Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Quelle alternance dans la protection des animaux ?

A. Booker Sadji

21 Juillet 2004


opinion

En février 2001, Wal Fadjri publia mon article intitulé originellement: Quelle alternance dans la protection des animaux?

On pouvait y lire, entre autres : "Etant donné qu'avec l'alternance, on se met à rêver tous azimuts d'un Sénégal modèle, il est également temps d'évoquer le sort plus que pitoyable voire carrément cruel réservé aux animaux compagnons et serviteurs de l'homme, particulièrement aux bêtes de trait et de labour : aux chevaux, aux ânes et aux boeufs". En même temps, j'interpellais le nouveau régime pour la promotion et l'application d'une politique adéquate de protection des animaux.

Ce qui saute aux yeux lorsqu'on observe la vie quotidienne dans les rues, les routes et les sentiers du Sénégal, c'est que le calvaire des animaux est allé et continue d'aller en crescendo depuis l'avènement de l'alternance. Ceci concerne surtout les chevaux et les ânes et s'explique essentiellement par l'utilisation maximale, jusqu'à ce que mort s'en suive, de ces bêtes dans les activités économiques et commerciales déclenchées par une conception idéologique de l'«enrichissez-vous» pas toujours bien maîtrisée faite d'un mélange d'un «travaillisme» originellement souhaité et d'un «libéralisme» imposé et accepté par la suite, qui devraient être définis et cernés de façon plus rigoureuse par les penseurs actuels du parti au pouvoir.

Dans cette ruée vers l'enrichissement, le cheval - tout comme jadis dans celle vers l'Ouest dans le nouveau monde - apparaît pour les gouvernants et leurs théoriciens comme l'instrument par excellence. Pourquoi pas d'ailleurs? Iba Der Thiam l'avait anticipé avant l'alternance en proposant comme slogan accrocheur populiste lors d'une campagne électorale présidentielle - si mes souvenirs sont exacts - de fournir à chaque paysan un cheval et une charrette. Une fois l'alternance intervenue, des voix autorisées de l'exécutif et dans la haute hiérarchie militaire l'ont rejoint sur ce terrain, cette dernière étant même représentée par quelqu'un qui doit savoir de quoi il parle, le général de gendarmerie Pathé Seck; celui-ci plaide pour un élevage intensif des chevaux. Mais, en tant que gendarme sensé être le protecteur des hommes et des animaux, il ne dit mot du bon traitement qui doit sous-tendre l'utilisation de ces derniers.

Et très récemment, le tout nouveau Premier ministre Macky Sall a repris le slogan d'Iba Der Thiam à son compte.

Encore une fois, tout ceci peut être judicieux dans une logique téléologique du développement, dans la mesure où le développement est nécessairement basé sur les rapports étroits quotidiens entre l'homme et l'animal, voire la plante. Cependant, pour ce faire, la condition préalable est que les droits de ces trois créatures soient respectées. C'est le lieu d'interpeller expressis verbis surtout Iba Der Thiam en tant que musulman pur et dur, représentant du peuple à l'Assemblée Nationale et membre de la Cap 21. Ces trois qualités l'habilitent à prendre l'initiative de faire accompagner les projets concernant l'utilisation judicieuse des bêtes de trait, et singulièrement des chevaux et des ânes pour le développement, de mesures législatives mettant fin à la maltraitance des ces bêtes qui, encore une fois, va en crescendo depuis l'avènement de l'alternance. Peut-être même que les lois existent déjà et qu'il suffit simplement de veiller à leur application!

Il est en tout cas absolument incompréhensible voire inadmissible que dans un pays comme le Sénégal, qui se targue d'être un pays de foi, des mesures radicales ne soient pas prises pour assurer les droits des animaux. Pour le répéter, c'est à vous fendre le coeur de voir à longueur de journée ces chevaux tirant des charrettes transportant des charges équivalant parfois au quintuple de leur poids, sur lesquelles sont de surcroît juchées une ou deux personnes dont l'une manie l'impitoyable fouet avec un sadisme digne du maître de l'enfer. Surtout que, comme je l'ai déjà mis en exergue, non loin de là se trouve souvent posté un agent de la circulation et de la sécurité, un collègue du général Pathé Seck, qui pourrait venir au secours de l'animal, mais qui reste totalement impassible.

Dans un article intitulé Les animaux dans les religions, paru dans Le grand atlas des religions (Paris, Encyclodaedia Universalis, 1990), Françoise Armengaud écrit entre autres: «A peu près toutes les religions assignent à leurs adeptes des devoirs envers l'animal, dont les diverses formulations se trouvent avoir précédé et nourri la définition des droits de l'animal tels qu'ils figurent dans la Déclaration universelle des droits de l'animal. Les exemples les plus explicites de ces préceptes et réflexions se trouvent dans le judaïsme, le christianisme, l'islam et le bouddhisme.» (p.325) Et le Sénégal comptant une immense majorité de musulmans, il n'est pas banal de citer ici ce qu'affirmait avec force M. Hamidullah, l'un des représentants des érudits de l'islam, à la table ronde organisée le 26 octobre 1978, à Paris, à l'occasion de la proclamation de ladite déclaration:«L'islam reconnaît les droits des animaux et même des plantes.» La Déclaration universelle des droits de l'animal a été proclamée solennellement à Paris, le 15 octobre 1978, à la Maison de l'Unesco. Son texte révisé par la Ligue internationale des droits de l'animal en 1989, fut rendu public en 1990.

Je voudrais en citer ici quelques passages fondamentaux qui sont suffisamment explicites et éloquents et n'ont donc pas besoin d'être commentés: Considérant que la vie est une, tous les êtres vivants ayant une origine commune et s'étant différenciés au cours de l'évolution des espèces. Considérant que tout être vivant possède des droits naturels et que tout animal doté d'un système nerveux possède des droits particuliers. Considérant que le mépris, voire la simple méconnaissance de ces droits naturels provoquent de graves atteintes à la nature et conduisent l'homme à commettre des crimes envers les animaux. Considérant que la coexistence des espèces dans le monde implique la reconnaissance par l'espèce humaine du droit à l'existence des autres espèces animales. Considérant que le respect des animaux par l'homme est inséparable du respect des hommes entre eux.

Il est proclamé ce qui suit: Article1. Tous les animaux ont des droits égaux à l'existence dans le cadre des équilibres biologiques. Cette égalité n'occulte pas la diversité des espèces et des individus. - Article 2. Toute vie animale a droit au respect. - Article 3. Aucun animal ne doit être soumis à de mauvais traitements ou à des actes cruels. Si la mise à mort d'un animal est nécessaire, elle doit être instantanée, indolore et non génératrice d'angoisse. L'animal mort doit être traité avec décence. [ ] - Article 5. L'animal que l'homme tient sous sa dépendance a droit à un entretien et à des soins attentifs. Il ne doit en aucun cas être abandonné, ou mis à mort de manière injustifiée. Toutes les formes d'élevage et d'utilisation de l'animal doivent respecter la physiologie et le comportement propres à l'espèce. Les exhibitions, les spectacles, les films utilisant des animaux doivent aussi respecter leur dignité et ne comporter aucune violence. [ ] - Article 7. Tout acte impliquant sans nécessité la mort d'un animal et toute décision conduisant à un tel acte constituent un crime contre la vie. [ ] - Article 9. La personnalité juridique de l'animal et ses droits doivent être reconnus par la loi. La défense et la sauvegarde de l'animal doivent avoir des représentants au sein des organismes gouvernementaux. - Article 10. l'éducation et l'instruction publique doivent conduire l'homme, dès son enfance, à observer, à comprendre, et à respecter les animaux. Pour ce qui est plus particulièrement du cheval, il n'est pas inutile dans un pays, encore une fois, à immense majorité musulmane, comme le Sénégal - face à l'enfer quotidien qu'y vit cet animal - de rappeler la perception qu'en a l'islam. Je m'en tiendrai ici tout simplement au bref texte extrait d'un commentaire faisant autorité et publié dans le cadre de la célébration de «Rabat capitale de la culture arabe», en 2003. Durant cette célébration, le ministre marocain de la Culture a présenté «en partenariat avec l'Institut de monde arabe» à Paris, «une exposition patrimoniale consacrée au cheval dans l'histoire du Maroc et du monde arabo-musulman en général».

L'extrait textuel concerné dit:«Considéré comme la plus noble conquête de l'homme, le cheval est partout présent en terre d'Islam.» Sous une rubrique du texte intitulée«Le cheval et le divin», on peut lire:«Introduit à la fin de l'antiquité dans ce qui sera le berceau de l'Islam, le cheval est l'objet de toutes les attentions, comme en attestent fortement certains versets du Coran et des hadiths. Les prophètes et les saints personnages sont, à l'instar des souverains, également figurés en cavaliers; Al Burâq, monture du Prophète en extrapole le principe. Coran et manuscrit illustrent ce propos.»

Je suis conscient que certains vont me considérer comme un rêveur, qui parle de l'amélioration de l'existence des animaux espérée avec l'avènement de l'alternance, alors qu'il se dit que nombreux sont les Sénégalais qui sont d'avis que la leur s'est détériorée. A la vérité, sur le plan général, le préambule de la Déclaration invoquée plus haut, répond à une telle objection en établissant de façon judicieuse une corrélation dialectique entre le sort fait à l'homme et celui fait aux animaux, «considérant que le respect des animaux par l'homme est inséparable du respect des hommes entre eux.»

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