements directs étrangers pour financer notre développement.

Il reste la 3ème solution qui est l'intervention des institutions financières internationales, notamment celles de Bretton Woods. La Banque mondiale et le Fonds monétaire international ?

En effet ! Mais vous devez savoir que les institutions de Bretton Woods ne financent pas le développement. Le FMI par exemple, n'apporte qu'un soutien provisoire aux pays en difficulté pour une période allant de 18 mois à 3 ans au maximum. C'est juste pour soutenir et non pour développer. Pour preuve, depuis son indépendance l'Afrique n'a jamais pu se développer même avec l'apport du FMI et la Banque mondiale: l'économie africaine est toujours en déclin.

Il faut aussi savoir que ces institutions ne donnent pas de l'argent. Il n'y a pas de don. Le FMI ne donne pas. Le FMI prête. Mais avec beaucoup de conditions. Ces conditions, c'est la baisse des salaires, la hausse des prix des produits de première nécessité dont le prix de l'essence, etc. , augmentation des taux d'intérêt, diminution et restriction des crédits. Une série qu'on appelle les conditions des prêts d'ajustement structurel. Et ces conditions font plus de mal aux malades que nous sommes qu'elles n'apportent de guérison

L'Europe fait croire qu'on ne doit pas transformer localement , on doit le faire à l'extérieur parce que là-bas, ils sont développés, ils ont la connaissance, etc. Ce qui fait que l'Afrique n'a pas d'usines de transformation. Et je ne suis pas d'accord avec cette vision parce qu'il faut à tout prix qu'on transforme. Pourquoi produire des matières premières qui sont transformées ailleurs et laisser aux autres la plus-value de leur transformation? 20 000 Fcfa au lieu de 200 Fcfa qu'on gagne à l'heure actuelle. Cela est quand même énorme. Et c'est cet argent-là qui va pouvoir financer notre développement.

Vous voulez parler du process industriel. Ecoutez, est-ce qu'on a dit qu'il faut faire des voitures, des ordinateurs ou des choses qui sont de la haute technologie? Il s'agit pour nous de faire ce qui est le plus simple à savoir la transformation de matières premières. Je ne vois pas en quoi cela est une difficulté insurmontable. Je prends l'exemple d'Ivoir-Café. On a notre partenaire technique qui est considéré par les experts de la Banque mondiale comme étant le meilleur. J'ai fait faire des échantillons à partir des produits ivoiriens. Eh bien, les échantillons, j'en ai fait goûter à tout le monde. Et tout le monde a dit : "C'est formidable!C'est excellent! ".

Donc qu'on ne dise pas que ce qu'on fait en Côte d'Ivoire est mauvais.Ça, c'est une mauvaise image. C'est pour nous distraire qu'on dit cela.

Parlons justement d'Ivoir-Café. Cela fait aujourd'hui 14ans, peut-être un peu plus, que vous nourrissez l'idée de la transformation de nos matières premières. Notamment le café de Côte d'Ivoire. Mais votre projet Ivoir-Café a des difficultés pour démarrer ses activités. Quels sont les blocages actuels?

Ivoir-Café , c'est la première société nationale à faire la transformation sur place. Pour bien comprendre le blocage qui toucherait non pas seulement Ivoir-Café, mais n'importe quelle société de transformation en Afrique, il faut qu'on revienne toujours au même point de départ. Ceux qui gagnent 20 000 Fcfa ou 30 000 Fcfa par kg, ceux-là ne veulent surtout pas que la situation change, se modifie. Donc ils font tout pour que l'Afrique ne puisse jamais se relever. Ils font tout pour que jamais la Côte dIvoire n'ait une usine de transformation. Il y a un économiste africain mais qui vit en Europe. Il s'appelle Franklin Tavares, il a écrit dans Fraternité-Matin du 17 avril 2003, ceci : "On doit traduire les multinationales devant la Cour pénale internationale". Parce que ces multinationales ont totalement mis à sac les ressources de l'Afrique. Tel est le combat d'Ivoir-café parce qu'il permettra à la Côte d'Ivoire et à l'Afrique ensuite de se libérer totalement de l'emprise de ces multinationales

Vous avez eu dès le départ tout le soutien des pouvoirs publics. Aujourd'hui encore vous avez le soutien de la population ivoirienne. Mais vous saviez que le combat serait difficile avec les multinationales ?

Bien sûr que je sais tout cela. Avec du recul, j'ai compris que c'est une mission que Dieu m'a confiée pour mener à bien ce combat. Mais quand Dieu vous donne une mission, c'est une grâce. Mais le prix à payer est très élevé. Et le prix à payer, ce sont les épreuves , de très dures épreuves Pour dire qu'une mission n'est pas une chose facile. Et que c'est seulement à la fin qu'on se rend compte qu'en fait, tout ce qu'on a fait, c'est Dieu qui nous a dit de le faire parce que ça va sauver des milliers de gens

Puisque vous savez d'où vient le mal, pourquoi vous ne vous associez pas à ces multinationales pour voir votre rêve réalisé ?

L'objectif des multinationales, c'est de maintenir l'Afrique dans la pauvreté. C'est dire que les Africains n'ont qu'un seul rôle. Produire les matières premières et le leur donner pour qu'elles les transforment ailleurs. Donc s'associer à ces gens-là, ça ne peut pas aller. Moi, je veux transformer ici et eux, ils ne veulent pas. Comment voulez-vous qu'ils s'associent avec moi ? Nos objectifs sont tellement différents. Vous savez dans les années 1970 à 1999, l'exportation de nos matières premières était faite par nos sociétés nationales, ici. Mais actuellement, 95% des exportations de nos matières premières sont entre les mains des multinationales.

A qui la faute ? Est-ce qu'il manque une volonté politique ou est-ce le monde paysan qui n'arrive pas à s'organiser ?

Les multinationales nous maintiennent dans les ténèbres. On est dans une chambre noire. On ne voit pas la porte de sortie. Les multinationales ne nous laissent que la daba pour travailler la terre. A part cela, elles ont tout pris. Tout est entre leurs mains. Or pour cela, des sociétés comme Ivoir-Café sont combattues par tous les moyens. Parce que Ivoir-Café est la solution que Dieu nous a donnée pour sortir de la misère et des ténèbres.

Lorsqu'on vous écoute, on a le sentiment que vous avez les preuves que les multinationales vous empêchent de réaliser votre projet

Les preuves contre les multinationales sont apportées par les différents procès. Des procès intentés contre nous par la direction de la BAD (Banque africaine de développement) qui n'est qu'un instrument de ces multinationales.

Vous savez que la BAD, après avoir signé avec nous le 13 juin 1993 le contrat de prêt de participation au capital pour un montant de 4,5 milliards de Fcfa, a ensuite encaissé les commissions d'engagement bancaire de 38 millions. La BAD a également touché toutes sortes de frais payés par Ivoir-Café. La BAD a décidé d'annuler tous ces contrats sans aucune raison. La BAD n'a même pas remboursé à Ivoir-Café les commissions bancaires qu'on avait payées, ainsi que tous les frais qu'on avait engagés. Mais en plus, la BAD a intenté des actions judiciaires après m'avoir fait expulser de Côte d'Ivoire. En faisant de faux rapports d'audit, etc. Le président de la BAD a même avoué dans Fraternité-Matin du 12 mai 2002 que la Banque avait donné 4 milliards pour gagner le procès. Le ministre de l'Economie et des Finances a avoué dans une conférence de presse le 21 juin 2002 que la BAD a fait pression sur lui pour dire que si elle ne gagne pas le procès, il va se passer beaucoup de choses. Malgré toutes ces pressions et les faux documents, la corruption que le président de la BAD a avouée lui-même, elle a perdu tous ses procès. Aussi bien en Côte d'Ivoire qu'à Paris. Et on a toutes les données.

Mais pourquoi, selon vous , la BAD a perdu tous ses procès ?

Tout simplement parce qu'on a tous les documents montrant la machination, la manipulation de la BAD. Je voudrais aussi souligner une chose : une institution internationale comme la BAD n'avait jamais perdu un procès, même contre un Etat. Or, elle a perdu tous ses procès contre Ivoir-café et contre moi-même. Ce qui prouve au moins deux choses. Premièrement que nous sommes "clean". Deuxièmement, il ne faut pas oublier que sans Dieu, on n'aurait jamais pu gagner un procès. C'est Dieu qui nous guide. Tout comme David contre Goliath, David n'aurait pas gagné contre Goliath s'il n'y avait pas Dieu pour dire "C'est là qu'il faut frapper avec ta fronde". Nous, c'est pareil.Ce sont les documents mêmes de la BAD, les documents mêmes d'un cabinet d'audit utilisés par la BAD qui prouvent le faux qu'elle a cherché à nous incriminer. La BAD, elle-même, s'accuse dans ses propres documents. Si ce n'est pas Dieu, c'est qui ?

Cela doit donner du courage aux Ivoiriens pour dire qu'il faut écouter Dieu. Si Dieu est avec nous, il faut y aller. Parce que Dieu dit "C'est la solution, je vous aide à accomplir cela". Allons-y, car plus on hésite, plus on va décourager la volonté divine.

Les paysans ivoiriens qui peuvent aujourd'hui s'enorgueillir d'avoir une usine de broyage du cacao aux Etats-Unis pouvaient vous aider. Peut-on savoir le niveau de votre deal avec les paysans de Côte d'Ivoire ?

Il est vrai que tous les planteurs soutiennent Ivoir-café, parce qu'ils ont tous compris qu'avec ce prix actuel, ils sont en train de mourir de misère. Ils ont compris que la transformation va leur permettre de vivre dignement des fruits de leur travail, le chômage des enfants pour lesquels ils ont consenti beaucoup de sacrifices les touche énormément, et que Ivoir-café va permettre de créer des emplois pour leurs enfants. Des emplois très valorisants à l'image de ce qu'on trouve dans les pays qu'ont les Dragons d'Asie. Donc forcément les planteurs sont derrière Ivoir-café. Et certains d'entre eux l'ont dit dont Sansan Kouao dans plusieurs interviews. Ils nous soutiennent à fond. C'est pour cela qu'ils sont actuellement en train de s'organiser pour voir comment ils peuvent s'impliquer dans Ivoir-café. Parce qu'il est nécessaire que Ivoir-café ne soit pas l'affaire du seul Thierry Tan. Mais une "affaire nationale". vous savez, je n'ai pas d'enfants. Je n'ai plus de parents, ce qui veut dire que tout ce que j'entreprends ici, après ma mort, tout revient à la Côte d'Ivoire

Peut-on savoir ce que vous pensez de l'achat d'une usine de broyage de cacao par les planteurs aux Etats-Unis ?

Peut-être faudrait-il poser la question aux planteurs qui l'ont achetée, je n'en sais rien puisque Tapé Do dit ne pas être au courant. Mais sans me prononcer sur l'usine de Fulton aux Etats-Unis, vieille de 103 ans, je voudrais simplement dire ceci. A l'heure actuelle, et je parle en tant qu'économiste, on parle de mondialisation. Qui dit mondialisation dit recherche de profit maximum. Donc les entreprises délocalisent. Or la délocalisation se fait toujours dans le sens des pays à hauts salaires vers les pays à bas salaires pour pouvoir toujours gagner plus. Or nous ici, on va de bas salaires vers les hauts salaires. On va exactement à contre-courant de la théorie économique. Je pourrais aussi dire qu'au niveau des emplois, en ce qui concerne cette usine en Amérique, sont d'abord réservés aux Américains. Parce qu'ils ne nous accorderont jamais de visas pour aller là-bas et demander du travail. Je pense qu'à l'heure actuelle, notre priorité, c'est de créer d'abord des emplois pour les Ivoiriens sur place. Autre chose, je ne sais pas si une telle usine va utiliser notre cacao. Parce que n'oublions pas que notre cacao va supporter le fret très cher entre ici et la France et de la France vers les Etats-Unis. Ce fret est le plus cher du monde.

Alors, l'usine là-bas va-t-elle acheter notre cacao ou va-t-elle acheter le cacao le moins cher de l'Amérique centrale ou de l'Amérique du Sud ? Il faut se poser cette question-là. Et autre chose encore, si nous n'avons pas réussi à monter une usine sur place, comment pouvons-nous réussir à 10.000 km d'ici. Montrons d'abord notre capacité à gérer des usines sur place avant de faire quelque chose ailleurs. Mais ceci n'est que l'avis d'un économiste qui aime la Côte d'Ivoire.

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