Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Afrique: L'Afrique doit créer des monnaies régionales : c'est la condition pour esperer sortir de la pauvreté

Par Abanda Kpama

22 Juillet 2004


analyse

Le cas du Kamerun est plus qu'édifiant au regard de la question monétaire. La crise économique, telle que vécue dans notre pays, fut perceptible dès les années 1985-1986.

Monsieur Biya, Chef de l'Etat, en avoua publiquement l'existence en 1987 lorsqu'il annonça le recours au FMI et à la Banque Mondiale pour juguler la crise économique. Les mesures de redressement préconisées et appliquées s'inscrivent dans le triple cadre de la zone franc dont tout le monde sait qu'elle a le directeur du trésor français comme patron, le plan de stabilisation de l'économie camerounaise et le programme d'ajustement structurel élaboré par le Fmi et la BM. Dès 1988, trois mesures de politique monétaire furent prises et appliquées : l'encadrement du crédit, l'augmentation des taux d'intérêt et la réduction à 4 du nombre de débiteurs qui étaient auparavant de 20. Si le bien - fondé de la dernière mesure ne se discutait pas, les deux premières, en revanche, relevaient du mauvais sens. Voici comment étaient justifiées les deux premières mesures :

"Le Kamerun se trouve en situation de déséquilibre budgétaire et des comptes extérieurs. Ces déséquilibres n'ont été possibles que grâce à une politique de crédit qui a mis entre les mains des agents économiques beaucoup plus d'argent qu'ils n'en avaient besoin pour réaliser leurs transactions intérieures. Le surplus d'argent a donc été soit placé à l'extérieur, soit utilisé à des achats de produits importés. La dépense de l'Etat est l'une des courroies privilégiées de ces déséquilibres. En pratiquant donc une politique d'encadrement de crédit, on restreint ce dernier et par ce biais on réduit le volume de monnaie entre les mains des agents économiques et donc leur demande et par voie de conséquence, on favorise le retour à l'équilibre ".

Nous avons à l'époque combattu ce raisonnement du FMI qui était faux pour les raisons que nous évoquerons plus bas. Ce qu'il convient à ce niveau de dire c'est que ce raisonnement fut tenu par le FMI en accord avec la France, puissance tutrice et détentrice du pouvoir de battre monnaie pour les Etats appartenant à la zone franc.

La technique de contrôle monétaire par l'encadrement du crédit recèle des lacunes d'ordre théorique qu'on peut rapidement résumer en ces quatre points :

- Elle aboutit à une sécheresse du système financier puisque la croissance des crédits est réglementée par des normes, les banques ne pouvant pas modifier leur part de marché ;

- Les coûts des services bancaires dans un tel système apparaissent élevés puisqu'il existe une nécessité de créer des services spécialisés pour l'application de l'encadrement ;

- Un tel système ne permet pas une allocation optimale des ressources;

- Enfin, un tel système ne permet pas l'innovation financière.

Un pays assujetti sur le plan monétaire

Outre donc ces lacunes théoriques, les résultats que cette répression monétaire a donnés, pour ce qui du Kamerun, ont été négatifs. La cause fondamentale est simple. Hier comme aujourd'hui d'ailleurs, le système bancaire classique ne donne des crédits qu'à une minorité d'opérateurs économiques dont certains ne sont d'ailleurs que des spécialistes en affairisme. Les véritables producteurs de richesses et notamment les agriculteurs, les éleveurs, les artisans, les petites et les moyennes entreprises sont dans la majorité exclus du système bancaire. En réalité donc, c'est la sécheresse monétaire qui est la cause du non-développement de notre économie. Or, l'Etat kamerunais n'a aucune souveraineté en matière d'émission monétaire, soumis qu'il est au double carcan et de la zone franc et du FMI.

Ces deux institutions ont des logiques impériales ou pour parler moderne de globalisation de l'économie qui assigne à nos peuples et à nos Etats un rôle bien clair : celui de pourvoyeur de main d'oeuvre, de cerveaux et de matières premières bon marché. A titre d'exemple, on trouve normal au Kamerun qu'un cadre expatrié européen ait un revenu mensuel de 10 à 20 fois supérieur à celui de son collègue kamerunais occupant la même fonction.

Une conséquence terrible de cette logique est l'inexistence de fait des crédits à long terme pour les entrepreneurs africains. Or, tout le monde sait que l'industrialisation par exemple, ne peut être envisagée qu'avec des crédits à long terme. Doit-on dès lors s'étonner de la très faible industrialisation de nos pays ?

Pour revenir à la question monétaire, le problème pour le Kamerun semble être une absence chronique de crédits à l'économie. Même lorsqu'en 1989, l'Etat kamerunais et le Fmi se sont rendus à l'évidence de l'échec des politiques monétaires préconisées, ils ont tout bonnement décidé de retourner aux politiques monétaires traditionnelles, celles qui avaient cours avant 1986, c'est-à-dire, la politique des plafonds déscompte et de réescompte.

Pour être bref et éviter un langage trop technique, on peut dire que les deux instruments suscités visent à satisfaire le financement optimal de l'économie. Mais ceci n'est vrai que si l'Etat a la souveraineté de sa politique monétaire. Ce n'est pas le cas du Kamerun. Les objectifs de la politique financière du Kamerun sont déterminés par le Conseil d'Administration de la Beac. Ces objectifs visent au maintien de la stabilité du Franc français et par voie de conséquence à celui du solde créditeur du compte d'opération logé dans le trésor français. Après l'échec de ces politiques, le Fmi, en accord avec la France, préconisa et imposa avec la brutalité que l'on sait la dévaluation du franc Cfa en 1994. Dix ans après cette opération, les résultats sont presque nuls. Rappelons que le Franc Cfa fut dévalué de 50%. Dix ans plus tard les taux réels de croissance de nos économies ne dépassent guère 3 à 4% ! Les prévisions du Fmi pour le Kamerun font état d'un taux de croissance se situant entre 3.8 et 4.1% par an. Ce taux est à peu près égal au taux de croissance démographique. Autant dire que notre économie ne progresse pas. Avec un appareil productif embryonnaire et peu diversifié comme le nôtre, on assiste depuis dix ans à l'augmentation en volume de nos exportations mais sans grand impact sur les finances de la nation au contraire des importations qui ont énormément renchéri.

Les développements ci-dessus se rapportent au Kamerun, mais ils peuvent s'appliquer à chacun des Etats de la zone franc. Ils prouvent que la dépendance monétaire que subissent nos pays est un handicap pour le développement de nos économies. Ceci est encore plus vrai depuis l'avènement de l'Euro. Un des arguments qui fut ressassé par les partisans de la dévaluation en 1994 était la surévaluation du franc Cfa du fait de son rattachement au franc français, monnaie forte. Il est surprenant d'entendre toutes sortes de sorciers blancs et noirs nous rassurer quant à la non dévaluation de l'Euro-Cfa. Les précautions prises par les Etats européens avant le lancement de l'Euro montrent à quel point ces pays font de la monnaie un outil stratégique de l'intégration européenne et du développement de leurs économies. Tout est fait pour que l'Euro devienne une monnaie forte et certainement de référence. En revanche, le moins qu'on puisse dire de nos économies à l'heure actuelle est que leur compétitivité est sujette à caution. Nous allons bientôt assister au même phénomène qu'avant 1994, c'est-à-dire la surévaluation progressive de l'Euro-Cfa dont la valeur d'échange sera sans rapport avec les performances de nos économies.

L'ajustement devra se faire. Et il se fera en plongeant nos économies et nos peuples dans le gouffre et la désolation. Il est donc temps que les peuples africains imposent à leurs dirigeants une conception africaine de sortie de la crise. Sur la question monétaire, l'expérience de la zone franc est un atout pour lancer une ou deux monnaies régionales africaines. La proposition qui suit a été conçue par la cellule économique du Manidem.

La création d'une monnaie africaine peut se réaliser progressivement à partir d'ensembles régionaux. Nous allons circonscrire notre analyse dans la zone dite de l'Afrique Centrale.

Un nouvel espace monétaire pour sortir nos économies du sous-développement

Parler d'une zone monétaire véritablement au service des économies sous-régionales, c'est d'abord chercher à résoudre un problème économique. C'est que la diversification des structures d'exportation est l'une des mutations structurelles qui s'impose aux économies de la sous-région si elles veulent réduire leur vulnérabilité face aux fluctuations des cours des produits de base, élever le taux de valeur ajoutée de ces exportations, élargir la capacité d'importation et donc de croissance et enfin promouvoir un développement réel irréversible.

Nous pensons la dimension nationale intégrée dans une certaine relation avec l'extérieur. A cet égard, le problème de notre économie, de nos économies dans la sous-région, c'est celui du changement de notre spécialisation internationale à long terme, de la remise en cause d'une structure d'échange héritée de la colonisation, qui induit à la fois la dégradation des termes de l'échange et la stagnation ou régression des volumes à l'exportation sur la longue période, une récession économique et enfin une crise d'autant plus profonde que la situation économique intérieure s'y prête. Une bonne zone monétaire permet de résoudre l'essentiel de ces difficultés. Nous n'allons développer ici que deux idées centrales pour un nouvel espace monétaire : le découpage spatial et l'articulation des parités. Pour ce qui est du découpage spatial de la nouvelle zone, il découle tout naturellement des structures économiques compatibles. Pour cette région, l'actuelle zone franc, son élargissement aux pays tels que le Nigeria et la Rdc (République Démocratique du Congo) justifierait le nom d'union monétaire d'Afrique Centrale (Umac). Cet élargissement est indispensable d'abord parce que ces deux pays constituent un marché potentiel énorme (160 M d'habitants), ensuite parce qu'ils y trouveront l'intérêt d'une monnaie stable et reconnue sur le plan international et en enfin parce que l'ensemble économique correspondant à l'Umac représente un poids important dans les négociations avec les autres pays ou régions dans le monde.

S'agissant de la parité, on peut envisager deux possibilités :

Premièrement, dans le cadre de l'Umac, la Beac émet une monnaie (par exemple l'Afrika) qui est rattachée directement à l'Euro par un taux de change fixe mais ajustable. Si le Nigeria et la Rdc font déjà partie de l'Umac, alors de deux choses l'une, soit ils abandonnent leur monnaie respective pour adopter celle émise par la Beac, soit ils gardent pour un certain temps le Naïra et le franc Congolais. Dans ce dernier cas, ces deux monnaies doivent être définies par rapport à la monnaie émise par la Beac qui seule, représente la zone à l'extérieur. Bien évidemment, le Naïra, le franc Congolais et l'Africa circulent dans toute l'Umac, la Beac exerçant un contrôle de l'émission de ces monnaies par leurs sous-banques centrales respectives dans la mesure où elle serait entre autres dépositaire des devises provenant du commerce international des pays de la zone. C'est cette proposition qui a notre préférence.

La deuxième possibilité pourrait être un régime de change fixe mais ajustable à deux niveaux. L'idée vient du fait que les pays africains de la zone franc cherchent de plus en plus à renforcer les liens économiques qui les unissent à leurs voisins au point d'avoir signé lors du sommet de l'Oua en 1991, un manifeste prévoyant la mise en place avant l'an 2025, d'une communauté économique africaine dotée d'une monnaie unique.

C'est la valeur de cette monnaie qui seule doit être définie par rapport à l'Euro par un taux de change fixe mais ajustable. Quant au poids réel de cette monnaie, il serait déterminé par un fonds monétaire africain qui centraliserait une partie des réserves de change des pays africains de la zone et émettrait en échange la monnaie africaine. Les monnaies nationales ou sous-régionales, comme nous le préconisons dans l'Umac avec la Beac, seraient définies par rapport à cette monnaie africaine qui pour un certain temps, ne serait qu'une unité de compte comme l'était l'Ecu en Europe avant l'avènement de l'Euro. Autrement dit, à l'intérieur de chaque pays africain ou de chaque sous-région, circulerait la monnaie nationale ou sous-régionale, son taux de change par rapport à la monnaie africaine pouvant être modifié à la demande du pays ou de la sous-région considéré après consultation du fonds monétaire africain. A l'extérieur de l'Afrique, seule la monnaie africaine par son lien avec l'Euro nous représenterait.

Ceci n'est que l'ébauche d'une vision qui n'a l'air d'utopique que pour ceux qui refusent d'anticiper l'histoire pour mieux orienter le cours des événements dans le sens des intérêts de nos populations africaines. Bien sûr, il s'agit là d'une oeuvre de longue haleine, raison de plus pour commencer d'en poser les jalons. Nous ne serons véritablement libres qu'avec la maîtrise de notre propre monnaie dans le cadre panafricain. Tel est le sens profond général de nos propositions. Au moment où 3 grands pôles capitalistes, l'Amérique du Nord, le Japon et l'Europe Occidentale s'organisent pour affronter la compétition commerciale et technologique du XXIe siècle, au moment où les pays d'Asie, notamment du Sud-Est, mettent progressivement en place un ensemble régional qui pèsera dans la compétition qui s'annonce, l'Afrique apparaît comme endormie et inconsciente des enjeux à venir. Remettre continuellement à plus tard les décisions audacieuses qui doivent être prises dès à présent est une preuve d'irresponsabilité. Des monnaies sous-régionales tout de suite, tel est le premier pas vers la constitution d'un vaste ensemble économique convergent susceptible de permettre un véritable décollage économique de l'Afrique.

Be the first to Write a Comment!

Plus de titres sur allAfrica.com

Copyright © 2004 Le Quotidien Mutations. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

AllAfrica - All the Time

SELECT
SELECT

Le top des actualités: Afrique

Rubriques