Par Malick Ndaw
15 Juillet 2004
interview
Les cuivres dans la musique sénégalaise? La réponse à la question posée à un sénégalais, Alain Hedgar, virtuose de l'instrument, est déroutante, à l'image du regard qu'il porte sur les musiciens sénégalais en général.
On constate de plus en plus la disparition du sax dans la musique sénégalaise, à quoi cela est-il dû, selon vous?
D'abord, je trouve qu'il faut de bons professeurs pour enseigner cet instrument de musique qu'est le saxophone, ensuite il faut avoir un bon instrument pour en jouer et enfin, il faut travailler énormément, environ six à sept heures par jour, pour bien jouer d'un instrument à vent comme le saxophone. Il faut dire qu'au Sénégal, les musiciens qu'ils soient saxophonistes ou autres, commencent tard, en général, or, c'est comme le foot, il faut commencer relativement jeune pour être un bon musicien, même si je dois dire que moi-même, je suis entré relativement tard, vers 15-16 ans, au conservatoire. Bref, pour moi, il y a des gens qui savent jouer d'un instrument à vent, ça s'arrête là.
Pensez-vous que nous avons de bons musiciens au Sénégal?
Honnêtement, je vais vous dire, nous n'avons pas de bons musiciens au Sénégal
Pourquoi?
Mais, parce que cela nécessite des études comme tout autre branche. Nous avons par contre des gens qui n'ont jamais été à l'école et qui se débrouillent très bien dans leur coin, je leur tire mon chapeau. Mais des musiciens qui ont fait des études et qui sont compétitifs même sur le plan international, on les compte. Si vous voulez, la différence se situe au niveau de cette rigueur dans la démarche et la pratique que l'école vous procure
Vous-même, très bon saxophoniste, avez-vous été à l'Ecole?
Je ne sais pas si je suis très bon comme vous dites, mais il a fallu que j'apprenne car, la musique a tout de même ses règles. J'ai donc été au conservatoire à Dakar avant d'aller en France continuer mes études. Lorsque je suis revenu au Sénégal, j'ai été professeur au même conservatoire pendant cinq ans. C'est ainsi que j'ai par la suite, cheminé avec le Super Diamono et d'autres, et je dois dire que toutes ces expériences ont été positives, pour moi.
Pourquoi êtes-vous parti du conservatoire?
Je suis parti parce cela ne me convenait plus de rester avec un statut de fonctionnaire, alors que j'avais l'ambition de jouer, de sortir et d'aller évoluer ailleurs. Or, je suis désolé, mais pour moi, un artiste fonctionnaire ne peut pas évoluer.
Qu'est-ce qui vous a convaincu alors de revenir?
Je suis revenu pour pouvoir enseigner ici, créer une école de saxophone. Mais bon, à l'époque c'était mal barré, quoi. D'abord il n'y avait même pas d'instrument de musique, les professeurs étaient mal payés, les élèves faisaient avec des instruments dans un piteux état, et dangereux.
Qu'est-ce qui vous a lancé dans la musique?
J'ai toujours aimé et baigné dans la musique. Dans ma famille, avec mes origines cap-verdienne et antillaise, nous avons toujours aimé chanté. En outre, j'ai un oncle qui s'appelle Joe Mambaye, qui était un grand musicien dans l'armée, c'est lui qui m'a mis les pieds au conservatoire, où j'ai eu la chance d'avoir de bons professeurs. Cela m'a mené en France où j'ai vécu dix années qui m'ont permis de fourbir mes armes à l'Ecole normale et au conservatoire de Versailles où j'ai étudié l'analyse harmonique, etc Voilà.
Pourquoi le saxophone, vous auriez pu être un pianiste?
Ecoutez, le saxophone m'a plu d'abord parce que mon oncle en jouait. Il faut dire qu'à cette époque-là, il fallait faire au moins cinq ans de saxophone pour sortir avec un premier prix. Mais je dirais que c'est un instrument très proche de la voix de l'Homme. Vous pouvez prendre plusieurs virtuoses du saxophone, vous verrez qu'ils sont tous différents par le timbre, par le langage, par le style, etc C'est un instrument de ce siècle qui correspond bien à notre époque, et qui est extrêmement riche.
Etre musicien au Sénégal, ça nourrit son homme?
Outre quelques vedettes, les musiciens au Sénégal gagnent mal leur vie. Ça n'a pas changé. Allez dans les hôtels, faites le tour et vous verrez des musiciens qui ne gagnent même pas 100 000 Fcfa par mois, moi je trouve ça scandaleux.
Vous avez certainement une idée sur ce qui pourrait faire changer cela?
C'est tout un ensemble. D'abord, une réelle volonté politique culturelle est, bien entendu, nécessaire, parce qu'en fait, c'est tout le secteur culturel qui a besoin de cette volonté politique pour se développer, et développer ses acteurs. Mais je ne suis pas sûr qu'elle existe encore.
Aujourd'hui, que fait Alain Hedgar?
Je m'éclate beaucoup avec un musicien comme Vieux Mac. C'est quelqu'un de très ouvert et je suis très intéressé par ce qu'il fait. En plus de jouer un peu partout dans des clubs, des hôtels, je donne des cours particuliers, je vis tant bien que mal de ça. Pour vivre ici il faut faire un peu de tout. Mais il faut dire que je n'ai même pas la possibilité ici de faire la musique que j'ai envie de faire personnellement
Et qu'est-ce que ça serait cette musique?
Non, ce n'est pas du tout un secret, mais pour l'instant c'est mon jardin et je préfère le garder pour l'instant tout en travaillant sobrement dessus. Si ça se fait tant mieux, sinon au moins je n'en aurais pas parlé.
Est-ce tout de même quelque chose qui a à voir avec ce que l'on connaît?
Toutes les musiques ont quelque chose à voir avec les autres. Ceci dit, moi j'ai surtout envie de faire quelque chose que les gens pourront écouter chez eux, de la musique d'écoute et pas forcément de danse. Je pense qu'il y a beaucoup de Sénégalais qui ont envie d'écouter autre chose que seulement du mbalax. Avant, au Sénégal, on savait apprécier le Pachanga, le Rythm and blues, du Rock, du Tango, etc Et le Sénégalais était quelqu'un d'ouvert artistiquement. Aujourd'hui, de plus en plus ça se perd.
Pensez-vous que la mouvance autour du 'mbalax', tel qu'on le voit, participe réellement de la professionnalisation de nos musiciens?
Ecoutez, je ne sais pas si le mbalax participe de quoi que ce soit, mais je puis dire que je suis très content que le mbalax existe, parce qu'au moins nous avons une musique. C'est bien, mais il est grand temps, peut-être, d'aller plus loin, car il n'y a pas que ça. À une certaine époque en Europe, on ne voulait plus des conservatoires de jazz. Aujourd'hui, vous y verrez partout des conservatoires de jazz
Etes-vous nostalgique de l'époque du Super Diamono où vous avez évolué un bon moment?
Non, je ne suis pas un nostalgique. Pour moi, la vie continue et pourvu que ça se passe bien pour tout le monde.
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