Bacary Domingo Mane
17 Juillet 2004
Certains partis d'opposition ont émis des réserves sur la faisabilité de l'opération de refonte totale du fichier électoral, telle que préconisée par le président de la République, Me Abdoulaye Wade.
Au-delà du coup, cette refonte pose un certain nombre de questions : Comment va-t-on mettre un nouveau fichier sur la base de cartes nationales d'identité numérisées et qui ne sont pas, pour l'heure, disponibles ?
Les Sénégalais auront-ils toutes les facilités pour avoir ces cartes numérisées ? Quelle est la durée de l'opération ? Le fichier Etat civil est-il fiabilisé ? Pourquoi domicilier l'Etat civil à la Primature ?
Autant d'interrogations qui sont, pour l'heure, sans réponses.
Les formations de l'opposition estiment que les questions relatives au processus électoral doivent faire l'objet d'un consensus pour éviter des conflits qui peuvent être préjudiciables à notre pays.
Après la volonté du président de la République, Me Abdoulaye Wade de proposer à l'Assemblée nationale un projet de loi sur la refonte totale du fichier électoral et exprimée jeudi 15 juillet à l'occasion de sa rencontre avec certains partis politiques, l'opposition n'a pas mis du temps pour faire cas de ses craintes et préoccupations. Celles-ci concernent la visibilité d'un tel projet. Le leader du Rassemblement national démocratique (Rnd), le Pr Madior Diouf assimile l'opération de refonte totale à une « gageure. ». « C'est quelque chose qui suppose
d'abord que nous avons les ressources nécessaires et la diligence de l'ensemble des citoyens pour un taux d'inscription significatif », fait-il remarquer. Pour lui, le Président Wade a sorti une idée qui semble correspondre au vote électronique. « Or, c'est très évident, les conditions ne sont pas remplies. Il n'y a pas partout de l'électricité. Cette technique de vote n'est pas maîtrisée. On l'aurait lui-même interrogé sur les modalités pratiques d'un tel vote, il aurait eu des difficultés pour expliquer. Par conséquent, il s'agit d'une décision qui a été prise dans l'embarras. Car la lettre que nous de « Clarté/Naa Leer » lui avions envoyée, s'étonnait qu'il ait convoqué les partis sur le noyau dur du fichier électoral, alors qu'il avait pris une décision en recevant le Cadre permanent de concertation de l'opposition (Cpc), laquelle décision a été rendue publique à l'intérieur comme à l'extérieur du pays », souligne le numéro un du Rnd. Et d'ajouter : « certainement sur la pression de son entourage, il n'a pas voulu se maintenir dans sa position. Il a sauté sur une autre décision qui n'est pas techniquement faisable dans les délais du calendrier républicain, avec les ressources actuelles que nous avons ».
Les pouvoirs publics ne manqueront certainement pas de solliciter les bailleurs de fonds pour financer une telle opération que certains techniciens évaluent déjà à plus de six milliards F Cfa. Mais, le leader du Rnd estime que si cela devait arriver, « l'extérieur doit donner les ressources sur la base d'un consensus national sur la fiabilité du processus envisagé. Si nous tous, après débat, sommes convaincus que ce qu'il a proposé est techniquement faisable et ce n'est pas une perspective de fraude électronique, en ce moment-là nous pouvons être d'accord que le Sénégal bénéficie de ressources extérieures non seulement pour le fichier électoral mais également pour le recensement général » ;
Des questions sans réponses
Pour sa part Mor Dieng, le responsable des cadres de l'Alliance des forces de progrès (Afp) de Moustapha Niasse, dit ne pas être surpris de cette décision du Président Wade au regard des actes qu'il a posés jusque-là. « En tant que technicien et connaisseur de ce fichier que j'ai eu à auditer depuis 2000, le Président a pris une décision, mais il ne pouvait pas aller plus loin parce que ce fichier a été truqué et je l'avais dit depuis longtemps. La preuve est là aujourd'hui », note le « Progressiste », avant de se demander : « Comment va-t-il mettre en place un nouveau fichier sur la base de cartes nationales d'identité numérisées qui ne sont pas encore disponibles ? Est-ce que les Sénégalais auront toutes les facilités pour les avoir ? Le fichier Etat civil est-il fiabilisé ? ». Et de faire remarquer que l'Etat civil est rattaché à la Primature, alors qu'il était domicilié au Ministère de l'Intérieur.
De son côté, le chargé des élections au Parti socialiste (Ps), le député Khalifa Sall, a fait part de ses craintes. « C'est le gouvernement lui-même qui avait récusé l'idée d'une refonte totale, en disant qu'elle impliquait trop de moyens, trop de charges. Et l'opération de refonte est tellement lente que, si on décidait de détruire le fichier sans qu'il n'y ait un autre pour le remplacer, cela pourrait avoir des conséquences graves surtout que, des imprévus peuvent se présenter dans notre pays. Et en ce moment, que ferions-nous ? Je pense qu'il y a beaucoup de prudence à prendre dans ce qui nous est annoncé », confie le député socialiste. C'est la deuxième décision, dit-il, du Président Wade sur la même question. « Il faut que l'opinion comprenne que Me Wade, Président de la République, s'est déjà prononcé en faveur du noyau dur de 2000. Il vient de se prononcer encore en faveur de la refonte totale. Quelle va être sa troisième position ? Parce que, quand une autorité est dotée d'une capacité à tellement évoluer dans ses positions, on ne sait jamais quelle est la bonne et quelle est la dernière. Surtout qu'il a dit que c'est une proposition et que c'est l'assemblée qui décidera. Et puisque la majorité à l'assemblée est la sienne et qu'elle est susceptible de suivre les non-dits des instructions, on ne sait pas quelle va être la dernière position de Me Wade », martèle khalifa Sall. Et de souligner qu'il s'agit là d'un précédent dangereux. « Le président de la République a toujours été perçu dans ce pays comme le recours et l'arbitre. Aujourd'hui, quel crédit devons-nous attacher à ce que nous dit le Président? Est-il utile d'aller le voir ? », se demande l'élu socialiste.
Le vrai débat est ailleurs
Pour lui, on a assisté à une mise en scène pour « organiser le reniement de l'engagement du Président de la République ». Alors se pose, dit-il, au niveau de la gestion de cette question, « l'attitude même de la première institution de ce pays, avec l'instabilité et la versatilité qui caractérisent sa conduite ».
En tous les cas, pour le Pr Madior Diouf, le vrai débat est celui de l'organe qui va se charger d'organiser les élections.
C'est dans cette optique qu'il faut comprendre la décision de Clarté/Naa Leer de se réunir aux fins d'apprécier, d'étudier les implications de cette décision du Président Wade et de systématiser une position. « Aujourd'hui, ce qui est incompréhensible, est que cette position validée par le Président était hier, la plus faible, soutenue par le plus petit nombre de partis », fait remarquer Khalifa Sall.
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2004 Sud Quotidien. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.