Claude B. Kingué
22 Juillet 2004
De fait, nombre de Camerounais ne découvrent pas la broderie, la calligraphie, l'acrobatie ou la littérature chinoise avec la semaine culturelle de la Chine qui est organisée depuis lundi dernier à Yaoundé. Ils s'en imprègnent davantage.
Simplement. En ces temps de mondialisation torrentielle, cependant, la culture chinoise rame à contre-courant. En cela, elle peut servir d'exemple de résistance. Remontons à l'adolescence de certains d'entre nous. Wang Yu mangeait alors de la brisure de riz, et pas tous les jours. Ni à satiété. C'est en tout cas l'image que la presse occidentale donnait du Chinois. Un homme dévasté par la misère et la famine, chosifié par la dictature maoïste. La Chine était présentée comme ayant la tête à la lune de l'utopie communiste et les pieds pris à la glu des traditions figées. Inaccessibles au progrès, à la modernité. L'Empire du milieu s'entendait pour beaucoup comme l'empire assoupi. Les sinologues les plus bienveillants ne suggéraient d'ailleurs pas autre chose, qui parlaient du futur de la Chine en termes d'éveil. Le plus célèbre étant dans la sphère francophone, l'ancien ministre français Alain Peyrefitte.
On les félicite d'ailleurs aujourd'hui d'avoir fait oeuvre de mage. La Chine est en effet le marché le plus porteur actuellement. Elle pèse chaque jour davantage sur le commerce international d'un nombre sans cesse croissant de matières premières. Ses besoins de consommation accroissent autant qu'ils s'affinent. Mais la Chine a-t-elle véritablement changé pour autant ? La semaine culturelle chinoise qui se tient ces jours-ci à Yaoundé ne l'établit pas. Notamment, pour ce qui est essentiel à un peuple : sa culture, qui est son âme.
Les tableaux exposés au Musée National ont en effet été réalisés selon une technique millénaire en Chine : la broderie. Une technique où l'aiguille se fait pinceau, et qui est si bien maîtrisée dans les villes et campagnes chinoises qu'elle est devenue un art aujourd'hui salué à travers le monde. Cet ancrage à la tradition s'exprime par ailleurs à travers une résistance aux courants qui ont marqué la peinture moderne : surréalisme, cubisme, impressionnisme, etc. Les tableaux brodés des provinces du Jiangsu et du Hunan figurent le réel. Ils ne s'adressent pas moins à l'émotion et à l'intelligence. Bien plus, leur sérénité tranche avec l'image tourmentée que la peinture moderne " contemporaine " donne du monde. Le bouddhisme et le confucianisme dont s'est nourrie la société chinoise bien avant l'ère chrétienne n'y sont sans doute pas étrangers.
Certes, l'écho amplifié de la culture chinoise coïncide avec le statut de puissance économique qu'a désormais la Chine. Cet écho est d'ailleurs, à travers les biennales et autres salons internationaux, de plus en plus favorable depuis que la Chine s'est partiellement ouverte à l'économie de marché. Mettant ainsi en relief le lien qu'il y a de nos jours entre la culture et le libéralisme. Mais on note encore, à ce sujet, comme une exception chinoise.
En effet, mis à part les films produits à Hong-Kong et leurs effets spéciaux, la culture chinoise n'est pas encore dominée par les technologies, comme le dit Constantin von Barloewen de la culture occidentalisée, dans son ouvrage "Anthropologie de la mondialisation". Elle ne se confond donc pas encore à un support technique. Elle échappe encore à la marchandisation qui caractérise la mondialisation. Surtout que la Chine tient sur elle-même un discours autonome, qui se soustrait au regard de la " world culture ". C'est-à-dire la vision occidentale du monde qui détermine ce qui est bon pour l'ensemble ou le reste de l'humanité, c'est selon, et le valide. Imposant aux peuples d'Afrique, par exemple, une alternative non négociable : imiter l'Occident ou être des sous-hommes.
Les arts picturaux, la chorégraphie et la littérature de Chine ne se résolvent ni à l'un ni à l'autre. Ils cultivent une altérité que d'autres peuples se doivent d'entretenir pour éviter à l'humanité de fondre dans un moule unique, avec pour avenir une autre terrible alternative : la dictature ou l'implosion. C'est-à-dire la dictature du marché. C'est-à-dire l'effondrement pour cause d'apports non variés. En tout cas, si pour cultiver la différence la Chine peut autant se justifier de Bouddha et de Confucius que de la pâte à papier, de la poudre à canon et de la boussole qu'elle a inventées, l'Afrique, au cas où elle a oublié ce que l'humanité lui doit, a sa survie qu'elle joue. Or elle ne peut l'assurer, tant du point de vue politique qu'économique, si elle laisse sa culture se dissoudre dans celle des autres. N'en déplaise à la "civilisation de l'universel".
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