Dorine Ekwè
22 Juillet 2004
Dans une librairie de l'avenue Foch à Yaoundé, Samuel, vendeur au rayon des ouvrages locaux ne sait plus où se mettre face à ce client qui crie sa rage.
Il tient à se faire rembourser après avoir acquis "l'Initiation à la pratique comptable et fiscale ; Système comptable Ohada ", ouvrage écrit par Njanpou Philibert Legrand. Le livre est publié aux éditions Npl (les acronymes de l'auteur). La raison du courroux du client assez spécial ? "Il est inadmissible que sur un sujet aussi important, dit-il, les gens se permettent autant de légèreté. Pour ce livre, j'ai dû dépenser 10.000 F Cfa pour me rendre compte, après acquisition, qu'il est truffé de fautes, touffu, et en plus, plein de calculs erronés". Après une longue discussion, le vendeur accepte finalement de restituer les frais d'achat et de reprendre l'ouvrage qui a retrouvé sa place dans les rayons. En attendant quelqu'un de moins regardant.
Désabusé, Samuel ne peut s'empêcher de penser que si l'ouvrage avait été suivi par un éditeur sérieux, et bien établi, ce désagrément aurait été évité. "Il porte un coup à la crédibilité de notre librairie, lâche-t-il. Ces auteurs qui se débrouillent tous seuls à publier leurs ouvrages, viennent ici à chaque fois. Nous leur donnons un espace pour exposer leurs oeuvres, et à la fin du stock, ils viennent encaisser le produit de la vente".
Comme Njanpou Philibert Legrand, plusieurs auteurs, reconnus ou non, se sont lancés, depuis quelques années, dans la publication de leurs propres ouvrages. "C'est plus simple de cette façon. Il est souvent difficile de se faire éditer par un éditeur qui pose des conditions que nous ne pouvons pas toujours respecter", témoigne Alain Messong, auteur de "La loi des oracles", publié en 2002 aux mystérieuses éditions La colombe. De même, on évoque la période 1980-1995 au cours de laquelle les maisons d'édition qui existaient peinaient à produire des oeuvres de qualité, faute de moyens financiers. C'est l'époque noire aux éditions Clé par exemple. Les manuscrits de qualités sont eux aussi rares. Face à la rareté des moyens et les exigences des maisons de production, certains auteurs recourent, à partir des années 1996, à la facilité. Le désir de publier, de se faire entendre, étant tenace.
Ecueils
Du côté des éditeurs, on dénonce les auteurs, suspicieux presque de manière maladive. "Ils ne veulent rien entendre. Lorsqu'on leur dit qu'ils auront 10% sur la vente du livre, ils ne sont pas d'accord. Mais, ils oublient que, dans les 90% qui nous reste, nous touchons à peine 15% du prix de vente du livre. Les 75% étant affectés à la diffusion et l'impression", précise Edmond Balla Elanga VII, directeur des éditions Akoma Mba, spécialisées dans les livres pour enfants.
Il y a également, de l'avis de Vincent de Paul Lélé, chargé de production aux éditions Clé à Yaoundé, un problème d'éthique et de respect des fondamentaux de l'édition: "Chaque maison d'édition a une ligne éditoriale précise que l'auteur doit respecter. Si ce n'est pas le cas, il est normal que nous le fassions savoir à l'auteur qui ira voir ailleurs".
Le manuscrit rejeté par les éditeurs spécialisés, certes peu nombreux, cette nouvelle génération d'écrivain se rue alors vers les imprimeries de quartier. Saagraph à Biyem-Assi, Ciag du côté de Mvog-beti, Ade Graphic à Mvog-Ada, parmi les imprimeurs de seconde zone les plus cotés du moment à Yaoundé et qui se chargent de mettre sous presse. Puisque, dans la plupart des cas, le livre arrive sur calque. Prêt pour le tirage.
En déposant directement son manuscrit à l'imprimerie, l'auteur a ainsi le moyen de brûler plusieurs étapes du processus classique en matière d'édition. De la même sorte, il est mu par l'idée trompeuse de diminution des frais de publication. Alors que Vincent de Paul Lélé des éditions Clé annonce, pour le tirage de 1000 exemplaires d'un ouvrage de 300 pages en format A5, imprimé en noir et blanc sur papier offset à 80 grammes, un coût évalué à trois millions de francs Cfa environ, Luc Noah, de l'imprimerie Ciag à Mvog-Béti, parle de "2 millions de Francs Cfa pour un livre du même format". Une réduction de coûts non négligeable pour ces auteurs souvent sortis de nulle part ; mais baisse qui a une influence souvent néfaste sur la qualité des ouvrages que l'on retrouve par la suite sur le marché camerounais du livre.
Sorti de l'imprimerie, le livre ne paie pas de mine. Et suscite très peu l'envie de lire. Au point que certains lecteurs accusent ces auteurs de contribuer à la déchéance du livre camerounais, alors même qu'ils avouent être pris au piège par les thématiques parfois intéressantes abordées par ces ouvrages. "Ils ont souvent de bons thèmes, mais la qualité physique de leur travail ne m'incite pas à les parcourir", confie Rolande, étudiante en lettres modernes françaises à l'Université de Yaoundé I, à Ngoa-Ekellé.
Professionnalisme
Ici, butter sur un texte totalement illisible ou des pages absentes, est presque normal. Pour des contraintes économiques, les textes sont "écrasés" afin de tirer le minimum de pages possible. De même, les problèmes de mise en page, du choix des caractères ou encore le mélange des encres sont récurrents et donnent l'impression au lecteur, de tenir en main ces polycopies de mauvaise qualité qui pullulent dans les universités et grandes écoles locales. Les coquilles, le choix de l'emplacement des chapitres ne constituent pas des préoccupations de premier ordre. L'essentiel, semble-t-il, réside dans la sortie du livre. Confus, tripotant maladroitement le chapeau fané qu'il tient dans ses mains, Georges Messina, employé à l'imprimerie Ade du côté de Mvog-Ada, confie: "Notre travail c'est de sortir le livre. C'est à l'auteur de s'assurer qu'il n'y a pas de fautes dans son ouvrage. Souvent, il confie le travail à quelqu'un mais une fois que nous sommes lancés, on ne peut plus faire machine arrière. Multiplier les tirages pour un seul ouvrage, serait nous ruiner. Si on leur demande des frais supplémentaires, ils crient à l'escroquerie".
Ce mode de production du livre pose, au sein de l'édition camerounaise, un problème de professionnalisme. Les ouvrages sont sortis à la va-vite sans aucun souci d'esthétique ou de profondeur. Des manquements sur lesquels les maisons d'édition sont le plus souvent exigeantes. Un mélange de la culture éditoriale anglo-saxonne et francophone est souvent observé avec des tables de matières qui se retrouvent à l'ouverture du livre comme c'est le cas avec "L'affaire cardinal Tumi d'octobre 2000: un débat revisité" de Noël Sofack.
Dans la même lancée, la naissance des maisons d'édition épisodiques à l'instar de Att, Npl, Cosmos et autres ne vivent que sur les couvertures des ouvrages. De même, on décrie également ici le mépris des adresses et autres détails qui donnent les indications sur les personnes auxquelles les droits d'auteurs sont versés. Il n'y a rien sur le copyright. Et ce serait illusoire de penser que la liste est exhaustive.
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