Le Soleil (Dakar)

Sénégal: Sahite Sarr Samb, directeur de l'école nationale des arts : «Avec la réforme de ses filières, l'ENA a besoin de nouveaux locaux»

- Interview RealisÉe Par Omar Diouf

22 Juillet 2004


Depuis deux ans l'Ecole Nationale des Arts de Dakar (ENA) délivre médailles et diplômes à ses élèves. Et depuis 2002, les comédiens ne font plus partie du lot.

La section Art dramatique est en effet fermée... faute de postulants au concours d'entrée. C'est l'un des prétextes qui ont conduit à la réforme complète des programmes de l'ENA qui a connu divers statuts depuis son ouverture en 1948 sous l'appellation de Conservatoire de Dakar. Son directeur, Sahite Sarr Samb* (qui était à la tête de la structure depuis 2001 avant son remplacement jeudi dernier) ébauche dans cet entretien quelques pistes de cette réforme annoncée pour une ENA new-look.

M. le directeur, la section de l'ENA qui forme les comédiens est fermée depuis deux ans. Pourquoi une telle décision ?

« Dans les années 1980, la section Art dramatique a été fermée, particulièrement pour des raisons d'insertion des sortants dans la vie active. La structure qui permettait l'insertion des comédiens sortis de l'ancien Institut National des Arts était le Théâtre national Daniel Sorano, avec une politique culturelle très volontariste. Parallèlement, il y avait des troupes privées comme Le Tréteau sénégalais, le Nouveau Toucan... Je relève au passage que le phénomène des troupes privées n'est pas apparu avec la compagnie des 7 Kouss, des Gueules Tapées et autres. Au moment où il y a eu une saturation au niveau de Sorano, l'ENA a jugé bon de fermer la filière Art dramatique et c'est au début des années 1990 que la division a été réouverte. Cette reprise a permis l'arrivée de nouvelles troupes sur le marché. Les jeunes comédiens sortants formaient des compagnies privées pour continuer leur expérience. Le phénomène a été plus ou moins cyclique parce qu'actuellement, lorsqu'on lance le concours d'entrée à la section Art dramatique, il n'y a pas tellement de réactions de la part des jeunes. Et deux reprises, nous n'avons pas eu de candidatures. Il fallait alors penser à relooker en changeant les programmes de toutes les sections de l'Ecole nationale des Arts et en procédant à une réforme complète.

Lorsque nous avons été nommés à la direction de l'ENA en 2001, nous avons décidé une réforme pédagogique afin de donner un second souffle à la section Art dramatique car il n'y avait plus d'intérêt pour la formation de comédien. C'est pourquoi nous avons lancé un programme de réforme pédagogique de la filière. Nous sommes partis de l'hypothèse selon laquelle il est temps de passer à un niveau supérieur dans le recrutement pour le concours d'entrée dans la formation de comédien. C'est-à-dire qu'il ne faut plus détenir uniquement le BEPC, mais le baccalauréat, pour accéder à cette filière. Les raisons sont les suivantes. D'abord, la production et même l'expression artistique dans ce domaine a atteint un niveau tel qu'il faut des candidats avec une vaste culture générale qui leur permettrait de suivre la formation. Ensuite, cela nous permettra de varier la section en créant, à côté de la traditionnelle filière de formation de comédien, une nouvelle filière de metteur en scène et une autre filière de formation des pédagogues, c'est-à-dire des professeurs d'Education artistique, option Théâtre.

Le Sénégal, depuis les années 1970, a eu des professeurs d'Education artistique option Musique et option Arts plastiques qui enseignent dans les lycées et collèges, mais il n'y a pas de professeurs d'Education artistique option Théâtre. Il faut qu'on intègre aussi la dimension théâtre car cela nous permettrait d'avoir une base de légitimité pour aller vers une formation supérieure. La réforme prévoit que ceux qui sont destinés à être comédiens feront trois années de formation tandis que ceux qui seront des metteurs en scène de même que les futurs professeurs dans les lycées vont avoir un cursus de quatre. Nous réglerons ainsi le problème de manque de professeurs de Théâtre. Ceux qui sont là ont été formés à l'étranger et la plupart sont partis à la retraite. Cela aussi est un autre problème structurel de cette filière qui n'a plus d'enseignants. Il ne reste plus que Philippe Laurent, un coopérant de la Communauté française de Belgique, et Moustapha Mbaye, un titulaire sénégalais responsable de la Section. Voilà un peu l'objectif de la réforme en ce qui concerne la section Art dramatique. C'est d'ailleurs la filière la plus en avance dans le projet de réforme.

La réforme prendra-t-elle en compte tout le programme de l'Ecole Nationale Arts ?

« Oui, la réforme concerne toute l'école. Vous avez certainement entendu parler du projet de construction d'une nouvelle Ecole des Arts. Nos locaux ne sont plus du tout adaptés. C'est un euphémisme de le dire. Le chef de l'Etat a été très sensible à tout cela et avait annoncé la construction des nouveaux locaux pour l'ENA. Nous pensons qu'il faut un nouveau programme de formation avant la construction de cette école. La réforme, c'est l'anticipation par rapport à la nouvelle infrastructure.

Ce qui justifie aussi cette réforme c'est un constat. Le Sénégal a une renommée internationale en matière de Culture, surtout dans le domaine de la formation. Il y a le mythe de « l'Ecole de Dakar » qui a eu quand même à former de grands acteurs culturels qui évoluent dans toutes les disciplines : arts plastiques, art dramatique, musique, etc. Cependant, notre renommée n'est pas conforme à la situation de l'ENA. Ensuite, nos procédures de formations ne sont plus adaptées à l'environnement culturel. Nous formons pour des métiers et ces métiers ont évolué sur le terrain sans que l'ENA n'en tienne vraiment compte. Un exemple : dans le domaine des arts visuels vous avez dû remarquer pendant la Biennale de Dakar qu'il a été beaucoup question d'art numérique. Pourtant, à l'ENA, ce n'est qu'en 2002 que nous avons pu avoir un embryon de salle informatique pour dispenser des cours d'infographie ! Il a donc fallu, très rapidement, moderniser dans ce sens-là. Par rapport à cette modernisation, il faut y inclure les programmes, les dépoussiérer complètement, filière par filière, niveau par niveau, unité de valeur par unité de valeur...

Des filières comme l'Art dramatique seront complètement restructurées. Auparavant, pour y entrer, il fallait juste le BEPC pour suivre les cinq ans de formation. Maintenant, il faut être bachelier, plus trois à quatre années de formation. Une autre structuration va toucher la filière Modélisme. L'entrée sera ouverte aux détenteurs du bac qui ont des aptitudes à l'habillement et au stylisme. La formation ne se fera plus en deux ans, mais en trois ans. Les élèves sortants recevront un BTS et non plus un BT. La filière Animateurs culturels sera également concernée. Elle passera d'une formation de bac plus trois à bac plus quatre. Nous allons même changer l'appellation car Animateur culturel, c'est un peu péjoratif. Nous allons désormais l'appeler Médiateur culturel. Des médiateurs qui seront spécialisés dans les arts visuels, les arts vivants ou le patrimoine culturel. Il y a donc des filières à restructurer et d'autres dont les contenus seront complètement changés. Par contre, certaines filières seront laissées comme telles, comme celle qui concerne la formation des professeurs d'Education artistique plastique ou des professeurs d'Education artistique musicale. Le cursus sera toujours bac plus quatre, mais c'est à l'intérieur des programmes que nous allons apporter une certaine modernité.

Actuellement, où en êtes-vous avec ce projet de réforme ?

« Nous le préparons à l'interne et il est déjà finalisé dans ses grandes orientations. La prochaine phase sera un séminaire de validation durant lequel nous poserons le projet sur la table et en discuterons avec les autorités et les partenaires. Les acteurs culturels seront bien sûr invités à cette réflexion car si nous formons des musiciens, des comédiens, des artistes plasticiens, c'est pour qu'ils se retrouvent sur le terrain. Il y a des structures comme l'Association des Métiers de la Musique, la Coordination des artistes plasticiens et toutes les associations culturelles représentatives que nous allons convier afin qu'elles se déterminent sur nos ambitions car elles peuvent enrichir ce projet. Il est vrai que certaines de nos filières sont en retard par rapport à leur contribution dans la réforme, mais je pense que d'ici octobre, ce séminaire va se tenir. Après, nous pourrons décliner le projet en un nouveau décret qui précisera les grandes lignes de l'école. Ce sera d'ailleurs le premier décret concernant l'ENA car jusque-là, il s'est toujours posé le problème d'équivalence académique pour nos diplômes dans d'autres universités ».

Et vous pensez qu'une réforme concernant l'ENA implique impérativement la construction de nouveaux locaux ?

« Oui. Ce qui est sûr c'est qu'avec de nouvelles ambitions, de tels contenus, nous ne pouvons plus rester dans nos locaux actuels. Ce qui nous incombe en tant qu'agent de l'Etat, nous le réglerons le plus rapidement possible. Il est évident que la décision de construire une nouvelle école est une décision politique qui demande des moyens très lourds. Cependant, nous voulons que le contenu soit déjà prêt. Il faut qu'il y ait une cohérence entre l'ambition politique et le changement de contenus et de structures de l'ENA. Ces deux notions doivent aller ensemble ».

La réforme aborde-t-elle les débouchés offerts aux diplômés de l'Ecole Nationale des Arts ?

« L'objectif d'une école, ce n'est vraiment pas l'insertion. C'est le tissu social et économique qui doit régler ce problème d'insertion. Par contre, toute école doit réfléchir sur cette problématique comme objectif secondaire. Notre fonction principale c'est de former, mais nous devons faire en sorte que celui qui sort de l'ENA ait des aptitudes d'insertion et de réinsertion. Nous devons rapprocher l'école de l'environnement professionnel en facilitant les stages. Depuis quelque temps, nous essayons de créer dans l'école une zone tampon de pré-insertion. Cela figure d'ailleurs dans le projet de réforme. Ainsi, nous encourageons chaque promotion à mettre sur pied une association d'artistes plasticiens ou de groupe musical pour collaborer avec l'ENA sur des projets communs, dans les trois ans suivant la sortie des étudiants. C'est une sorte d'espace d'expérimentation pédagogique de ceux qui sont en formation. L'objectif est d'aider ces jeunes dans leur pré-insertion. Cependant, il y a des métiers très personnalisés et la création et l'expression artistiques demandent une très forte personnalité. Il ne faut pas tout attendre d'une structure, ou de l'Etat, pour prendre en charge sa formation ou débuter sa carrière ».

*Au lendemain de cet entretien, Sahite Sarr Samb a été nommé directeur du Livre et de la Lecture au ministère de la Culture et du Patrimoine historique classé. Il est remplacé à la tête de l'Ecole Nationale des Arts par l'ex-directeur des Etudes, Daouda Diarra.

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